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Le Portrait Caché

Lire le chapitre 7: The Verger Estate

Le domaine des Verger se cachait derrière une double rangée de platanes centenaires, à une demi-heure de Paris. Une grille en fer forgé, ornée d'un « V » entrelacé, s'ouvrit lentement sans qu'aucun gardien ne se manifeste. Marc gara sa voiture sur un gravier impeccable devant une demeure du XVIIIe siècle, aussi majestueuse que silencieuse.

Claire inspira profondément. Le fichier de police froissé contre sa poitrine, sous sa veste, paraissait peser une tonne. Elle avait glissé la photo d'Élodie dans sa poche intérieure avant de quitter les archives, et depuis, la femme qui lui ressemblait comme une sœur ne la quittait plus.

« Tu es prête ? » demanda Marc en coupant le contact.

Elle répondit par un hochement de tête. Le mensonge leur collait à la peau : deux experts mandatés pour inventorier des œuvres. Une couverture assez plausible pour franchir le seuil, assez fragile pour s'effondrer à tout moment.

Laurent Verger les attendait sur les marches du perron, les bras croisés. Il ne portait plus le costume impeccable de leur première rencontre mais une veste de chasse élimée, comme s'il avait voulu incarner le châtelain désabusé. Son regard s'assombrit quand il reconnut Claire.

« Vous, encore. » Il se tourna vers Marc. « Et vous êtes ? »

« Maître Marc Aubry. Avocat spécialisé en droit de l'art. J'ai été mandaté pour évaluer la collection familiale dans le cadre d'une procédure d'assurance. »

Le mensonge passa. Laurent serra la mâchoire, hésita, puis s'effaça d'un geste sec.

« Dix minutes. La maison est en travaux, je n'ai pas que ça à faire. »

L'intérieur les engloutit dans une pénombre ouatée. Des meubles recouverts de draps blancs s'alignaient dans le grand salon, pareils à des fantômes d'un autre temps. Des tableaux aux murs — des paysages académiques, des portraits de famille — témoignaient d'une richesse qui s'effritait lentement. L'air sentait la cire et la poussière.

Marc sortit un carnet et commença à inventorier les œuvres du salon avec une application d'acteur convaincant. Laurent les suivait comme un cerbère, les mains dans les poches, le regard méfiant.

« Celui-ci, dit Claire en désignant un petit pastel sur le mur du couloir, c'est un Lépine, non ? »

Laurent haussa les épaules. « Un achat de mon père. Je n'y connais rien. »

C'était l'ouverture qu'il lui fallait. La bibliothèque s'ouvrait sur la gauche, entrouverte. Un mètre. Deux. Elle s'y engouffra en feignant d'admirer les rayonnages.

« Il y a peut-être des estampes, par ici », lança-t-elle par-dessus son épaule.

La pièce était sombre, lambrissée de chêne, et sentait le vieux papier. Des reliures de cuir rouge et or s'alignaient jusqu'au plafond. Sans réfléchir, elle commença à chercher. Que cherchait-elle, au juste ? Elle ne le savait pas encore. Une trace. Une mention. Quelque chose qui relierait son père à cette maison.

Elle se pencha vers un petit secrétaire en acajou dont le rabat était baissé. Des papiers s'y entassaient en désordre : des factures, des lettres, des coupures de presse jaunies. Ses doigts coururent sur les enveloppes. Rien. Rien. Rien.

Puis une lettre, sans enveloppe, pliée en trois. Le papier était épais, filigrané, et portait un en-tête qu'elle reconnut immédiatement : « Dubois et Fils — Menuiserie d'art, Paris XIe ». La signature de son père. Elle déplia la feuille d'une main tremblante.

« …en remerciement de votre indulgence, je m'engage à rembourser la somme due avant la fin de l'année prochaine, par versements trimestriels. Je sais que votre silence a un prix, et je suis prêt à l'honorer… »

Sa lecture s'arrêta net. Un bruit. Derrière elle.

Laurent Verger se tenait dans l'embrasure de la porte, le visage décomposé par la colère.

« Qu'est-ce que vous faites ? »

Claire referma le poing sur la lettre et la glissa dans sa poche, le cœur cognant si fort qu'elle entendait à peine ses propres pensées.

« Je cherchais des estampes », dit-elle d'une voix qu'elle aurait voulue plus ferme.

« Vous mentez. » Il fit deux pas dans la pièce. « Le secrétaire de mon père est privé. Vous n'aviez pas le droit d'y toucher. »

Marc apparut dans le couloir derrière Laurent, son carnet à la main. Il avait dû entendre l'échange, car son visage était tendu.

« Monsieur Verger, je suis sûre qu'il s'agit d'un malentendu », commença Marc.

« La ferme, jeune homme. » Laurent ne quittait pas Claire des yeux. « Donnez-moi ce que vous avez pris. »

Le silence pesa comme une dalle. Claire pouvait sentir le poids de la lettre dans sa poche, le nom de son père en travers de la page, la promesse d'un silence acheté. Elle ne pouvait pas la rendre. Elle ne le pouvait pas.

« Je n'ai rien pris », dit-elle.

Laurent s'approcha. À moins d'un mètre, il sentait le tabac froid et une eau de Cologne âcre. Ses yeux gris étaient durs comme des cailloux.

« J'ai vu votre main se refermer sur quelque chose. Ne me prenez pas pour un imbécile. Je connais la famille Dubois mieux que vous ne le croyez. »

L'aveu. À peine voilé. Claire sentit le sol se dérober sous ses pieds.

« Que savez-vous de ma famille ? » demanda-t-elle.

« Assez pour savoir que votre père était un homme qui remboursait ses dettes. » Il marqua une pause, laissant le sous-entendu s'installer. « Et qui tenait sa langue. »

Marc intervint, d'une voix plus tranchante : « Maître Aubry, avocat au barreau de Paris. Si vous accusez ma cliente de vol, nous réglerons cela devant un tribunal. »

La menace flotta. Laurent le dévisagea longuement. Ses mâchoires se crispèrent. Puis il recula d'un pas et lâcha un rire sans joie.

« Partez. Tous les deux. Et ne revenez jamais dans cette maison. »

Il n'attendit pas leur réponse. Il tourna les talons et disparut dans le couloir, sa voix les poursuivant depuis l'ombre : « Le vieux Dubois a fait son temps. Je serais vous, je vérifierais ce que votre cher père a fait du reste. »

Claire resta plantée au milieu de la bibliothèque, la lettre brûlante contre sa cuisse. Le reste. Qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Le reste de quoi ?

Marc la prit par le bras et l'entraîna dehors, à travers le salon aux meubles fantômes, jusqu'à la voiture. Les graviers crissèrent. La grille se referma derrière eux avec un claquement de prison.

Ce n'est qu'une fois sur la route départementale que Claire sortit la lettre de sa poche et la déplia sur ses genoux. La main de Marc tremblait légèrement sur le volant.

« Il connaissait mon père, murmura-t-elle. Il connaissait toute l'histoire. »

Elle relut les premières lignes à voix haute, plus pour elle-même que pour Marc : « En remerciement de votre indulgence après la disparition de la marchandise confiée à mon atelier, je m'engage à vous verser la somme de deux millions de francs… »

La disparition de la marchandise. Le tableau. Le portrait d'Élodie.

Son père, menuisier d'art, avait reçu un tableau à restaurer dans son atelier. Ce tableau avait disparu. Quelqu'un avait payé pour que personne ne pose de questions.

Et quelque part dans l'histoire de sa famille, un silence s'était acheté avec de l'argent sale.

« Marc », dit-elle, serrant la lettre contre sa poitrine comme un étendard, « il faut que je voie mon père. »