Le Portrait Caché
Lire le chapitre 29: Grandmother's Grave
Le cimetière de l’asile Sainte-Marie s’étendait derrière un mur de pierre moussue, à l’écart des bâtiments désaffectés. Le gravier crissait sous leurs pas, et l’air sentait la pluie récente et le buis taillé. Claire ralentit devant une rangée de tombes modestes, des croix de fer forgé et des pierres plates où les noms s’effaçaient sous les lichens.
Marc la guida vers le fond, là où les sépultures se faisaient plus rares. Il tenait la lettre du notaire qu’ils avaient obtenue un jour plus tôt, celle qui indiquait la dernière demeure d’Elodie Verger. Leur avocate avait bataillé pour l’obtenir auprès de l’administration de l’asile, disparu depuis longtemps mais dont les archives avaient été transférées à la préfecture.
Claire s’agenouilla devant une pierre simple, presque invisible sous les herbes folles. Elle passa la main sur la surface rugueuse, effaçant la terre et les feuilles mortes.
**ELODIE MOREAU VERGER** 1928 – 1965
Le silence s’étendit. Marc se tenait à quelques pas, les mains dans les poches de son manteau, le regard fixé sur la croix.
— Elle est morte seule, dit Claire à voix basse. Dans un pays étranger. Avec un bébé qu’on lui avait arraché.
Elle sortit de la poche de sa veste le médaillon qui avait appartenue à sa mère, celui qui contenait le portrait minuscule d’une femme aux cheveux sombres. Elle l’avait trouvé parmi les effets personnels dans le petit bureau de son père, des années auparavant, sans jamais savoir qui était la femme représentée.
Elle le posa sur la tombe, à la jonction de la pierre et de l’herbe.
— Je te le rends, murmura-t-elle. Il était à toi, pas à moi.
Le métal froid contre ses doigts, elle sentit la gorge se serrer. Sa mère, cette femme qu’elle n’avait jamais connue, avait tenu ce médaillon. Peut-être avait-elle regardé le portrait d’Elodie en se demandant qui elle était.
— Elle n’a jamais su, dit-elle tout haut, plus pour elle-même que pour Marc. Elle a grandi en croyant être la fille d’un couple de l’orphelinat, son vrai passé effacé comme une toile repeinte.
Marc s’approcha enfin. Il posa une main hésitante sur son épaule.
— Tu n’es pas obligée de rester ici, dit-il. Mais si tu veux, je reste avec toi.
Elle secoua la tête, se releva, époussetant ses genoux.
— J’ai besoin de savoir qui elle était. Pas seulement ce qui lui est arrivé, mais qui elle était avant. Comment elle vivait. Ce qu’elle aimait.
Son téléphone vibra dans sa poche. Elle sortit un petit carnet à la couverture usée, celui qu’elle avait commencé pour ses recherches. Elle le feuilleta, les yeux perdus.
— J’ai l’acte d’adoption. Le nom des Moreau, les dates, les lieux. Mais rien sur elle avant l’orphelinat. Rien sur sa vie après l’adoption. Elle est décédée à Tours en 2014, mais aucune nécrologie, aucun registre municipal ne semble la mentionner. C’est comme si elle avait vécu dans les angles morts.
Marc sortit son propre téléphone, consulta ses messages.
— Mon avocate me confirme que la demande d’exhumation est rejetée. Le parquet a classé l’affaire pour cause de prescription et le cadavre d’Elodie ne sera pas exhumé. Mais elle pense que notre travail est suffisant pour rouvrir le dossier de Laurent, sur la base des preuves que tu as filmées et des déclarations que tu as faites.
Il marqua une pause.
— Elle me dit aussi que la presse a commencé à s’emparer de l’histoire. Un article paraît demain dans *Le Monde* sur "l’affaire Perrin-Verger".
Claire releva la tête.
— Déjà ? Comment ont-ils été prévenus ?
— Probablement par quelqu’un de la police, ou par l’avocat de la partie civile. La disparition d’Elodie avait été très médiatisée à l’époque. Les journalistes ne demandent qu’un fil à tirer.
Elle rangea le carnet, regarda une dernière fois la tombe de sa grand-mère.
— Je vais à Tours. Le notaire a confirmé que les archives de la famille Moreau sont conservées dans son étude.
— L’autre notaire, celui des Perrin-Verger, t’a menacée de procédure si tu consultais les documents.
Claire serra le médaillon dans sa main, le remit dans la poche intérieure de sa veste.
— Qu’ils menacent. Ma mère est morte sans connaître son histoire. Je ne vais pas laisser les Perrin-Verger décider encore une fois de ce qui est accessible ou non. J’ai passé ma carrière à redonner vie à des œuvres qu’on croyait perdues. Je suis prête à faire de même pour une vie entière.
Marc la regarda, un pli soucieux au coin des lèvres.
— Les avocats de Laurent pourraient te poursuivre pour violation des registres privés, ou tenter de saisir les documents dès que tu y toucheras.
— Qu’ils essaient. Ils ont affaire à une restauratrice qui connaît bien les couches de vernis : on peut toujours gratter un peu pour trouver la vérité dessous.
Il y eut un silence entre eux, chargé d’une tension qu’ils n’avaient pas encore nommée.
— Et toi ? demanda Claire. Ta vie, maintenant que ton père est en prison ?
Marc détourna le regard. Derrière lui, les arbres nus du cimetière se découpaient dans un ciel bas.
— Je retourne au bureau demain. Le cabinet veut que je m’occupe de sa défense pour que personne d’autre ne voie ses dossiers. C’est ironique.
— Tu vas le défendre ?
— Non. Je vais m’assurer qu’il soit jugé comme il le mérite. Et je vais démissionner du conseil d’administration de la fondation Perrin.
Il baissa la voix.
— Il m’a dit que j’étais comme eux. Tu t’en souviens ?
Claire hocha la tête.
— Je m’en souviens.
— Je commence à croire que c’est lui qui avait raison. Mais pas comme il l’entendait. Nous sommes tous des produits de nos familles, de nos secrets. La question, c’est ce qu’on décide d’en faire.
Il sortit une cigarette qu’il ne fuma pas, la tournant entre ses doigts.
— Tu pars quand pour Tours ?
— Demain matin. Le notaire accepte de me recevoir à une heure avancée, après la fermeture. Il prétend que ça pourrait attirer l’attention des mauvaises personnes.
Marc laissa échapper un rire bref, sans humour.
— Il a raison. Fais attention à toi, Claire.
Il y avait quelque chose dans la manière dont il prononçait son prénom, une réserve qui laissait deviner plus qu’il n’en disait.
— Je serai prudente.
Elle se retourna une dernière fois vers la tombe.
— Je reviendrai, promit-elle. Quand j’aurai compris qui tu étais vraiment.
Sur le chemin du retour, dans le taxi qui les ramenait vers la ville, Marc reçut un appel. Il écouta, son visage se durcissant progressivement.
— Le procureur a décidé de requalifier les charges contre mon père, annonça-t-il en raccrochant. On ajoute destruction de preuves et subornation de témoin. L’affaire de l’internement d’Elodie est officiellement rouverte. Ils vont convoquer les anciens médecins de l’asile, les soignants. Tous ceux qui ont signé les documents.
Il prit une inspiration.
— Et la police a trouvé des traces de sang dans la crypte familiale. Celles d’un corps qui a été déplacé après l’exhumation ordonnée par le tribunal en 1985. Ils pensent qu’Elodie a été enterrée ailleurs après sa mort, puis qu’elle a été déplacée une seconde fois.
Claire sentit un froid monter le long de sa colonne vertébrale.
— Une seconde fois ? Pourquoi ?
Marc consulta l’écran de son téléphone, fit défiler un message.
— Pour empêcher qu’on la retrouve, sans doute. Ou pour cacher quelque chose d’autre. Quelque chose qui aurait été enterré avec elle.
Il leva les yeux vers elle.
— Ta mère n’est pas morte en 2014. Le rapport mentionne une levée de doute : une femme correspondant à sa description a été vue à Madrid en 2016, tentant d’ouvrir un compte dans une banque avec une identité qui n’existait pas.
Le taxi traversa le pont qui ramenait vers la rive droite. La Seine était grise, balayée par le vent d’automne.
Claire resta silencieuse, serrant le médaillon contre elle.
— Madrid, répéta-t-elle enfin. Ma mère n’est pas morte en 2014.
Elle n’avait pas besoin de miroir pour voir son propre regard changer dans la vitre du taxi.
— Rien n’est encore terminé.
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