Le Regard de l'Ombre
Lire le chapitre 6: The Lie
La matinée londonienne était d’un gris perle, cette lumière douce que la ville sait offrir lorsqu’elle veut bien se faire pardonner. Evelyn Hart se tenait derrière la vitre teintée du salon, ses doigts effleurant le bord du rideau. Dix heures. Dans vingt minutes, elle devrait se tenir devant un parterre de journalistes et mentir avec le sourire d’une femme qui n’a rien à cacher.
Marcus Cole entra sans frapper, comme il le faisait depuis quatre jours. Il portait son éternel costume sombre, la mâchoire serrée, un dossier sous le bras. Il déposa le dossier sur la table basse sans un mot.
« Fiona a confirmé les questions probables, dit-il. Trois chaînes télé, deux journaux. Le sujet principal : votre sabbatique. »
Evelyn se retourna, croisa les bras. « Ma *pause*. Je n’ai pas pris un congé sabbatique, Marcus. J’ai pris une pause. »
« Le mot que vous utilisez importe peu. C’est ce que vous direz qui m’inquiète. »
Elle haussa un sourcil, ce geste qu’elle avait perfectionné devant des centaines de caméras. « Et qu’est-ce qui vous inquiète exactement ? Que je ne sois pas assez convaincante ? »
« Que vous soyez trop convaincante. » Il s’approcha de la fenêtre, jeta un coup d’œil à la rue en contrebas. Deux voitures de presse étaient déjà garées en face de l’immeuble. « Nous n’avons pas identifié l’homme qui vous a suivie chez votre père. Nous n’avons pas identifié celui du théâtre non plus. Nous ne savons pas comment ils vous trouvent, et vous allez vous tenir devant des caméras et raconter une version édulcorée de la vérité. »
« Une version édulcorée ? J’ai l’intention de dire que j’ai un fan obsessionnel, c’est tout. Rien d’alarmant. Je suis une actrice, les fans obsessionnels font partie du métier. »
« Votre agresseur du théâtre n’était pas un simple fan. La lettre mentionnait un parc que vous connaissiez enfant. Personne ne devrait savoir ça. »
Evelyn sentit l’agacement monter, familier, presque réconfortant. « Vous voulez que je leur dise la vérité ? Que quelqu’un connaît mes habitudes, mes souvenirs, mes faiblesses ? Que je vis sous surveillance constante et que la police ne peut rien faire ? Vous imaginez le titre demain ? “Hart en détresse : la star avoue sa peur”. Non. Je leur donne une histoire simple, ils la gobent, et je retrouve une parodie de vie normale. »
Marcus tenait son regard, ce regard calme et inflexible qui commençait à l’irriter prodigieusement. « Chaque mensonge que vous racontez publiquement est une information que votre harceleur peut utiliser. Il sait ce que vous dites. Il sait ce que vous cachez. Et à chaque fois que vous minimisez la menace, vous lui dites que vous ne le prenez pas au sérieux. »
« Je ne le prends pas au sérieux, Marcus. Je prends ma carrière au sérieux. C’est différent. »
« La carrière ne veut rien dire si vous êtes morte. »
Le silence s’installa, lourd comme un manteau mouillé. Evelyn détourna les yeux, fixa le dossier sur la table. « C’est quoi, ça ? »
« Les clichés que la presse a pris hier soir. Fiona les a récupérés avant qu’ils ne soient publiés. Elle a ses réseaux. »
Evelyn s’approcha, ouvrit le dossier. Dedans, une dizaine de photos en couleurs criardes. Elle les parcourut rapidement, le visage fermé. Des images d’elle sortant du restaurant, Marcus derrière elle. Une autre devant le théâtre de Camden, la pluie dégoulinant sur son imperméable. Elle tourna la page suivante et s’arrêta net.
La photo montrait Evelyn dans sa cuisine, à sept heures du matin, en robe de chambre, une tasse de thé fumante entre les mains. Derrière la vitre du salon, entre les lattes du volet, on pouvait voir la fenêtre de son appartement ouverte. La prise de vue était rapprochée. Trop rapprochée.
« Comment… » Le mot resta coincé dans sa gorge. « Comment ont-ils eu ça ? »
« C’est ça, le problème. » Marcus prit la photo, la retourna. Au dos, une annotation manuscrite au stylo noir : *« Elle se sent en sécurité. C’est mignon. »*
Evelyn sentit son estomac se nouer. « Ce n’est pas un paparazzi. Un paparazzi n’écrirait pas ça. »
« Non. » Marcus remit la photo dans le dossier. « On dirait plutôt un trophée. Quelqu’un vous observe de près, assez près pour savoir à quelle heure vous buvez votre thé et laisser une petite note sur le cliché. »
« Vous pensez que c’est lui ? Le harceleur ? »
« Je pense que c’est lié. La lettre au théâtre, l’homme devant la maison de votre père, cette photo. Même schéma : vous êtes observée, traquée, et ceux qui devraient vous protéger — la presse, la police, moi — nous arrivons toujours après. »
Evelyn s’assit lourdement sur le canapé, sentit le cuir froid contre ses jambes nues. Elle détestait cette sensation de vulnérabilité, cette impression d’être une biche dans un champ ouvert, et pourtant, elle ne pouvait pas nier les battements rapides de son cœur.
« Si je leur dis la vérité, dit-elle lentement, je deviens une cible médiatique. Chaque interview, chaque événement public, chaque promotion sera scruté. Je serai la femme qui a peur. Et c’est exactement ce que quelqu’un veut : m’enfermer dans cette histoire, me réduire à ça. »
Marcus s’accroupit devant elle, une position qu’elle ne lui avait jamais vue prendre. Ses yeux sombres cherchaient les siens, et pour la première fois, elle vit autre chose que de la distance dans son regard. Quelque chose de plus proche de la préoccupation, presque de la tendresse.
« Je comprends ce que vous essayez de faire, dit-il doucement. Je comprends que vous voulez garder le contrôle de votre histoire, de votre image, de votre vie. Mais la sécurité repose sur des informations fiables. Chaque fois que vous me cachez quelque chose, chaque fois que vous présentez une version arrondie à votre entourage, je travaille avec des données incomplètes. Et dans mon métier, des données incomplètes, ça finit par coûter une vie. »
Elle soutint son regard, refusant de céder. « Et si je vous promets de tout vous dire, à vous — tout — mais de continuer à mentir en public ? Est-ce que ça vous convient ? »
Marcus parut peser les mots. Il se releva, remit son veston. « C’est un accord bancal. Mais c’est mieux que rien. »
« Alors c’est réglé. » Evelyn se leva, rajusta le col de sa robe, se dirigea vers la porte du salon. « Je vais leur dire que j’ai besoin d’une pause, qu’un fan un peu trop insistant m’a donné envie de souffler. Rien de plus. Et ce soir, je vous raconterai tout ce que j’ai dit, mot pour mot, et vous pourrez vérifier si cela correspond à quelque chose de connu. »
Elle s’arrêta, la main sur la poignée. « Dites-moi juste une chose. »
« Dites toujours. »
« Cette photo… l’angle de prise. Vous pensez qu’elle a été prise depuis l’immeuble d’en face ? »
Marcus hésita. C’était minime, presque imperceptible, mais Evelyn le remarqua. « Non, dit-il enfin. L’angle suggère une distance beaucoup plus courte. Quelqu’un était dans votre appartement. Ou très proche de la fenêtre, de l’extérieur. »
Le sang d’Evelyn se glaça. Elle pensa aux serrures, aux alarmes, au sentiment de sécurité illusoire qu’elle avait commencé à ressentir dans les derniers jours, grâce à la présence constante de Marcus. Ce sentiment venait de se fissurer, comme un miroir frappé au centre.
« Je veux que vous vérifiiez mon appartement, dit-elle. Portes, fenêtres, moindres recoins. Ce soir, pendant la soirée de gala, quelqu’un m’accompagnera, mais je veux que vous veniez ici pendant que je serai absente. Vous avez le code ? »
« Oui. Fiona me l’a donné hier. »
Elle hocha la tête, puis ouvrit la porte. « Alors allons-y. Montrons à Londres mon joli sourire de star épuisée. »
Marcus la suivit dans le couloir, mais son téléphone vibra. Il jeta un coup d’œil à l’écran et Evelyn vit son expression se durcir imperceptiblement.
« Qui est-ce ? » demanda-t-elle.
« Personne. Un vieux dossier. » Il glissa le téléphone dans sa poche, mais Evelyn avait vu le nom sur l’écran. *D.* La même initiale que l’appel manqué, il y avait quelques jours.
Elle ne dit rien. Elle nota simplement que Marcus Cole avait un autre secret, et que dans un monde où elle apprenait à mentir, les mensonges des autres commençaient à peser lourd.