Le Regard de l'Ombre
Lire le chapitre 11: A Press of Shadows
La limousine glissait le long du Strand, et Evelyn aurait préféré être n’importe où ailleurs. Elle tira sur l’ourlet de sa robe noire, un fourreau sobre qui ne criait pas « regardez-moi », mais qui, sur elle, hurlait quand même.
« Tu n’as pas à faire ça, dit Marcus, assis à côté d’elle, les mains posées sur les genoux.
— Si. Ma carrière ne se reconstruira pas toute seule. »
Le publiciste de Fiona avait organisé la soirée : un dîner discret chez Scott’s, en présence de Julian Ashcroft, producteur indépendant aux financements solides et aux goûts éclectiques. Il cherchait une actrice pour un drame intimiste, tourné à moitié à Londres, à moitié dans le Kent. Un rôle taillé pour Evelyn. Un retour en grâce savamment chorégraphié.
Mais Evelyn n’avait pas dormi depuis la façade nette de l’appartement de Jemma, depuis le texte anonyme, depuis que Marcus avait tendu le cou pour repérer la silhouette sur le toit. Chaque ombre dans la rue, chaque reflet dans une vitrine, chaque éclat de lumière sur un pare-chocs lui semblait une menace déguisée.
Elle ferma les yeux une seconde. Le vestiaire du théâtre. Les applaudissements. Le parfum de la scène. Elle voulait respirer cela à nouveau. Pas ce métal froid dans la bouche, l’angoisse qui lui rongeait les tempes.
« On entre, dit Marcus. Je reste à table, à deux sièges du tien. Ne t’éloigne pas.
— Je sais le drill, Marcus.
— Répète-le quand même.
Elle tourna la tête vers lui. Il ne la regardait pas ; il surveillait le trottoir, le miroir, les piétons. La lamelle sombre de ses lunettes noires lui donnait l’air d’un homme qui n’avait pas le temps d’avoir des sentiments. Mais sous la mâchoire, un muscle tressaillit. Il était tendu. Bon.
« Je reste dans ton champ de vision. Je ne bois rien qui n’ait été servi devant moi. Si j’ai un doute, je tousse deux fois. »
Il hocha la tête. La voiture s’arrêta.
Scott’s sentait la cire, la nappe amidonnée et l’argent. Le maître d’hôtel les conduisit à une table ronde dans le renfoncement, où Julian Ashcroft se leva, la main tendue, sourire charmeur et regard calculateur. Cinquante ans, barbe naissante, costume camel nonchalamment cher.
« Evelyn. Enfin. Fiona m’a dit que vous aviez des conditions draconiennes concernant les plateaux. J’aime ça. Les divas me racontent des histoires ; vous, vous me posez des règles. »
Evelyn sourit, un geste appris, construit, efficace. « Les règles protègent tout le monde. »
Ashcroft rit. On parla casting, budget, calendrier. Le réalisateur, un Danois exigeant, voulait des plans fixes, des silences qui pèsent. Evelyn écouta, goûta son eau minérale, nota mentalement les exigences. Le rôle était bon. La production, solide. Marcus était assis deux sièges plus loin, dos à la cloison, face à la salle. Il n’avait pas ôté ses lunettes.
Le dîner se déroula sans incident. Ashcroft mit ses couverts en parallèle, satisfait, et il se leva pour saluer un autre producteur à une table éloignée.
Evelyn en profita pour s’excuser et se rendre aux toilettes. Marcus se leva d’un geste souple, la suivit du regard jusqu’à la porte du couloir, puis se rassit, le corps tendu, la mâchoire serrée.
Elle entra dans le petit vestibule aux murs de marbre, lavabo en porcelaine, lumière douce. Elle passa de l’eau sur son visage. Elle se regarda dans la glace. Sous le maquillage soigné, elle voyait ses propres cernes. La femme qui cherchait le retour, et la femme qui fuyait.
Quand elle ressortit, un serveur passait avec un plateau. Elle le contourna, et c’est là qu’elle le vit.
À l’extrémité du couloir, précisément en dehors du cercle de lumière du restaurant, adossé au mur, un homme la regardait. Corps mince, veste sombre, casquette de laine grise, les épaules légèrement voûtées. Il ne bougeait pas. Il souriait à peine, un tic d’angle muet.
Evelyn sentit le froid la saisir par la nuque. Le visage n’était pas flou sous la visière de la casquette ; il était net, précis, gravé dans une autre terreur, trois ans plus tôt : le visage de l’homme qui l’avait attendue à la sortie des artistes, qui lui avait envoyé des lettres avec des photos de son immeuble, qui s’était fait arrêter un soir de pluie devant une grille. James Whitfield. Le premier stalker.
Il cligna des yeux. Il tourna la tête et commença à marcher, d’un pas tranquille, vers la sortie de service.
« Marcus ! »
Le cri jaillit d’elle avant qu’elle ne le retienne. Elle entendit la chaise de Marcus grincer, puis son pas lourd sur le dallage.
Elle courut vers l’entrée de service. La porte en fer s’ouvrait sur une ruelle étroite, baignée d’une lumière humide de sodium. Elle sortit, regarda des deux côtés. Personne. Une benne à ordures. Des câbles électriques. Le bruit assourdi de la ville, loin.
Marcus arriva derrière elle, le souffle court. Il inspecta le toit de la benne, le sol, l’espace au-delà. « Il est passé par là. Trop vite. »
Puis son regard s’arrêta.
Sur le rebord de la benne, à hauteur d’yeux, déposée avec soin, une rose rouge. Une seule. Tige longue, pétales charnus, pas une épingle de travers. Les épines avaient été retirées.
Evelyn sentit ses genoux se dérober. Marcus saisit son coude.
La rose. La rose unique, déposée sur le siège de sa voiture la première fois, puis dans sa loge au théâtre, puis sur la boîte à lettres de sa maison. Le symbole qui annonçait la fin de chaque phase, qui signait chaque manifestation. Le saint-suaire de sa paranoïa ancienne.
Et il était ici. À Londres. Vivant. Libéré.
« Ce n’est pas possible », murmura-t-elle. Sa voix sortit basse, cassée. « Il est en liberté conditionnelle depuis six mois, mais il a un bracelet électronique. Il n’a pas le droit d’approcher de moi… »
Marcus ne répondit pas. Il sortit son téléphone d’une poche intérieure, toisa le couloir, puis la ruelle, puis le toit d’en face.
« Non, dit-il en composant un numéro. Ce n’est pas lui. »
Evelyn le dévisagea.
« Comment le sais-tu ?
— Parce que je l’ai rencontré l’année dernière, avant qu’il ne soit libéré. Il est reparti en prison pour trois mois il y a deux semaines. On a été mis au courant, dans le secteur. Il est à l’isolement, à Wandsworth. »
Elle respirait de plus en plus vite. « Alors qui… »
Marcus baissa le téléphone. Son regard était aussi dur que le granit du trottoir. Il se pencha vers la rose, sans la toucher, et dit, d’une voix qu’elle ne lui avait jamais entendue, presque basse, presque fragile :
« Ce n’est pas lui. Mais quelqu’un sait à quoi ressemblaient tes peurs. Et il les utilise. »
Evelyn regarda la rose rouge, immobile sous la lumière humide. Le restaurant riait derrière eux. La ville s’étendait au-delà, peuplée d’inconnus qui connaissaient son enfance, son adresse, et maintenant, la forme exacte de ses cauchemars. Elle ne savait plus qui était le prédateur, qui était le copieur, qui était l’ombre. Tout ce qu’elle savait, c’est que le sol continuait de se dérober sous ses pieds.
Marcus posa une main large sur son épaule, sans un mot. Il n’offrait pas de réconfort ; il offrait un ancrage. Mais même lui, à cet instant précis, elle ne savait plus de quel côté il tenait le fil.
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