Le Regard de l'Ombre
Lire le chapitre 26: The Untold Story
La pluie battait contre les fenêtres du petit appartement de Camden, transformant Londres en une toile grise et floue. Marcus se tenait près de la cheminée éteinte, les épaules affaissées, comme si chaque mot qu'il s'apprêtait à prononcer pesait une tonne. Evelyn était assise sur le canapé défoncé, ses doigts nerveux tripotant le bord de son écharpe en soie.
« Parle-moi, » dit-elle doucement. « Pas la version édulcorée. Pas celle que tu racontes à tes employeurs. La vraie. »
Marcus laissa échapper un souffle qui ressemblait à un rire amer. Il s'approcha de la fenêtre, son reflet pâle se dessinant sur la vitre embuée.
« Andrews s'appelait Sarah, » commença-t-il. « Sarah Andrews. Vingt-quatre ans. Fille d'un magnat de l'immobilier à Manchester. Petite, brune, un rire qui faisait vibrer les murs. » Il ferma les yeux. « J'étais son garde du corps depuis huit mois. Huit mois à la protéger des pères jaloux, des ex-petits amis insistants, des paparazzis trop curieux. »
Evelyn resta immobile, attentive, chaque parole de Marcus tombant dans le silence comme une pierre dans l'eau.
« Un soir, elle avait une fête chez des amis à Notting Hill. Je l'avais déposée, j'avais vérifié le périmètre, tout semblait normal. Elle m'avait dit de rentrer, que la fête finirait tard et qu'elle prendrait un Uber. » Sa voix se brisa légèrement. « J'ai écouté. J'ai écouté parce qu'elle était têtue, parce que je pensais que je la connaissais, parce que je pensais avoir fait mon travail. »
Il se tourna enfin vers elle, et Evelyn vit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu chez lui : une vulnérabilité brute, non filtrée.
« Quelqu'un a escaladé le mur du jardin. Un ex-petit ami obsédé qu'elle avait signalé à la police deux semaines plus tôt. Il est entré par la porte de la cuisine pendant qu'elle était aux toilettes. Il l'a poignardée neuf fois avant que quiconque ne réalise ce qui se passait. »
Evelyn porta la main à sa bouche.
« Elle est morte sur le chemin de l'hôpital. » Marcus passa une main sur son visage. « J'étais à mon appartement, à trois kilomètres de là, en train de regarder un match de foot quand j'ai reçu l'appel. Trois kilomètres. Vingt minutes en voiture avec la circulation. Elle est morte pendant que je buvais une bière. »
Silence. La pluie redoubla d'intensité, tambourinant contre les vitres comme des doigts impatients.
« L'enquête interne a conclu à une négligence mineure de ma part. Les protocoles avaient été respectés ; elle m'avait renvoyé chez moi. Officiellement, je n'étais pas en faute. » Sa mâchoire se serra. « Mais tout le monde savait. Moi le premier. J'étais censé être là. J'étais censé la protéger contre sa propre obstination, c'est ce que je fais. Quand un client insiste pour être seul, c'est généralement là que le danger arrive. »
Evelyn se leva lentement. « Et c'est pour ça que tu es si... rigide ? Si procédurier, si obsessionnel ? »
« C'est pour ça que je ne dors pas beaucoup. C'est pour ça que je vérifie les serrures trois fois avant de me coucher. C'est pour ça que je ne peux pas te laisser hors de ma vue sans que mon cœur ne s'emballe. » Il la regarda, enfin. « Quand je t'ai vue pour la première fois, à ce théâtre, j'ai vu les lettres. J'ai vu les menaces. J'ai vu une femme qui avait déjà décidé qu'elle n'était pas en danger parce qu'elle avait trop peur d'avoir peur. Et j'ai su que je ne pouvais pas refaire la même erreur. »
« Alors ce poste, c'était une rédemption pour toi ? »
Marcus secoua la tête. « Non. Enfin, au début, peut-être. Je me suis dit que si je pouvais protéger une autre femme, une célébrité sous les projecteurs avec un vrai danger, je pourrais peut-être... »
« Effacer Sarah ? » murmura Evelyn.
« Rien ne l'effacera. » Sa voix était presque inaudible. « Mais peut-être que je pourrais apprendre à porter son poids sans m'écrouler. »
Evelyn s'approcha de lui, s'arrêtant à quelques centimètres. La pluie continuait de tomber, et dans son reflet, elle pouvait voir la tension dans chaque fibre de son corps.
« Mon père est mort quand j'avais dix-sept ans, » dit-elle soudain. « Tu ne le sais pas, parce que ce n'est jamais passé dans la presse. Il conduisait pour venir me chercher au théâtre, une nuit de représentation. Il pleuvait, comme ce soir. Une voiture a glissé sur l'A40. Il est mort sur le coup. »
Marcus la regarda intensément.
« Si je n'avais pas été sur scène ce soir-là, si la représentation n'avait pas duré quinze minutes de plus à cause d'un problème de costume, il serait passé plus tôt. Les routes auraient peut-être été meilleures. La pluie aurait peut-être commencé plus tard. » Ses yeux s'embuèrent. « J'ai vécu avec ce "peut-être" pendant quinze ans. Tu sais ce que c'est que de danser avec les fantômes de toutes les décisions que tu aurais pu prendre autrement ? »
Marcus laissa tomber sa garde, la laissant voir la fissure qui courait à travers lui depuis sept ans.
« Oui, » souffla-t-il. « Je sais. »
Elle posa sa main sur son bras. « Tu m'as caché ça. Danny avait raison de me le révéler, même si ses motifs étaient troubles. Tu m'as laissée croire que ton passé était un aspect de ton travail que je n'avais pas besoin de connaître. »
« J'avais peur, » admit-il. « Pas de ton jugement. Pas même de ma propre culpabilité. J'avais peur que si tu savais que j'avais déjà perdu quelqu'un, tu décides que je n'étais pas capable de te protéger. Que tu me remercies et que tu appelles quelqu'un d'autre. »
« Et tu aurais compris, » dit-elle doucement. « Tu aurais compris parce que c'est ce que tu mérites, dans ta propre tête. »
Marcus ne répondit pas, mais son silence était une confession.
« Je ne sais pas encore si je peux te faire confiance, » continua Evelyn. « Pas entièrement. Tu m'as menti par omission. Tu as décidé que ta culpabilité était plus importante que ma capacité à connaître le passé de l'homme qui dort – ou plutôt, qui ne dort pas – cette nuit dans la chambre à côté. »
Marcus hocha la tête, acceptant chaque mot.
« Mais » – elle resserra sa prise sur son bras – « je comprends ce que c'est que de porter un poids qu'on ne peut déposer nulle part. Et je ne peux pas te reprocher d'avoir voulu te racheter. Pas quand je passe ma vie à essayer de me racheter moi-même. »
« Evelyn... »
« Non, laisse-moi finir. » Son regard était ferme sous la lumière tamisée du salon. « L'orchestrateur est toujours dehors. Il m'a fait parvenir une photo comme preuve qu'il me surveille depuis le début. Il m'a dit qu'il était toujours ici, qu'il voyait tout. Tu es peut-être rongé par ta culpabilité, Marcus, mais tu es aussi le seul homme que je veux à mes côtés en ce moment. Pas parce que tu es irréprochable, mais parce que tu sais exactement à quoi ressemble l'ombre que tu combats à l'intérieur. »
Marcus laissa échapper un rire incrédule, presque léger. « Je viens de te confesser que j'ai un passé parsemé de corps et tu me dis que tu me veux encore ? »
« Je te dis que je veux l'homme qui a appris de ça. Pas celui qui prétend que ça n'existe pas. » Evelyn se détourna, bras croisés, regardant la pluie ruisseler sur les vitres de Camden. « Mais si quelque chose arrive à cause de ton omission – si cet orchestrateur frappe parce que tu étais trop distrait par tes fantômes – je ne te pardonnerai pas. Tu comprends ? »
« Je comprends. »
« Bon. » Elle se retourna vers lui. « Maintenant, il faut que tu arrêtes de te cacher ici. Danny m'a retrouvé ton adresse. Tu crois vraiment que le reste du monde en est incapable ? »
Marcus soupira. « Je ne me cachais pas d'eux, Evelyn. Je me cachais de toi. »
« Inutile. Je t'ai trouvé. » Un sourire effleura ses lèvres, malgré le poids de la conversation. « Et je n'ai pas traversé tout Londres sous la pluie pour que tu me dises que tu as peur de ton propre miroir. Je suis venue te chercher parce qu'il y a un homme qui me traque et que je refuse de le laisser gagner. S'il veut me faire peur, je vais lui montrer à quoi ressemble une femme qui a déjà perdu tout ce qu'elle aimait et qui s'en est relevée. »
Marcus la regarda, quelque chose changeant dans son regard – une lueur, une étincelle de la détermination qu'elle avait toujours vue en lui pendant les moments calmes de leur relation.
« Comment savais-tu que j'étais ici ? » demanda-t-il soudain.
Evelyn hésita. « Danny. Je l'ai appelé. »
Marcus soupira, une tension revenue dans sa mâchoire à la mention de son ancien ami. « Evelyn, je t'avais dit – »
« Je sais ce que tu m'avais dit. Mais je ne pouvais pas te trouver seule, et Danny semblait être la seule personne qui saurait où tu étais. » Elle soutint son regard. « Et c'est quelque chose que tu dois savoir aussi : je ne vais pas arrêter de chercher des réponses parce que tu me l'ordonnes. Tu es mon garde du corps, pas mon geôlier. »
Marcus leva les mains en signe de capitulation. « Je comprends. »
« Bien. » Evelyn prit son sac, se dirigeant vers la porte. « Maintenant, rentrons à la maison. J'ai une répétition demain matin et une menace anonyme à démêler. On ne va pas attendre que cet orchestrateur fasse le premier pas. Cette fois, c'est nous qui allons le trouver. »
Alors qu'elle atteignait la porte, une vibration sourde emplit soudain la pièce – le téléphone de Marcus, posé sur la table basse. Il se précipita pour l'attraper, son visage se décomposant alors qu'il lisait le message.
« Marcus ? » demanda Evelyn, alertée par son expression.
Il leva les yeux vers elle, son visage soudain pâle comme la cendre.
« C'est un message de ton orchestrateur. Et il contient une photo. » Il inspira profondément. « Une photo de nous. En train de parler, à l'instant, dans cet appartement. »
Evelyn sentit son sang se glacer. Quelqu'un les avait suivis jusqu'ici. Quelqu'un les voyait en ce moment même.
Le silence se fit plus lourd, alors que la pluie continuait à tomber comme un rideau de fer autour d'eux.
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