Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 1: The Summons
L’aube n’avait pas encore percé les brumes du champ de maïs que la porte de la cabane de Mercy Hart vola en éclats sous le heurt d’un mousquet. Trois hommes se tenaient dans l’embrasure, silhouette noires contre un ciel qui n’osait pas encore se décider. Le plus grand d’entre eux, Jeremiah Putnam, arborait cette mâchoire serrée que Mercy connaissait bien – celle des hommes qui se croient investis d’une mission divine.
« Mercy Hart, au nom du tribunal de Salem, je vous arrête pour le crime de sorcellerie. »
Elle n’avait pas encore bougé, toujours à genoux devant le foyer éteint, les mains encore craquantes de la sécheresse des herbes qu’elle avait broyées la veille. Les mots roulaient en elle comme des pierres mal digérées. Elle saisit le bord du châle qui glissait de ses épaules, un geste de défi plus que de pudeur.
Quand elle se redressa, Putnam recula d’un pas. Le paysan gras, qui faisait trembler sa femme d’un haussement de sourcil, tremblait devant une jeune femme de vingt-deux ans vêtue d’une chemise de lin tachée de terre. C’était amusant, presque. Elle aurait souri si la peur n’avait pas commencé à tramer sa toile dans son ventre.
« Sorcellerie, dites-vous ? » « Ne blasphémez pas, fille. Vous comparaitrez devant Dieu et devant les hommes. »
Elle regarda ses herbes, étalées en éventail sur le coin de la table. La belladone y côtoyait la camomille, le millepertuis séchait dans une tresse suspendue aux chevrons. Elle les avait cueillies, séchées, étudiées, pour guérir les fièvres et apaiser les douleurs des femmes en couche. Et voilà ce que le monde en faisait : une preuve.
Les constables la saisirent par les bras avant qu’elle pût attraper quoi que ce soit. Pas même un bout de tissu pour se couvrir les épaules contre la morsure de l’aube. Putnam prit soin de renverser le mortier de pierre en passant, comme pour purifier la pièce.
La place du village commençait déjà à se remplir. Ce n’était pas un miracle : à Salem, il ne se passait jamais rien que le pasteur ne prît pour un signe. Le bruit d’une arrestation courait plus vite que le vent de la mer. Mercy sentit la boue froide s’infiltrer dans ses sabots quand on la poussa vers le tronc du vieux chêne, là où on attachait pendant les services, là où la semaine dernière encore elle avait vendu des onguents aux femmes de la confrérie.
« Sorcière ! » – une voix criarde, féminine.
Mercy chercha le visage de l’accusatrice. Elle la trouva tout de suite, au premier rang des curieux. Sarah Proctor, sa voisine de l’autre côté de la rivière, une femme grassouillette aux joues couperosées, qui se signa bruyamment en croisant le regard de Mercy. Mais ce ne fut pas Sarah qui retint son attention. À ses côtés se tenait sa fille, Abigail, âgée de douze ans bien que son visage en paraissait quinze. La petite ne se signait pas, ne criait pas. Elle souriait, d’un sourire mince et précis, comme on récite une leçon sue par cœur. Son regard était planté dans celui de Mercy, et il n’y avait aucune haine dedans. Juste une satisfaction tranquille, celle du jardinier qui voit sa graine germer.
Mercy eut un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid.
« Vous la connaissez ? » lui glissa la voix du deuxième constable, un garçon d’à peine vingt ans, nommé Josiah, qu’elle avait soigné pour une fièvre d’été il y a deux ans.
« Je connais sa mère, répondit-elle sourdement. La fille m’a toujours regardée comme on regarde un corbeau. »
Josiah ne répondit rien, mais son étreinte se fit moins brutale sur son bras. Il savait. Lui, au moins, savait ce qu’elle avait fait pour lui, pour sa mère, pour la moitié du village qui avait eu des coliques ou des accouchements difficiles. Mais savoir ne le libérait pas du devoir.
Ils la firent avancer vers la maison de réunion, cette bâtisse longue et basse qui servait de lieu de culte le dimanche et de tribunal les jours de peur. Les vitres en brou de chêne laissaient passer une lumière soufrée. Mercy trébucha sur une pierre et le monde bascula brièvement – elle vit le toit, le ciel gris, puis les visages penchés sur elle, avides, effrayés, certains déjà indifférents.
« De l’ordre ! », aboya Putnam.
Une voix familière s’éleva de la foule : « Mercy, mon Dieu, Mercy ! »
C’était sa mère, Elisabeth Hart, la soixantaine passée, les cheveux gris échappés de son bonnet. Elle tendait les mains, mais deux garçons la tenaient par les épaules, la retenant en arrière. Mercy vit les yeux de sa mère se décomposer, cette angoisse qui n’avait plus rien de maternel, mais quelque chose de plus ancien, de plus animal.
« Rentrez chez vous, mère, dit Mercy aussi fort qu’elle put. Je n’ai rien fait. »
« Elle est innocente ! » cria la vieille femme. « Vous le savez tous, vous avez tous sué la fièvre qu’elle a chassée ! Vous tous ! »
La foule murmura. Personne toutefois ne leva la main pour attester. À Salem, en cette année de grâce 1692, on ne témoignait plus pour les vivants quand le diable rôdait.
« Encore des paroles de sorcière ! » s’écria Abigail Proctor de sa voix d’enfant, et le silence tomba net. Mercy la regarda, la fille aux joues rouges de plaisir, et elle comprit que son procès ne serait pas celui de la vérité. Il serait celui du théâtre.
Elle fut poussée dans la maison de réunion. Le mobilier sacré avait été déplacé ; les bancs se faisaient face, une chaise avait été posée au centre, presque comme un trône. Des gardes la firent asseoir, lui lièrent les mains avec une corde rude qui lui mordait les poignets. La foule resta dehors, mais ses clameurs passaient à travers les murs, assourdies, rythmées, comme une eau qui monte.
Un homme entra par la porte de derrière. Il était jeune, pas plus de vingt-sept, vêtu du noir strict des clercs, avec une perruque qui tombait tristement sur ses épaules. Il tenait un rouleau de papier qu’il déposa sur une table avant de lever les yeux vers Mercy.
Elle ne le reconnut pas tout de suite. Puis elle le reconnut. Simon Ashworth. Le fils de Philip Ashworth, le marchand qui avait jadis poursuivi son père en justice pour une dette qu’il n’avait jamais due – une affaire qui avait ruiné la famille Hart, tué son père de chagrin un an plus tard. Simon avait hérité de la haine paternelle, ou du moins était-ce ce qu’on racontait.
Ils échangèrent un long regard. Simon ne cilla pas. Il ouvrit le rouleau, et sa voix s’éleva, plate et professionnelle : « Mercy Hart, présentez-vous devant ce tribunal d’enquête le troisième jour après ce dimanche, afin de répondre des accusations de maléfice et d’alliance diabolique portées contre vous par la déposition de Sarah Proctor et de sa fille Abigail, signée devant témoins. »
« Trois jours », répéta Mercy.
« Trois jours pour préparer votre réponse. Vous serez détenue, en attendant, dans la prison du bourg. »
Les gardes la redressèrent. Elle jeta un dernier regard à la petite Abigail, qui s’était approchée de l’embrasure de la porte et la dévisageait de ses yeux vides d’enfant gâtée. Mercy serra les mâchoires, mais un mot lui monta du fond d’elle-même, qu’elle laissa filer entre ses dents comme une prière :
« Je le jurerai. Je le jurerai sur la tombe de mon père. Je prouverai. »
Elle ne savait pas encore comment. Mais tandis qu’elle traversait la cour, corsetée de cordes, et qu’elle voyait le clerc Simon Ashworth rester immobile sous le porche comme une statue d’un temps révolu, une pensée s’installa dans son esprit comme une lame dans son fourreau : si quelqu’un avait monté cette accusation, ce ne pouvait pas être la vieille Sarah, trop simple, trop lente. Il fallait une main fine, une main qui connaissait le poids des mots et des attitudes.
Et, en ce qui concernait les mains fines, aucune dans ce village ne l’était davantage que celle du clerc vêtu de noir.