Le Portrait Caché
Lire le chapitre 23: The Trail Goes Cold
Les archives de l’assistance publique sentaient le papier moisi et le formol. Claire poussa la porte vitrée du troisième étage, suivie de Marc dont le costume gris semblait absorber la lumière jaune des néons. Une employée à lunettes cerclées leva à peine les yeux par-dessus son clavier.
« Nous cherchons un dossier d'adoption, 1964, » dit Claire en posant les mains sur le comptoir. « Nom de naissance : Françoise Dubois. Née à Paris, probablement en janvier ou février. »
La femme soupira. « Sans numéro d'archives, ça prendra des semaines. »
Marc glissa une carte professionnelle. « Nous sommes dans une affaire notariale urgente. Héritage. »
Le mot fit son effet. L'employée tapa quelques commandes, fronça les sourcils, en tapa d'autres. Son regard passa de l'écran à Claire, puis revint à l'écran. Elle fit un aller-retour vers une salle blindée au fond du couloir, en revint avec un carton beige poussiéreux.
« Dubois, Françoise. 1964. C'est tout ce qu'on a. »
Le carton contenait moins de dix feuillets : une notification d'abandon, signée par une religieuse de l'hospice Sainte-Anne, et un formulaire de placement. Pas de nom de père. Pas d'historique médical. Juste la mention « mère inconnue, décédée peu après l'accouchement. » Claire connut cette crampe familière au creux du ventre. Élodie n'était pas morte en couches. Elle avait été assassinée neuf mois plus tard en Argentine. Le mensonge avait été organisé, imprimé, tamponné.
« Qui aurait pu falsifier ces documents ? » demanda Marc quand ils furent dehors.
« Quelqu'un avec des accès. Les Perrin embauchaient des notaires véreux, des policiers complaisants. » Elle serra le carton contre sa poitrine. « On est repartis à zéro. »
Marc ne répondit pas. Il regardait droit devant lui, les mains enfoncées dans les poches, comme s'il calculait quelque chose. Depuis leur retour de San Rafael, il était tendu. Pas seulement tendu : ailleurs.
Ils traversèrent la Seine en silence. Claire sentit la fatigue lui mordre les épaules. Vingt-trois jours depuis la découverte du portrait caché. Vingt-trois jours à courir après des fantômes. Ils arrivèrent devant le café où ils avaient leurs habitudes, et Marc s'arrêta net.
« Je dois régler quelque chose. »
« Je t'attends. »
« Non. Je te rejoins chez toi. »
Il partit à grands pas, laissant Claire déconcertée. Elle entra seule, commanda un café, sortit la lettre d'Élodie de son sac. Elle la relut pour la centième fois, cherchant un indice qu'elle aurait manqué. *On m'a promis qu'elle serait en sécurité. Qu'ils la laisseraient grandir loin de leur vengeance.* Qui, « ils » ? Laurent ? Auguste ? Le monogramme sur le médaillon revenait sans cesse. Une maison sur Florida Street. Elle devrait y aller. Seule, s'il le fallait.
Un homme s'assit en face d'elle sans y être invité. Une cinquantaine d'années, costume bleu marine, cheveux gris plaqués en arrière. Il posa une serviette en cuir sur la table et commanda un expresso au serveur qui passait, sans avoir consulté le menu.
« Madame Dubois. »
Sa voix était lisse, presque aimable. Claire replia la lettre.
« Je m'appelle Leblanc. Je pense que nous avons une connaissance commune. Marc Marchand. » Il trempa ses lèvres dans sa tasse. « Vous connaissez son statut auprès de l'ordre des avocats ? »
Le sang de Claire se glaça. « Marc a passé le barreau l'année dernière, il est en règle. »
Leblanc ricana. « Il *prétend* l'avoir passé. La réalité est plus… flexible. Marc a emprunté une somme considérable à un confrère pour financer un diplôme qu'il n'a jamais obtenu. Ce confrère — moi, pour être précis — attend son remboursement depuis trois ans. »
Le serveur apporta l'expresso. Leblanc n'y toucha pas.
« Vous travaillez avec lui depuis des semaines. Vous êtes restée discrète. Je vous propose un arrangement : vous me dites ce qu'il cherche, et j'oublie sa dette. »
« Je ne vois pas de quoi vous parlez. »
« Non ? » Il sortit une enveloppe de sa poche intérieure, en tira une photo. Claire et Marc au Sacré-Cœur, le soir où l'inconnu les avait photographiés. « Vous seriez surprise, la rapidité avec laquelle les gens se confient quand ils doivent quelque chose. On m'a demandé de vous surveiller. »
« Qui ? »
Il sourit. « Une famille qui veut s'assurer que certaines affaires restent enterrées. Vous êtes intelligente, Madame Dubois. Vous pourriez laisser ce passé tranquille, et rendre un grand service à votre compagnon. »
Claire sentit ses ongles s'enfoncer dans la paume. Elle se força à respirer lentement pour ne pas ramasser son café brûlant et le projeter au visage de ce type.
« Sortez. Avant que j'appelle la police. »
Leblanc se leva, glissa la photo dans la poche du veston, laissa quelques euros pour l'expresso. « Réfléchissez. J'ai des copies de ses faux diplômes. Une lettre au barreau et sa carrière est finie. Votre amitié avec lui aussi, sans doute. »
Il disparut dans la foule du boulevard. Claire resta figée, les doigts tremblants, le temps de reconstituer chaque phrase. Marc lui avait dit qu'il avait passé le concours en 2019, qu'il avait exercé à Rouen avant de venir à Paris. Une dette. Un faux diplôme. Depuis quand ? Était-ce pour cela qu'il s'était approché d'elle ? À cause du tableau Perrin ?
Elle paya et marcha vite jusqu'à sa rue. L'escalier de son atelier lui sembla plus raide que d'habitude. Marc était là, appuyé contre la rampe, une lettre à la main. Mais pas une lettre d'amour. La même enveloppe kraft que celles de la menace.
« Qui te l'a remise ? » demanda-t-elle.
« Peu importe. » Son regard était sombre, fermé. « Écoute, Claire. Il faut qu'on arrête. »
« Quoi ? »
Il tendit la lettre. Une phrase imprimée : *Le loyer du silence est un mensonge, avocat.* Marc évitait ses yeux.
« Leblanc te tiens par une dette, » dit-elle. « Il m'a approchée. Je peux t'aider. J'ai des contacts, de l'argent. » Elle fouilla son sac. « J'ai de quoi payer la moitié de ce qu'il demande. On peut négocier. »
Marc laissa échapper un rire sans joie. « Tu crois que c'est une question d'argent ? » Il se passa la main sur le visage, épuisé. « Je me suis rapproché de toi parce que tu étais une piste. L'affaire Perrin. Ta famille. La lettre. Tout est lié. J'avais besoin de toi pour accéder à des documents que je ne pouvais pas obtenir seul. »
Claire sentit le sol se dérober. Elle fronça les sourcils, refusant d'abandonner si vite. « Non. Ce que tu ressens, ce qu'on vit depuis Rouen, ce n'est pas feint. Pas tout. »
« Tu ne me connais pas vraiment. » Il fit un pas vers l'escalier. « Reste loin de moi. C'est mieux pour nous deux. »
Il descendit sans se retourner, ses pas claquant sur les marches dans la pénombre. Claire resta seule devant sa porte, la lettre froissée dans sa main, la gorge si serrée qu'elle pouvait à peine respirer.
Elle entra dans l'atelier, jeta son sac sur la table, s'approcha du chevalet où le portrait de la jeune femme semblait la regarder avec un air de reproche. Elle pensa aux mensonges des Perrin, au silence des archives, à l'homme qui venait de lui briser le cœur en la traitant de simple piste.
Sa main trouva le monogramme du médaillon, qu'elle gardait à présent dans sa poche. La maison de Florida Street. Ce qu'elle devait découvrir s'y trouvait encore, et ni Marc, ni Leblanc, ni la famille Perrin ne l'en empêcherait.
Elle sortit son téléphone et appela la seule personne qui pourrait lui trouver un billet pour Buenos Aires au plus vite.
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