Le Regard de l'Ombre
Lire le chapitre 21: The Fallout
Le téléphone sonna à six heures quarante-trois. Pas la sonnerie mélodique d'Evelyn, mais celle de Marcus, un bourdonnement grave et insistant qu'il n'avait jamais entendu en dehors des urgences. Il roula hors du lit dans un mouvement fluide, déjà sur ses pieds avant que son cerveau n'ait fini de traiter l'information.
— Marcus.
La voix de Danny, serrée. Pas son ton habituel, détaché et ironique. Quelque chose dans cette seule syllabe fit se raidir l'épine dorsale de Marcus.
— L'arrestation d'Oliver a fuité. Le *Mirror* a publié il y a vingt minutes. Ils ont des photos de lui menotté, sorti par l'entrée de service.
Marcus regarda Evelyn, qui s'était assise dans le lit, les draps remontés contre sa poitrine, les yeux encore lourds de sommeil mais déjà alertes.
— Comment ils ont eu les photos ?
— C'est la question, murmura Danny. Personne ne connaissait l'entrée de service. Personne sauf la production, le personnel du théâtre, et nous trois.
Le silence qui suivit était plus lourd que n'importe quelle menace écrite.
— Je te rappelle, dit Marcus. Il coupa la communication et se tourna vers Evelyn, son téléphone encore serré dans sa main. Sa mâchoire était verrouillée, les muscles de son cou tendus comme des câbles.
— Quoi ? demanda-t-elle, sa voix avare de l'air qu'elle semblait avoir oublié de respirer. Marcus, qu'est-ce qui se passe ?
Il traversa la chambre, s'assit au bord du lit. Sa main trouva la sienne, par automatisme plus que par décision consciente.
— La nouvelle de l'arrestation d'Oliver est dans les journaux. Avec des photos. Quelqu'un a balancé l'information, quelqu'un qui connaissait les détails de l'opération.
Evelyn déglutit. Dans la lumière grise de l'aube londonienne, elle semblait plus fragile que Marcus ne l'avait jamais vue, comme si la cuirasse qu'elle portait depuis son adolescence s'était dissoute pendant la nuit, dans la chaleur de leur intimité nouvelle.
— Je dois voir. Elle tendit la main vers sa tablette sur la table de chevet. Marcus hésita une seconde trop longue.
— Laisse-moi d'abord—
— Marcus. Donne-moi la tablette.
Il la lui tendit. Elle l'alluma, ses doigts dansèrent sur l'écran, et son visage se figea.
Le gros titre du *Mirror* s'étalait en lettres noires grasses :
**LA REINE DU THÉÂTRE MENT SUR SON HARCELEUR : UN « FAN SEUL » N'ÉTAIT PAS SEUL**
Sous le titre, une photo d'Oliver Hayes, menotté, son visage détourné de l'objectif, entouré de deux agents en civil. Et à côté, une photo plus ancienne, volée lors d'une générale, d'Evelyn dansant avec Oliver lors de la soirée de clôture de sa pièce à succès deux ans plus tôt, leurs visages rapprochés dans un rire partagé.
Le légende : « La star et son harceleur, complices ou hypocrites ? »
Evelyn relut trois fois les premières lignes de l'article avant de reposer la tablette sur ses genoux, comme si elle pesait soudain cent kilos.
— Mon communiqué, murmura-t-elle. La déclaration que nous avions préparée sur le « fan isolé ». C'est FOA qui l'a donné aux journalistes la semaine dernière. Et maintenant ça. Ils vont me dépecer.
Marcus lut l'article par-dessus son épaule. Les mots dansaient devant ses yeux – « mensonge », « dissimulation », « complicité présumée » – puis atterrissaient, chacun comme un coup de poing précis.
L'article citait des sources « proches de l'enquête » spéculant sur la possibilité qu'Oliver ait agi sur les ordres de quelqu'un d'autre, ou que Evelyn ait elle-même orchestré la mise en scène pour attirer l'attention sur sa carrière déclinante.
— C'est grotesque, souffla-t-elle. Mon Dieu, c'est tellement grotesque.
Son téléphone vibra sur la table de nuit. Puis encore. Et encore. Une cacophonie de notifications qui ne s'interrompit pas. Fiona, sans doute. Son agent, sa publiciste, son avocat, sa mère.
Evelyn ne le ramassa pas. Elle restait immobile, les yeux fixés sur le mur opposé, quelque part entre le vide et la colère.
— Si j'avais dit la vérité dès le début, murmura-t-elle. Si j'avais été honnête sur la première lettre, sur le fait que je les cachais parce que j'avais peur qu'on me prenne pour une folle dramatique… Elle laissa la phrase en suspens. J'ai passé dix ans de ma vie à construire l'image d'une femme qui contrôle tout, qui n'a peur de rien. Et maintenant je suis celle qui ment.
— Cette préparation était logique, dit Marcus. Tu ne pouvais pas savoir que l'arrestation fuirait avant ta déclaration. Quelqu'un voulait que tu sois la première à tomber, pas la première à parler.
Elle tourna la tête vers lui, et quelque chose dans son regard le frappa plus fort que toutes les lettres de menace qu'il avait lues.
— Tu crois que c'est Oliver qui a organisé ça depuis sa cellule ? Ou quelqu'un d'autre ?
Marcus hésita. Les mots de Danny résonnaient encore dans sa tête : deuxième ADN, non identifié, origines inconnues.
— Je crois que nous n'avons pas encore toutes les réponses, dit-il lentement. Et je crois que quelqu'un veut que nous le sachions.
Le téléphone d'Evelyn vibra de nouveau, une rafale de vibrations qui semblait plus urgente que les autres. Elle le ramassa enfin. Le visage de Fiona s'afficha sur l'écran. Evelyn accepta l'appel et le mit en haut-parleur.
— Enfin ! La voix de Fiona était tendue, rapide. Écoute-moi, Evelyn. Tu ne réponds à rien. Tu ne postes rien. Tu ne parles à personne. Je prépare une déclaration qui devrait contenter les avocats de protection de la vie privée, mais on devra probablement faire face à une interview. Certains commentateurs explorent déjà la théorie du cadavre exquis inversé : toi et Oliver ensemble, une vraie relation toxique, et l'arrestation pour couvrir une rupture violente. Les journalistes adorent ce genre de récit.
— Je ne vais pas m'excuser pour des choses que je n'ai pas faites.
— Tu vas BEAUCOUP t'excuser, ma chérie. C'est comme ça que fonctionne la machine. Bonne filles s'excusent, et si elles protestent avec trop de force, elles sont hystériques ; si elles se taisent, elles sont coupables. Fiona marqua une pause. J'ai déjà contacté Sophie Lambert à la BBC. Interview exclusive, en direct, jeudi soir. C'est le seul format où tu contrôles le récit de bout en bout si tu t'y prends bien.
Marcus vit Evelyn serrer le téléphone dans sa main.
— Je n'ai pas peur de la vérité, dit-elle d'une voix plus ferme.
— Parfaite, répondit Fiona. Alors tu leur diras cette vérité, et tu leur parleras aussi de la lettre que tu as cachée. Parce que s'ils l'apprennent autrement, ils vont te déchiqueter.
Le silence qui suivit était épais, chargé de tout ce qu'Evelyn n'avait pas encore dit, de toutes les limites qu'elle avait gardées envers son équipe, même envers Fiona, même envers Marcus.
— Je sais pour la première lettre, dit Fiona, comme si elle lisait les pensées de Marcus. Tu penses vraiment que je ne le savais pas ? Le moment où j'ai compris qu'Oliver seule était trop propre, j'ai fait vérifier tes relevés de courrier, tes objets personnels. Je suis ton agent depuis douze ans, Evelyn. Je connais tes mensonges, tous, je les connais mieux que tes vérités.
Evelyn ferma les yeux. Marcus vit sa pomme d'Adam se soulever, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
— Je pense qu'il est temps de cesser de te protéger du monde, poursuivit Fiona, sa voix plus douce maintenant. Le monde est là, Evelyn. Il te regarde. Il attend que tu tombes. La seule chose qui peut te sauver maintenant, c'est de tomber de toi-même, sur tes propres termes, et de te relever devant eux, dans leur face.
— Pour que vous puissiez contrôler ma chute ? marmonna Evelyn.
— Pour que tu décides de la façon dont on raconte ta chute, oui. Et ensuite, pour que tu décides de la façon dont tu te relèves.
Evelyn regarda Marcus. Dans ses yeux, il vit la même question qu'elle lui avait posée la nuit précédente, sans mots, sans voix : est-ce que tu seras là à mon côté ?
— Je serai là, dit-il sans quitter son regard.
Un sourire passa sur le visage d'Evelyn, aussi brusque qu'un éclair, éteint aussi vite.
— On ne peut pas diffuser jeudi, dit-elle à Fiona. Je veux une vraie répétition avant, et je veux choisir les questions. Sophie Lambert et moi, on s'est rencontrées une fois, elle a une boussole morale, je la respecte. Mais je veux que ma déclaration sur Oliver soit la première, pas une réaction. Quelque chose qui boucle l'histoire sur mes conditions, pas sur les leurs.
— Tu me donnes trente minutes ?
— Tu en as quinze.
Fiona rit, court et sec.
— C'est pour ça que je suis restée ton agent, Evelyn. Maintenant, écoute-moi : voilà ce que je prépare pour la déclaration publique…
Marcus se leva doucement, les laissant travailler toutes les deux. Il marcha vers la fenêtre, jeta un coup d'œil entre les lattes des stores sur la rue encore vide d'Oxford Circus. Les premiers camions de livraison commençaient à circuler. Les premiers passants, des livreurs de journaux, portaient déjà les éditions du matin sous leurs bras, leur calme bourdonnement trompant la tempête médiatique qui allait s'abattre dans quelques heures.
Son téléphone vibra dans sa poche. Danny.
— J'ai trouvé quelque chose sur le dispositif d'Oliver, dit-il. Quelque chose qui ne cadre pas. Il parlait à quelqu'un qui utilisait un compte chiffré. Une adresse mail que je n'ai pas encore pu retracer complètement, mais dont l'activité remonte à bien avant qu'Oliver ne commence à envoyer ses lettres.
Marcus écouta. Son regard se posa sur Evelyn, qui ne l'avait pas vu décrocher, qui parlait encore à Fiona d'un ton d'actrice répétant un rôle nouveau, absorbée par le présent plutôt que par les statues de plomb qui se rapprochaient.
— Où est-ce que ça mène ? demanda-t-il.
— Je te le dirai quand je l'aurai retracé entièrement, répondit Danny. Mais je te le dis tout de suite : Oliver n'a pas élaboré tout seul. Quelqu'un d'autre lui a montré comment.
Marcus raccrocha. La lumière grise du matin londonien se répandit sur la pièce, effaçant les ombres de la nuit, mais pas celles qui s'allongeaient maintenant à ses pieds, tendues vers la femme qu'il avait promis de protéger avec le seul serment qu'il n'avait jamais su prononcer.
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