Le Procès du Liseron
Lire le chapitre 32: The Missing Peace
Le printemps s’était installé sur Salem comme une promesse tenue, mais Mercy savait que certaines promesses ne se faisaient qu’à soi-même. Elle se tenait sur le seuil de l’apothicairerie rouverte, les doigts encore poudrés de camomille séchée, lorsque Ruth apparut au bout de la rue, une corbeille vide au bras.
La jeune fille marchait comme si elle craignait que le sol ne se dérobe. Ses yeux cherchaient quelque chose derrière chaque fenêtre, chaque recoin d’ombre que le matin n’avait pas encore dissipé.
— Ruth, appela Mercy doucement.
Ruth sursauta, faillit lâcher la corbeille. Ses épaules se crispèrent avant qu’elle ne force un sourire.
— Je venais chercher de la mélisse pour ma mère.
Mercy inclina la tête. Ce n’était pas la première fois que Ruth cherchait un prétexte pour passer. Depuis le mariage, elle venait chaque semaine, toujours avec une commission, jamais avec un vrai besoin. Elle restait quelques instants, les mains serrées sur son châle, puis repartait comme si elle avait échappé à un danger invisible.
— Entre, dit Mercy. Je vais te préparer un sachet.
Ruth franchit le seuil avec précaution, comme on entre dans une église après un sacrilège. Ses doigts effleurèrent le comptoir de bois, puis se retirèrent aussitôt.
Mercy la regarda tandis qu’elle pesait la mélisse. Ruth était plus mince qu’aux noces, les pommettes saillantes sous une peau qui semblait ne jamais voir le soleil. Elle sursautait au moindre bruit, tressaillait quand un client poussait la porte, se figeait quand quelqu’un élevait la voix dans la rue.
— Ruth, dit Mercy sans détour. Tu ne dors pas.
Ce n’était pas une question.
Les yeux de Ruth se voilèrent un instant, cette expression particulière de ceux qui ont appris à mentir par nécessité plutôt que par goût.
— Je dors.
— Tu as des cernes comme des ecchymoses et tu t’es coupée sur une lame de faucille en pleine récolte parce que tu regardais derrière toi.
Ruth baissa les yeux sur sa paume, où une fine cicatrice blanche barrait la ligne de vie.
— Ce n’est rien.
— Ruth, nous avons traversé l’enfer ensemble. Tu m’as vue dans une cellule de prison, accusée du meurtre d’enfants. Ne me mens pas.
Le silence s’étira comme du miel froid. Des voix passèrent dans la rue, des charrettes grincèrent, un chien aboya au loin. Ruth semblait lutter contre quelque chose de plus grand que la simple réticence.
— C’est les esprits, finit-elle par murmurer. Ils ne me laissent plus tranquille.
Mercy fronça les sourcils. « Les esprits » était un mot dangereux dans un village qui venait de survivre à une chasse aux sorcières. Mais elle connaissait Ruth depuis l’enfance et savait que, contrairement aux accusées que le tribunal avait fabriquées, cette jeune fille était plus terre-à-terre que n’importe quelle paysanne de la région.
— Quels esprits ? demanda Mercy en s’asseyant sur le tabouret en face d’elle.
Ruth hésita. Ses doigts tiraient sur le bord de son châle, défit quelques fils, les remit en place.
— L’homme au visage en dedans. Et aussi… mon père.
Mercy sentit un frisson couler le long de sa colonne.
— Ton père est vivant, Ruth. Il ne peut pas te hanter.
Le rire de Ruth fut bref, amer, sans joie aucune.
— C’est bien ça, le problème. Les morts qui me visitent, je peux les prier. Mais les vivants qui me font souffrir, d’eux, personne ne me délivre.
Mercy se pencha, attentive à chaque tremblement de la jeune femme.
— Que veux-tu dire ?
Les yeux de Ruth se remplirent de larmes qu’elle refusa de laisser couler. Elle respira profondément, une fois, deux fois, comme si elle plongeait sous la surface d’une eau profonde.
— Tu sais pourquoi Willard m’avait choisie, pour ses mensonges ? commença-t-elle. Il venait souvent chez nous. Mon père l’invitait à dîner, lui parlait en confidence, lui donnait du cidre de sa réserve la plus vieille. Moi, je pensais que c’était pour les affaires de la cour, pour les contrats de la ferme.
Elle détourna le regard, le porta vers la fenêtre où le soleil inondait enfin la rue.
— Willard savait des choses sur moi. Des choses qu’il ne pouvait savoir que si mon père les lui avait dites. Des choses qu’un père ne devrait jamais répéter à personne. Des choses que je n’ai jamais dites à personne.
Le cœur de Mercy se serra. Elle tendit la main, mais Ruth recula, un geste presque involontaire que l’autre femme remarqua à peine tant il fut rapide.
— Quelles choses ? demanda Mercy d’une voix douce.
Les larmes finirent par vaincre la résistance de Ruth. Une seule, d’abord, qui traça un chemin tordu le long de sa joue ; puis plusieurs, qui tombèrent sans bruit sur ses mains serrées.
— Quand j’avais quatorze ans, mon père a commencé à venir dans ma chambre la nuit. Il disait que c’était pour me protéger des cauchemars, que je promettais trop en dormant, que je disais des choses dangereuses pour la famille.
Mercy cessa de respirer.
— Il montait sur mon lit. Il me tenait les bras. Il me disait que personne ne croirait jamais une fille qui parle dans son sommeil. Que les mots d’une fille ne pèsent rien contre ceux d’un père.
Le silence qui suivit n’avait plus rien de paisible.
Mercy avait vu des blessures bien plus profondes que le fer chez les femmes qu’elle avait soignées. Des blessures dont on ne parlait pas en public. Des blessures qui ne saignaient que dans le silence de la nuit, que les onguents ne guérissaient pas.
— Et Willard savait tout cela ? demanda-t-elle.
Ruth acquiesça, misérable.
— Quand les accusations ont commencé, mon père m’a dit que je devais faire exactement ce que Willard exigeait. Que si je ne témoignais pas contre les personnes qu’on me désignait, il ferait usage des lettres qu’il avait. Willard n’a jamais eu besoin de me menacer directement. Il avait mon père.
Merry sentit la rage monter en elle comme une sève brûlante.
— Willard est mort en prison, dit-elle lentement. Il a tout confessé avant de mourir.
— Et mon père, si ? Il est chez moi, il mange à ma table, il dort dans la pièce à côté de la mienne. Tu comprends maintenant pourquoi les esprits ne me quittent pas ?
Mercy ferma les yeux un instant. Elle pensait aux procès, aux sentences, à ceux qu’on avait accusés de sorcellerie, de possession, d’alliance diabolique — quand les véritables démons étaient bien vivants, et qu’ils portaient des culottes de peau et des chapeaux de feutre.
— Tu n’es plus seule, dit-elle en prenant enfin la main de Ruth, qui ne la retira pas cette fois. Je te crois. Je te crois, et c’est plus important que toutes les paroles de tous les hommes de cette colonie.
Ruth leva enfin les yeux vers elle, et pour la première fois depuis des mois, ils semblaient vraiment voir quelque chose.
— Il siègera au conseil, demain, murmura-t-elle. Pour juger les affaires de voisinage et les plaintes de bornage.
— Quel rapport avec moi ? demanda Ruth, méfiante.
— Il y a un moyen, dit Mercy, les yeux soudain remplis d’une lumière nouvelle. Dans ce village, il existe une autre justice que celle des tribunaux. Nous avons le privilège de siéger au conseil de bienséance, ma mère était l’une des leurs. Elles sont sept, et elles entendent les plaintes des femmes.
Ruth haussa les épaules.
— Et que pourraient-elles faire contre un homme comme mon père ? Il suffira qu’il jure sur la Bible que tout est une invention de ma mauvaise humeur, et ce sera fini.
— Ruth, écoute-moi. Le conseil de bienséance ne juge pas par les serments des hommes. Elles jugent par le voisinage, par l’observation, par les traces. Et je connais au moins une de ces femmes qui a vu ton père sortir de ta chambre, il y a plus de dix ans, une nuit où elle était de passage chez ta mère.
Ruth cligna des yeux, médusée.
— Qui ?
— Tabitha Mather.
Ruth se figea. Le nom semblait la transpercer.
— La femme qui accuse toute la famille depuis des années ? Celle qui a répandu mes propres rumeurs ?
— Non, s’impatienta Mercy. L’autre. La vieille. La tante de Cottered Smith. Femme de peu de paroles, mais de mémoire exacte.
— Et elle t’a dit cela ?
Mercy secoua la tête.
— Elle ne me l’a jamais dit. Mais elle le sait. Les vieilles femmes de Salem voient plus qu’elles ne prétendent, et elles savent tenir leur langue quand il le faut. Mais si je dois convaincre le conseil d’agir, j’ai besoin d’un témoin qui parlera contre son père.
Ruth resta longtemps silencieuse, les yeux perdus dans le vide. Puis, enfin, elle releva le menton.
— Fais-le, dit-elle. Fais ce que tu as à faire. Devant ce conseil, je dirai tout.
Mercy serra sa main, et pour la première fois de la conversation, quelque chose d’autre que la peur passa entre elles. Une promesse, une alliance.
Avant que Ruth ne parte, Mercy lui donna un sachet de pavot et de mélisse.
— Pour dormir, dit-elle. En attendant.
La jeune fille prit le sachet maladroitement, puis murmura avant de passer la porte :
— Trouve donc à débusquer ces esprits-là, Mercy. Ceux qui marchent sur deux jambes.
Mercy resta seule au milieu de l’apothicairerie, le poids des révélations écrasant ses épaules. Elle pensa à Ruth, à son regard fuyant, à cette confiance fragile qu’elle venait de bâtir. Puis elle pensa à Nathaniel, et à la promesse qu’ils avaient échangée : reconstruire ce village, le guérir de ses plaies.
Mais certaines plaies remontaient bien plus loin que les procès. Elles étaient dans les murs des maisons thermales et les lits eux-mêmes.
Mercy attrapa son châle. Il était temps d’aller parler à Tabitha Mather. Et ensuite, de préparer le terrain pour la bataille qui venait.
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