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Le Portrait Caché

Lire le chapitre 4: The Art Historian's Friend

La pluie battait les vitres de l’atelier quand Claire composa le numéro de Sophie. Elle avait posé le locket sur la table, à côté de la photographie agrandie du portrait caché. Les deux visages se répondaient, presque identiques, à soixante ans d’écart.

« Allô ? » La voix de Sophie était essoufflée, comme toujours quand elle sortait du métro.

« J’ai besoin de toi. C’est urgent. »

Une heure plus tard, Sophie poussait la porte de l’atelier, son sac bandoulière ruisselant. Elle s’arrêta net en voyant le tableau posé sur le chevalet, la couche supérieure partiellement retirée révélant le portrait de la jeune femme.

« Nom de Dieu, Claire. » Elle s’approcha, sortit une loupe de sa poche. « Tu as fait ça toute seule ? »

« Le client a insisté. Il voulait que je restaure la couche apparente. J’ai dû retirer le vernis pour évaluer les dommages, et c’est apparu. »

Sophie ne répondit pas. Elle passa dix minutes à examiner la toile sous tous les angles, murmurant des observations techniques que Claire connaissait par cœur. Puis elle sortit un petit scalpel et préleva délicatement un échantillon de la peinture de la couche supérieure.

« Le liant est de l’huile de lin mélangée à une résine alkyd », dit-elle sans quitter l’échantillon des yeux. « Cette technique n’est devenue courante qu’à partir du milieu des années cinquante. Et le pigment — » elle inclina la loupe vers la lumière « — c’est du blanc de titane, mêlé à un trace de zinc. Commercialisé à partir de 1957. »

Claire sentit son pouls s’accélérer. « Donc l’overpaint date de la fin des années cinquante, au plus tôt. »

« Au plus tôt. » Sophie reposa l’échantillon avec soin. « Mais attends. » Elle se pencha vers le coin inférieur droit de la toile, là où la signature du paysagiste apparaissait en lettres minuscules. « J.P. »

« Le peintre du paysage. Jérôme Perrault, je l’ai identifié dans le catalogue raisonné. Un paysagiste mineur, actif à Paris dans les années 1880. »

Sophie secoua la tête lentement. « J.P. n’est pas Perrault. Pas pour cette toile, en tout cas. »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Sophie lâcha un rire sans joie. Elle s’assit sur le tabouret en face de Claire et croisa les bras. « J.P. est une signature connue des faussaires de l’après-guerre. Un réseau, en fait. Ils ont produit des dizaines de paysages qui se faisaient passer pour des œuvres de Perrault, de Daubigny, de petits maîtres de Barbizon. Le procédé était toujours le même : ils achetaient des toiles anciennes bon marché, les nettoyaient, et peignaient par-dessus un paysage à la mode avec une signature fausse mais crédible. Le marché était si demandeur après-guerre que personne n’y regardait de trop près. »

Claire sentit le sol se dérober sous elle. « Donc ce tableau… »

« Ce n’est pas un paysage du XIXe siècle qu’on aurait recouvert d’une portrait. C’est le contraire. Le paysage est le faux. La portrait est l’œuvre d’origine, peinte en premier. Quelqu’un a voulu cacher cette femme, et il a utilisé un faussaire professionnel pour le faire. »

Le locket pesait soudain plus lourd dans la poche de Claire. Elle le sortit et le posa sur la table de travail, ouvrant le fermoir pour révéler le visage d’Elsa Vernet.

Sophie se pencha, les yeux écarquillés. « C’est la femme du portrait. La même. Mais en plus jeune, ou… » Elle leva les yeux vers Claire. « À moins que ce ne soit toi, avec des cheveux courts. »

« C’était ma mère. Elle s’appelait Elsa Vernet. »

Le silence s’étira. Sophie passa une main dans ses cheveux, visiblement troublée. « Et tu découvres ça maintenant ? Dans un tableau que tu restaures ? »

« Mon frère a trouvé des lettres chez ma mère. Elle ne nous a jamais rien dit de son passé avant 1960. »

« Putain, Claire. » Sophie reposa le locket, le refermant avec soin. « Si le réseau J.P. a peint cette couche, alors c’est quelqu’un qui avait les moyens de payer des professionnels. Personne ne faisait appel à eux pour une simple affaire de famille. C’était du sérieux. Genre politique, ou criminel. »

Le téléphone de Claire sonna. Elle regarda l’écran : numéro inconnu. Elle laissa sonner, mais l’appel insista. Sophie lui fit signe de décrocher.

« Allô ? »

« Mademoiselle Dubois ? » Une voix d’homme, posée, légèrement grasseyée. « Je m’appelle Marc Aubry. Je suis avocat, au cabinet Laurent & Associés. Je travaille sur la provenance d’une œuvre qui me dit se trouver actuellement dans votre atelier. Un tableau de Jérôme Perrault. »

Claire serra le téléphone. « Vous êtes au courant du tableau ? »

« Oui. Mes clients s’en sont portés acquéreurs il y a quelques semaines, mais il a été volé avant la livraison. La police m’a orienté vers vous quand ils ont vu que vous l’aviez déclaré pour restauration. Je me demandais si je pouvais passer vous voir. J’ai quelques questions. »

Volé. Le mot résonna dans l’atelier. Claire regarda le tableau, puis le locket, puis Sophie qui l’observait avec inquiétude.

« Quand ça ? » demanda-t-elle. « Quand a-t-il été volé ? »

« Il y a trois semaines. Le vendeur n’avait pas encore encaissé le paiement, il gardait la toile chez lui. Un soir, quelqu’un est entré par effraction et n’a pris que ça. Rien d’autre. »

Claire se souvint de Laurent Verger, l’air presque triomphant quand il avait menacé de la poursuivre. Elle se souvint de la voiture noire garée en face de l’atelier, de la silhouette qui observait.

« Mademoiselle Dubois ? Vous êtes toujours là ? »

« Oui, oui. » Elle inspira profondément. « Je pense que vous devriez venir. Il y a des choses que vous devez voir. »

« Je serai là dans une heure. »

Il raccrocha. Claire posa le téléphone sur la table, la main tremblante.

« Un avocat », murmura-t-elle. « Il dit que le tableau a été volé. Il y a trois semaines. »

Sophie fronça les sourcils. « Le timing. Ton client a dû l’acquérir en connaissance de cause. Ou il est le receleur. »

« Ou c’est lui qui l’a volé pour le faire disparaître. » Claire fixa la portrait de sa mère, ce visage jeune qui souriait à quelqu’un hors champ. « Quelqu’un veut qu’on l’oublie, Elsa. Même soixante ans après. »

« Tu veux que je reste ? Je peux être témoin. »

« Non. » Claire secoua la tête. « Interroge tes archives sur le réseau J.P. Qui les commanditait. Quand ils ont cessé. Essaye de trouver des traces de commandes en 1957-1958. »

Sophie se leva, attrapa son sac. « Et toi ? »

« Moi, je vais préparer l’atelier pour la visite de cet avocat. Et peut-être réussir à découvrir pourquoi ma mère se cache dans un tableau depuis sa mort. »