Le Portrait Caché
Lire le chapitre 32: The Apex
La salle des ventes Drouot n’avait jamais connu une telle effervescence. Les projecteurs chauffaient les visages tendus, les téléphones des commissaires-priseurs bourdonnaient comme des ruches affolées. Claire se tenait au fond, contre le mur de bois sombre, le tableau de Julien posé sur son chevalet comme une relique. Elle n’avait pas dormi depuis deux jours. Sa robe noire était froissée, ses doigts sentaient encore la térébenthine et le papier ancien.
« Lot 47, disait le commissaire, une œuvre inédite de Julien Perrault, redécouverte dans des conditions exceptionnelles, accompagnée d’une lettre autographe. »
Le marteau tomba. Un million. Deux. Trois. Les chiffres passaient au-dessus de sa tête comme des vagues. À côté d’elle, Marc lui prit la main. Elle sentit la chaleur de ses doigts dans les siens et, pour la première fois depuis des semaines, respira sans que sa poitrine ne se serre.
« Quatre millions quatre cent mille euros », annonça le commissaire.
Le silence, puis une salve d’applaudissements. Les caméras des journalistes se tournèrent vers elle. Claire ferma une seconde les yeux, pensa à Élodie, à sa mère adoptive Madeleine, à ce nom Moreau qui recouvrait des fosses communes d’oubli. Elle ouvrit les yeux.
« Madame Dubois, une réaction ? »
Elle s’avança vers le micro, Marc juste derrière elle, à peine visible, mais présent comme une ancre. Elle posa les mains sur le bois du pupitre, sentit les gravures sous ses paumes.
« Ce tableau appartenait à ma grand-mère, Élodie Moreau. Elle a passé les dernières années de sa vie enfermée dans un asile, après avoir été trahie par ceux qui devaient la protéger. Les produits de cette vente seront intégralement reversés à une fondation d’aide aux survivants des institutions psychiatriques abusives. »
Un journaliste leva la main. « Et les accusations contre la famille Verger ? Le parquet parle de trafic d’enfants, de ventes illégales d’adoptions… »
Claire sentit sa gorge se serrer. Elle n’avait pas préparé ce discours. Elle avait préparé des phrases, des arguments, des preuves. Mais face aux caméras, face aux regards, elle n’avait qu’une vérité.
« Les Verger ont vendu des enfants. Ils ont acheté des silences, des dossiers falsifiés, des vies entières. Ma mère en a été une victime. D’autres n’ont jamais eu la chance de savoir d’où elles venaient. »
Un silence tendu. Marc fit un pas en avant, posa une main sur son épaule. Les caméras crépitèrent.
« Et ce portrait caché dont tout le monde parle ? demanda une autre journaliste.
Claire sourit. Un sourire amer, juste un pli des lèvres.
« Il existe. Il contient des noms. Des preuves. Et je continuerai à chercher tant qu’il n’aura pas retrouvé la lumière. »
La conférence de presse se termina dans un brouhaha. Claire se laissa guider par Marc à travers la foule, les flashes éclatant autour d’elle comme des incendies lointains. Dans l’escalier de service, il l’arrêta, la tourna vers lui.
« Tu as été parfaite.
— J’ai été terrifiée.
— C’est pareil pour les gens bien. »
Il essuya une larme qu’elle n’avait pas senti couler. Elle rit, un son étranglé, presque incrédule. « Je ne sais plus qui je suis, Marc. Je ne sais plus ce que j’ai cru être vrai. Ma mère a été adoptée, ma grand-mère était une violoniste enfermée dans un asile, mon père gardait des secrets dans des boîtes à dépôt…
— Et moi, j’ai passé des années à croire que mon père était innocent, dit-il. L’histoire n’est pas une ligne droite. C’est un labyrinthe. On n’en sort pas indemne. Mais on n’en sort jamais seul. »
Il se pencha, embrassa son front, puis sa bouche. Léger. Inquiet. Comme s’il respirait pour la première fois. Elle lui rendit son baiser, les mains sur ses épaules, une décision qui n’avait pas besoin de mots.
Dans la rue, la pluie commençait à tomber. Ils marchèrent sous un ciel gris, main dans la main, sans se parler. Un camion de la télévision les doubla, vitre ouverte, une journaliste au téléphone :
« … et toujours pas de trace du fameux portrait original. L’œuvre dissimulée sous la peinture des Verger, celle qui contiendrait la liste des enfants vendus, reste introuvable. Certains experts estiment qu’elle pourrait avoir été détruite. D’autres parlent d’un collectionneur privé. Une chose est sûre : sans ce tableau, le puzzle reste incomplet… »
La voix se perdit dans le bruit des pneus. Claire s’arrêta. Son téléphone vibra dans sa poche. Marc lui lança un regard interrogateur.
« C’est Hélène Perrault, dit-elle.
— Prends-le. »
Elle décrocha. La voix de la vieille femme était fragile, mais déterminée.
« Claire, il demeure un tableau, murmura-t-elle. Un dernier tableau. Julien n’a jamais cessé de peindre, même sous le nom de Perrot. Il l’a caché là où les Verger ne regarderaient jamais. Je vous donnerai l’adresse. Venez vite. »
Le téléphone se tut. Claire regarda Marc, les yeux brillants.
« Le portrait. Il faut y aller maintenant. »
Il hocha la tête, puis il sourit. Un vrai sourire. « Alors allons-y. »
La pluie redoubla. Ils coururent vers la voiture, haletants, trempés, vivants. Derrière eux, la ville s’allumait dans l’après-midi sombre, et quelque part, dans un entrepôt oublié, un tableau attendait d’être vu.
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