Le Portrait Caché
Lire le chapitre 24: The Stolen Truth
La pluie de novembre martelait les vitres de l’atelier quand Claire poussa la porte. L’air sentait le marc de café froid et la térébenthine oubliée. Elle n’avait pas prévenu son père de son retour. Elle n’avait prévenu personne. Paris n’était qu’une escale technique entre Buenos Aires et l’enfer qu’elle s’apprêtait à affronter.
Sur la grande table de bois, au milieu des scalpels et des godets de pigments, trônait un paquet enveloppé de papier kraft brun, ficelé d’une corde grossière. Pas de timbre, pas d’adresse. Seulement son nom écrit à la main, en capitales tremblées.
Claire posa son sac. Ses doigts, calleux d’avoir tant tenu le volant entre San Rafael et l’aéroport d’Ezeiza, défirent la ficelle d’un geste sec. Le papier s’ouvrit comme une blessure.
Le portrait.
Elle le reconnut immédiatement, malgré les années d’archives, malgré la reproduction floue que Leblanc lui avait montrée. Une femme aux traits doux, un chapeau à voilette, une perle au cou. Élodie, donc, ou une ancêtre Verger. Mais le visage était traversé d’un unique coup de lame, du sourcil gauche à la mâchoire droite, une balafre si profonde que la toile s’ouvrait sur la trame, béante.
Claire resta figée, ses mains en suspens au-dessus du cadre. Le cuivre. Elle chercha le monogramme. Il était là. Intact. L’insulte n’était pas dans le vol, mais dans le geste.
Elle retourna le cadre. Un rectangle de papier plié en quatre, scotché au dos.
Elle le déplia. Trois lignes, dactylographiées, sans signature.
*Arrête de creuser, ou ta mère meurt.*
Claire relut. Le sol de l’atelier semblait vaciller sous elle. Sa mère. À San Luis, dans cette maison de retraite au parfum d’eucalyptus, avec l’infirmière qui souriait trop et le registre des visites qu’on montrait à tout le monde. Claire avait appelé le matin même. Tout allait bien. Tout allait toujours bien.
Sauf qu’on ne menaçait pas une femme dont la fille était une Dubois sans savoir qui étaient les Dubois.
Elle abandonna le cadre sur la table. Elle fit trois fois le tour de l’atelier, les mains dans les cheveux, sa mémoire déroulant les noms. Perrin. Laurent. Auguste. Verger. Le portrait n’avait jamais été vendu. Il n’avait jamais vraiment été perdu. Il était une preuve — la seule image connue d’une lignée que quelqu’un, depuis soixante ans, s’acharnait à effacer.
Élodie. Le bébé confié à un orphelinat. La mère de Claire adoptée sans savoir. Le portrait lacéré.
« Ils n’effacent pas un tableau », murmura-t-elle à voix haute, « ils effacent une famille. »
Sa main tremblait quand elle prit son téléphone. Elle fit défiler les contacts jusqu’à M. Elle hésita. Non, le nom qu’elle cherchait était sous une autre lettre, dans sa tête. Marc. Marc Andrieu, qui n’avait peut-être jamais été un avocat. Marc, qui savait. Marc, qui avait joué avec elle, qui avait couché avec elle, qui lui avait brisé quelque chose de plus fragile que le verre.
Elle n’avait plus personne d’autre.
La sonnerie résonna. Une fois. Deux.
— Claire ? fit la voix, étonnée, presque tendre, comme s’il avait oublié qu’il n’avait plus le droit de l’appeler par son prénom.
— Ils ont le portrait. Ils l’ont lacéré. Et il y a une note.
Un silence. Long. Trop long.
— Une note qui dit quoi ?
— « Arrête de creuser, ou ta mère meurt. » Ma mère, Marc. Pas une cliente. Pas une piste. Ma mère.
Le souffle de Marc à l’autre bout de la ligne semblait suspendu. Elle entendit un meuble grincer, comme s’il s’asseyait.
— Tu es où ?
— À l’atelier.
— Ne bouge pas. Je viens.
— Marc. Il y a autre chose.
— Je sais.
— Non, tu ne sais pas. Le portrait n’était pas la cible. J’ai cru qu’on voulait effacer une preuve. C’est faux. On efface les Verger. Élodie. Ma grand-mère. Ma mère. Moi. Un effacement méthodique.
Elle attendit qu’il réponde. Rien. Ce silence-là n’était plus du suspense, c’était une fissure.
— Marc ?
— Je ne m’appelle pas Marc Andrieu.
Claire serra le téléphone à lui briser la coque.
— Alors tu t’appelles quoi ?
— Perrin. Marc Perrin. Laurent Perrin était mon père.
Il y eut un bruit de pluie, puis le néant. Claire regarda la balafre sur la toile d’Élodie, le visage fendu comme une tombe rouverte.
— Tu m’as approchée, dit-elle dans un filet de voix, pour enquêter sur ta propre famille.
— Pour la détruire. Ce n’est pas pareil.
Elle raccrocha.
Le vertige la prit, et elle s’assit par terre, dos au mur, le portrait lacéré entre les mains. Elle ne savait plus distinguer les bourreaux des victimes. Mais une chose était sûre : le coup de lame n’avait pas été porté par un inconnu. Il avait été porté par quelqu’un qui savait exactement où la faire souffrir.
Sa mère.
Elle composa de nouveau le numéro de la maison de San Luis. Personne ne répondit.
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