Le Portrait Caché
Lire le chapitre 8: The Debt Revealed
Les doigts de Laurent Verger se refermèrent sur le poignet de Claire avec une force qui n'avait rien de sénile. Il l'avait attrapée au moment où elle quittait la bibliothèque, la lettre encore froissée dans sa poche.
— Vous voliez dans mes archives, madame Dubois. Après vous avoir si aimablement ouvert ma porte.
Claire sentit son cœur tambouriner contre ses côtes. Elle chercha une explication, n'en trouva aucune. Le papier dans sa poche pesait une tonne.
— Je cherchais des références pour l'appréciation, murmura-t-elle.
— Dans mon bureau privé ? Ne m'insultez pas.
Marc apparut dans l'embrasure de la porte, son sourire d'avocat parfaitement en place.
— Monsieur Verger, peut-être pourrions-nous discuter de cela dans des conditions plus... légales. Je suis Maître Aubry, avocat au barreau de Paris. Mademoiselle Dubois est sous ma protection professionnelle dans le cadre de cette expertise.
Laurent relâcha le poignet de Claire comme s'il avait touché du charbon ardent. Il les dévisagea tour à tour, son regard passant de l'un à l'autre avec une précision chirurgicale.
— Un avocat. Bien sûr. Et votre mère, mademoiselle Dubois, sait-elle que vous jouez aux détectives avec ses vieux amis ?
Le sang de Claire se glaça. Il connaissait sa mère. Bien sûr qu'il la connaissait — la dette, la lettre, tout cela formait un nœud que son père avait tissé des années plus tôt.
— Ma mère est morte, dit-elle d'une voix qu'elle voulut ferme.
Laurent inclina la tête, presque avec pitié.
— Votre mère, votre père, quelle différence, n'est-ce pas ? Les Dubois ont toujours su s'emmêler dans leurs histoires. Sortez de chez moi. Et si je revois l'un de vous deux sur ma propriété, j'appellerai la gendarmerie. Pas mon avocat. La gendarmerie.
La porte claqua derrière eux avec une finalité qui résonna dans la cour gravillonnée.
Dans la voiture, Marc démarra sans un mot. Ils roulèrent pendant dix minutes sur la route départementale avant qu'il ne coupe le moteur sur un parking dominant la vallée de la Seine.
— Qu'est-ce que vous avez pris ? demanda-t-il.
Claire sortit la lettre de sa poche. Le papier vélin, crème, portait l'en-tête des Établissements Verger, daté du 14 mars 1978. Elle la tendit à Marc sans un mot.
Il la lut en silence, ses sourcils se fronçant progressivement.
— « Deux millions de francs pour marchandise disparue », récita-t-il. Signé Émile Dubois, votre père. En 1978. C'est une reconnaissance de dette.
— Mon père a travaillé pour Laurent Verger, dit Claire. Il était restaurateur, surtout des toiles anciennes. Le tableau volé — celui que je restaure — il a été volé il y a trois semaines, mais Laurent l'avait déjà en sa possession dans les années 70. C'est lui qui a commandé la dissimulation du portrait, pas mon père.
— Ou votre père l'a dissimulé sous ses ordres.
Claire ferma les yeux. Les pièces s'assemblaient dans un ordre qu'elle refusait de voir.
— Mon père a restauré cette toile dans les années 70. Il a découvert le portrait d'Elodie Verger dessous. Laurent a découvert qu'il l'avait découvert. Et au lieu de payer mon père pour son silence, il lui a prêté de l'argent. Ou plutôt, il lui a accordé un crédit qu'il savait impossible à rembourser.
— Et quand votre père n'a pas pu payer, il est devenu débiteur d'une somme qu'il ne pouvait pas rembourser. Une somme garantie par le silence.
— Le silence sur quoi ? Sur le portrait ? Sur la disparition d'Elodie ?
Marc rangea la lettre dans la boîte à gants.
— Peut-être sur les deux. Et peut-être sur autre chose.
La voiture redémarra. Le paysage normand défilait, vert et indifférent. Claire regardait sans voir, sa tête bourdonnant de questions.
— Qu'est-ce que Laurent voulait dire par « ce que votre père a fait du reste » ? demanda Marc.
— Le reste ?
— Quand il nous a jetés dehors, avant de mentionner ma profession d'avocat, il a dit que vous devriez « vérifier ce que votre père a fait du reste ». J'ai pensé qu'il s'agissait de la lettre, mais non. Il parlait d'autre chose.
Claire se souvint. La phrase était passée au milieu de sa peur, presque inaudible. « Votre père a déjà pris ce qu'il voulait. Vérifiez ce qu'il a fait du reste. » Du reste de quoi ? D'argent ? D'œuvres ? De la vérité ?
Le silence dans l'habitacle s'épaissit jusqu'à ce que Claire laisse échapper un rire amer.
— Ma mère m'a toujours dit que mon père était un homme faible incapable de mentir. Que son seul défaut était sa générosité excessive.
— Et vous ne le croyez plus ?
— Ma mère ne m'a jamais parlé de cette dette. Et elle ressemblait trait pour trait à une femme disparue en 1958. Dans cette famille, tout le monde semble capable de mentir. Sauf pour mon père. Lui, j'ai besoin de l'entendre de sa bouche.
— Vous allez aller le voir ?
Claire ouvrit son téléphone, trouva le contact de la maison de retraite de Honfleur où son père vivait depuis trois ans, déclinant lentement dans un fauteuil près de la fenêtre.
— Il est malade, dit-elle. Très malade. Peut-être que la perspective de la mort rendra enfin les hommes honnêtes.
Marc lui jeta un regard oblique.
— Et s'il refuse de parler ?
— Alors il confirmera au moins que tout ce que Laurent a dit est vrai. Mon père n'a jamais su mentir, vous savez. C'est peut-être la seule chose que ma mère ne m'a jamais cachée.
Le téléphone sonna. La maison de retraite. Claire prit une inspiration et demanda à être mise en relation avec la chambre de son père.
La voix qui répondit était celle d'une infirmière, chuchotant presque.
— Mademoiselle Dubois, votre père a fait une chute cette nuit. Il est conscient, mais il réclame de vous voir. Il dit que c'est urgent. Il dit qu'il doit vous parler avant qu'il ne soit trop tard.
Claire raccrocha, les yeux fixés sur la ligne d'horizon.
— Emmenez-moi à Honfleur, dit-elle à Marc. Tout de suite.