Le Portrait Caché
Lire le chapitre 33: The Missing Piece
Le téléphone de Marc vibra sur la table du café où ils venaient de s’asseoir, épuisés mais légers, encore imprégnés de l’énergie de la vente aux enchères et de l’interview. Il jeta un coup d’œil à l’écran, fronça les sourcils, puis releva la tête vers Claire.
« Numéro masqué. »
Il décrocha, écouta en silence pendant une longue minute, son visage passant de la confusion à une concentration tendue. Claire retint son souffle, étudiant chacune de ses expressions.
« D’accord, dit-il enfin, la voix basse. On arrive. »
Il raccrocha et se tourna vers elle, les yeux brillants.
« Quelqu’un sait où est le portrait original. Celui sous la peinture des Verger. Il est dans un entrepôt de la zone industrielle de Saint-Denis, à la limite nord de Paris. »
Claire sentit son cœur s’emballer. « Qui ? Qui a appelé ? »
« Il n’a pas laissé de nom. Il a dit : "Dites à Mademoiselle Dubois que ce qui est caché mérite d’être vu." C’est tout. »
Ils n’échangèrent pas un mot de plus avant d’arriver. Le taxi les déposa devant une rangée de bâtiments gris et anonymes, des entrepôts aux façades de tôle ondulée. Le numéro indiqué par Marc correspondait à un bâtiment à l’écart des autres, la porte métallique entrouverte, comme si quelqu’un les attendait.
Claire hésita sur le seuil. L’air à l’intérieur sentait la poussière et le bois ancien. Marc passa le premier, sa main frôlant la sienne. Un rai de lumière tombait d’une lucarne poussiéreuse, éclairant une table de bois brut au centre de l’espace vide.
Et sur cette table, posé avec soin, un grand cadre rectangulaire voilé d’un drap blanc.
Claire s’approcha, les jambes lourdes. Elle n’osait pas y croire. C’était trop simple, trop facile, après des semaines de recherche, de mensonges, de morts et de secrets. Elle tendit la main vers le drap, marqua une pause, puis le retira d’un geste sec.
Un homme et une femme se tenaient dans un jardin d’hiver, leurs silhouettes à demi noyées dans une lumière ambrée. La femme portait une robe bleue, les mains croisées sur son ventre, un sourire ténu, presque douloureux. L’homme, jeune, les cheveux sombres, la regardait avec une adoration si pure que Claire en eut le souffle coupé. Au premier plan, une fillette courait après une balle, éclat de vie et de mouvement au milieu de la mélancolie du tableau.
Elle les reconnut sans les connaître. La femme, c’était sa mère. La fillette, c’était Élodie. Et l’homme…
« Julien Perrault », murmura Marc derrière elle.
Les noms étaient là, au bas du tableau, dans une écriture fine et régulière. Mais sous les figures, plus petite, presque imperceptible, une inscription courait le long de la bordure inférieure. Claire se pencha, les yeux plissés.
Elle lut les premiers noms, compris ce qu’elle voyait, et un frisson lui parcourut l’échine. Des noms d’enfants. Des dates. Des sommes. Une comptabilité froide, inscrite par une main tremblante. La preuve, écrite de la main de quelqu’un qui avait été témoin et complice malgré lui.
À côté du cadre, une enveloppe. Dedans, une carte de visite jaunie et un mot manuscrit, l’encre délavée mais lisible.
*À Claire, qui a eu le courage de voir ce qui était caché.*
Pas de signature. Rien.
Claire releva la tête, le papier serré entre ses doigts. Elle regarda Marc, puis retourna la carte de visite. Le nom qui y était gravé lui fit battre le cœur plus fort.
Le nom d’un notaire de Tours.
Le silence retomba entre eux, chargé d’une énergie nouvelle. Elle pensa à sa mère, à la tombe dans le cimetière de l’asile, au médaillon qu’elle y avait laissé. Elle pensa à Julien Perrault, mort sans avoir vu ce tableau exposé. Elle pensa à la fillette en robe bleue qui courait dans un jardin disparu.
« Il faut le mettre en sécurité, souffla-t-elle. Tout de suite. Pas ici. »
Marc acquiesça, déjà son téléphone à la main. « Le Louvre. J’ai un contact au département des peintures. Ils ont des conditions de conservation… »
« Non, le coupa-t-elle. Pas la conservation. La sécurisation. Ce tableau contient des noms. Des preuves. Si quelqu’un le veut détruit… »
Marc la regarda, comprenant ce qu’elle ne disait pas. Les Verger étaient arrêtés, mais leurs avocats, leurs réseaux, leurs ramifications restaient dans l’ombre. Ils avaient déjà tué une fois pour protéger leurs secrets.
« Les gens de la Perrin-Verger ont du personnel en cour d’appel partout dans Paris. Le Louvre aussi. Mais pas un juge. Un conservateur, c’est notre meilleure chance. »
Claire acquiesça. Elle enveloppa le tableau avec le drap blanc avec un soin infini, comme pour le protéger des outrages du monde. Marc l’aida à le soulever, et ils sortirent dans la lumière grise de l’après-midi parisien, le cadre entre eux, lourd non pas de son bois et de sa toile mais de tout ce qu’il portait en lui.
Au moment où le taxi s’engageait sur le périphérique, Claire sentit enfin quelque chose se desserrer dans sa poitrine. Pas la paix – pas encore. Mais la direction, oui. Elle avait les preuves. Elle avait la vérité.
Elle avait vu ce qui était caché.
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