Le Regard de l'Ombre
Lire le chapitre 24: The Broken Vow
La pluie battait contre les fenêtres du salon quand Danny apparut sur le seuil, ruisselant, les yeux rouges et les mains tremblantes. Marcus se figea au milieu du geste de verser le thé. Il ne dit rien. Il n'avait pas besoin de parler. Son corps entier venait de passer en mode défense.
— Marcus. S'il te plaît.
Danny fit deux pas dans le salon. Ses chaussures laissaient des traces sombres sur le parquet clair. Il avait perdu du poids depuis la dernière fois, une semaine plus tôt. Ses pommettes saillaient sous une barbe de trois jours qu'il n'avait pas pris la peine de tailler.
— Je ne viendrais pas si j'avais le choix, dit Danny. Tu le sais.
Marcus posa la théière sur la table. Lentement. Contrôlé. Evelyn, installée dans le coin du canapé, observait la scène sans oser respirer. Elle avait vu Marcus affronter des inconnus armés d'une détermination froide. Elle ne l'avait jamais vu comme ça : immobile, le visage fermé comme une porte blindée.
— Combien ? demanda Marcus.
— Cinquante mille.
Marcus ne cilla pas.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? Danny rit, un son cassé. Parce que j'ai des dettes. Parce que j'ai mal joué. Parce que je suis humain, Marcus, ce qui est plus que ce qu'on peut dire de toi, parfois.
— Je t'ai déjà prêté. Deux fois.
— Et je t'ai remboursé. Chaque centime.
— Parce que je t'ai forcé. Danny, je t'ai dit que c'était fini. Ce n'est pas une question d'argent. C'est une question de promesse.
Danny s'avança encore. Il sentait l'alcool et la cigarette malgré la pluie qui le lavait de l'extérieur.
— Une promesse. Tu parles de promesses ? Toi ?
Le silence dans la pièce devint physique. Evelyn se redressa lentement. Elle connaissait ce ton. C'était le ton de quelqu'un qui s'apprêtait à faire tomber une bombe.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle.
Danny tourna son regard vers elle. Il sembla la voir pour la première fois. Un sourire sans joie étira ses lèvres.
— Vous, vous le savez, que vous êtes avec le meilleur ? Le plus loyal ? Le plus dévoué ?
— Danny, coupa Marcus, sa voix comme une lame.
— Elle mérite de savoir, non ? Puisque tu es tellement pur. Puisque tu ne peux pas m'aider parce que tu as fait une promesse. Quelle promesse, Marcus ? Celle qu'on se fait après avoir tué quelqu'un ?
Evelyn se leva. Ses jambes la portaient à peine, mais elle refusait de rester assise.
— Tuer quelqu'un ? répéta-t-elle.
— Il a tué notre coéquipier. Indirectement. Par négligence.
Le cri qui sortit de la gorge de Marcus n'était pas humain. C'était un grondement, une chose animale qui semblait venir du fond de son ventre.
— Sors.
— Pas avant d'avoir dit la vérité. Danny se tourna vers Evelyn, les mains écartées comme un prêcheur. Il était en mission de protection rapprochée. Un ancien ministre des Finances. Une cible de premier ordre. Le genre de contrat qu'on accepte quand on est jeune et qu'on a quelque chose à prouver. Marcus était le chef d'équipe. Il a fait une erreur. Une seule. Un itinéraire modifié à la dernière minute. Il a oublié de vérifier une voiture.
Marcus traversa la pièce en trois enjambées. Sa main saisit le bras de Danny et le projeta vers la porte. Danny ne résista pas vraiment, mais il continua de parler, la voix déformée par la douleur de la prise.
— Andrews est mort à cause d'une voiture piégée. Installée dans son garage. Et le gars qui a installé la bombe, on ne l'a jamais trouvé. Marcus a démissionné. Il a fait vingt ans de voyages dans l'ombre, à fuir tout ça. Je te parie qu'il ne t'a pas raconté cette histoire, hein ? Je te parie qu'il se présente comme le héros qui n'a jamais perdu un client.
Marcus ouvrit la porte. Il poussa Danny dehors sous la pluie. Les deux hommes se retrouvèrent face à face sur le palier, la pluie frappant les épaules de Danny en un martèlement rageur.
— Si tu reviens ici, dit Marcus à voix basse, si tu t'approches d'elle ne serait-ce qu'une fois, je te jure que tu regretteras d'être né.
— Marcus. Danny essuya la pluie de son visage. Ce n'est pas pour moi. C'est pour elle. J'ai des dettes à des gens qui ne plaisantent pas. Des gens qui connaissent ton adresse. Qui connaissent son adresse. Et si je tombe, je ne pourrai plus rien pour personne.
Marcus claqua la porte. Il resta face au bois, le dos droit, les mains ouvertes contre le panneau. Un long moment passa. Puis il se retourna.
Evelyn était toujours debout au milieu du salon. Elle le regardait comme on regarde un inconnu.
— Marcus.
— C'était il y a huit ans. J'étais jeune. J'ai fait une erreur.
— Tu m'as dit… Elle laissa le poids des mots suspendu. Tu m'as dit que tu n'avais jamais perdu un client.
Marcus se passa une main sur la nuque. Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, il évita son regard.
— Ce n'était pas un client. C'était un coéquipier. Andrews était un frère.
— Et le client ? Le ministre ?
— Le ministre n'était pas dans la voiture cette nuit-là. Il avait changé ses plans. Andrews a pris sa place. Sa voiture. Sa mort.
Le silence retomba. La pluie continuait à battre les fenêtres. Evelyn croisa ses bras sur sa poitrine, comme pour se protéger de quelque chose.
— Tu as laissé ton frère mourir à la place de quelqu'un d'autre. Et tu ne l'as jamais dit. Tu m'as laissée te confier ma vie. Tu m'as laissée te faire confiance.
— Evelyn.
— Ce n'est pas le fait que tu aies fait une erreur qui me terrifie, Marcus. C'est que tu aies réussi à me cacher ça. Sans que je le voie. Sans que je le sente.
Le corps de Marcus semblait taillé dans le granit. Rien ne bougeait sur son visage. Rien, sauf ses yeux. Et dans ses yeux, il n'y avait plus de protection ni de professionnalisme. Juste une douleur brute et nue.
— Je n'ai pas cessé de penser à lui. Pas un seul jour. Pas une seule nuit. Et j'ai fait une promesse à sa femme : je ne prendrais plus jamais de mission que je ne pouvais pas mener à terme sans commettre la même erreur.
— Mais tu as pris la mienne.
Ce fut la phrase qui le brisa. Il laissa ses épaules tomber d'un pouce, à peine, ce qui chez lui équivalait à un cri de détresse.
— Et je suis là, Marcus. Debout dans cette pièce, parce que malgré tout ce que tu caches, malgré ce que tu gardes fermé en toi, moi aussi j'ai fait une promesse. À moi-même. De ne plus laisser quelqu'un me protéger en mentant.
Elle ramassa son téléphone posé sur la table basse. Elle le serra dans sa main.
— J'appelle Danny.
— Pourquoi ?
— Pour qu'il revienne. Parce qu'il a dit que des gens connaissaient mon adresse. Et parce que je dois savoir combien de secrets tu gardes encore enfermés dans ce cœur qui bat si fort que je l'entends parfois à travers ta poitrine, même quand tu me mens.
Marcus resta immobile. La pluie. Le silence. Le regard d'Evelyn dans le sien, sans un geste de recul.
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