Le Regard de l'Ombre
Lire le chapitre 5: The Debt
La pluie battait contre les vitres du Range Rover, transformant Londres en un décor de cinéma gris et flou. Evelyn fixait la nuque de Marcus, ses doigts tambourinant contre la portière, une habitude nerveuse qu'elle croyait avoir perdue.
— Vous allez me dire ce qui se passe, ou je dois deviner ?
Marcus ne tourna pas la tête. Il avait ce regard fixe, celui qu'il posait sur les rétroviseurs trop souvent pour que ce soit un hasard.
— Rien qui vous concerne.
— C'est faux. Vous avez vérifié votre téléphone quatre fois depuis que nous avons quitté Camden. Avant, c'était deux fois par trajet.
Un silence. Puis un soupir à peine perceptible.
— Un ancien camarade. Il a besoin de me voir.
— Un ex-SAS comme vous ?
— Non. Un homme qui m'a sauvé la vie.
Evelyn se tut. Il y avait quelque chose dans sa voix — une texture différente, moins contrôlée. Moins professionnel.
— Vous allez le voir ?
— Oui.
— Je viens avec vous.
Il tourna enfin la tête, les sourcils levés. La pluie ruisselait sur ses épaules, mais il semblait sourd à l'inconfort.
— Ce n'est pas une sortie mondaine, Miss Hart.
— Vous croyez que je suis fragile à ce point ? Je suis restée dans ce théâtre ce soir, malgré votre ordre. Je ne me cache pas devant une conversation entre amis.
Marcus la dévisagea un instant de plus. Elle soutint son regard, refusant de céder un centimètre. Il y avait quelque chose d'électrique dans cette confrontation silencieuse, une tension qui n'avait rien à voir avec les menaces extérieures.
— Chez Jack's, dans Shoreditch. Dans une heure. Vous restez en retrait, vous ne parlez pas, vous ne faites pas votre visage d'actrice.
— Mon visage d'actrice ?
— Celui que vous prenez quand vous voulez charmer quelqu'un. Il me l'a déjà fait payer assez cher.
Evelyn ouvrit la bouche, puis la referma. Un sourire amer aux lèvres, elle croisa les bras.
— C'est noté. Dieu garde vos soldats de mon magnétisme.
—
Le pub Jack's était un vieil établissement qui sentait le bois humide et la bière tiède. Des ampoules rouges éclairaient des banquettes en cuir élimé. L'endroit attirait une clientèle discrète — des gens qui voulaient qu'on ne les regarde pas trop.
Marcus entra le premier, balayant la salle du regard avec une précision chirurgicale. Puis il s'écarta légèrement, autorisant Evelyn à entrer derrière lui. Elle avait coiffé son chapeau à large bord et portait un manteau sombre, et malgré cela, elle savait qu'elle paraissait déplacée dans ce décor. Un cygne dans un pub de plombiers.
Un homme se leva au fond, près d'une fenêtre qui donnait sur une cour sombre.
Il était plus grand que Marcus, plus massif aussi, mais il portait son corps comme une accusation. Une cicatrice tordait le coin de sa bouche, et ses yeux avaient cette fatigue particulière qu'Evelyn connaissait — celle des gens qui ont vu trop de choses sans pouvoir les raconter.
— Cole. Faut que tu sois vraiment coincé pour venir ici.
— Danny. Tu m'as demandé.
Marcus s'assit en face de lui. Evelyn prit place un peu plus loin, à une table voisine, feignant de consulter son téléphone. Elle pouvait entendre presque tout.
— J'ai des problèmes, dit Danny à voix basse. Des gros.
— Quel genre ?
— Le genre qui loue pas de smoking.
Marcus ne rit pas. Il ne changea pas d'expression. Il attendit. Evelyn nota la patience dans ses épaules, la façon dont il laissait les silences travailler pour lui.
— Je suis au niveau du ministère, reprit Danny. Réinstallation. Surveillance rapprochée pour un ancien du régiment qui a une prime sur sa tête après une opération en Syrie. La bonne nouvelle, c'est qu'ils le planquent. La mauvaise, c'est que quelqu'un chez nous s'amuse à vendre des informations.
— Sur tes cibles ?
— Sur toutes. J'ai intercepté une transmission avant-hier soir. Le lieu de planque du type que je garde. Adresse exacte, horaires, nombre de véhicules. C'était trop détaillé pour être un hasard.
Marcus se pencha en avant. Même d'où elle était, Evelyn vit la tension durcir son cou.
— Tu as informé ta hiérarchie ?
Danny rit, un son sans joie.
— J'ai fait mieux. J'ai demandé une audience avec le Colonel Briggs. Tu te souviens de Briggs ?
— Seulement chaque fois que je vois un poisson d'avril mal exécuté.
— Lui. Il m'a reçu dans son bureau, a complimenté mes bottes, et puis m'a mis un dossier sous le nez. Une enquête interne. Apparemment, j'aurais fourni des informations aux mauvaises personnes il y a trois ans. Ma signature sur des documents que je n'ai jamais signés.
Un poids. Evelyn vit Marcus fermer les yeux une seconde. Elle connaissait ce geste. Elle l'avait vu sur les plateaux de tournage chez les acteurs qui devaient produire une émotion sincère, sauf que chez eux c'était faux. Chez Marcus, c'était tout le contraire.
— Tu es brûlé, dit Marcus.
— Je suis mort. S'ils montent ce dossier, je perds le droit de porter une arme, ma pension, le peu de vie que j'ai réussi à bâtir. Et en attendant, quelqu'un vient d'acheter le dossier de mon protégé. Il sera mort dans quarante-huit heures si je ne fais rien.
La pluie redoubla contre les carreaux. Evelyn n'osait plus faire semblant de lire son téléphone. Elle regardait Marcus, sa façon de tenir sa nuque, les muscles bandés sous sa veste.
— Qu'est-ce que tu attends de moi, Danny ?
— Que tu m'enquiers. Discrètement. Tu as encore des contacts chez les gars de l'ombre, toi. Tu as quitté le service sans te faire d'ennemis — c'est un exploit.
— Je suis plus dans le jeu. Je fais de la protection privée pour une actrice.
— Ah ouais ? La grande Evelyn Hart ? Toi ? (Danny jeta un coup d'œil dans sa direction, ses yeux s'arrêtant sur elle une seconde. Il baissa la voix.) Elle est jolie. C'est pour ça que tu t'es recyclé ?
Le regard de Marcus se glaça.
— C'est un contrat, Danny. Rien de plus.
Danny leva les mains en signe d'apaisement.
— Pardon. Je suis stressé. Écoute, je te demande quarante-huit heures. Deux jours. Tu vérifies deux noms, tu fais sonner un téléphone, tu me dis ce qui est vrai et ce qui est faux. Ensuite, je disparais de ta vie.
Marcus hésita. Evelyn le vit consulter son téléphone, puis la jaugea, elle, sa mission, sa responsabilité.
— J'ai quelqu'un sous ma protection, dit-il enfin. Je ne peux pas la laisser sans filet pour régler tes problèmes.
— Je ne te demande pas de la laisser. Je te demande de me donner trois heures demain matin pendant qu'elle dort. Un homme peut faire beaucoup en trois heures, Marcus.
Marcus se leva. Il sortit un billet de sa poche et le laissa sur la table.
— Je n'ai rien promis. J'écoute, je vérifie, et je te rappelle.
— C'est plus que ce que j'espérais, dit Danny, et il y avait quelque chose de défait dans sa voix.
Marcus rejoignit Evelyn sans un mot. Elle se leva à son tour, marchant à ses côtés vers la sortie. La nuit était froide et humide, l'air sentait les gaz d'échappement et l'humidité de la Tamise toute proche.
— Vous allez l'aider ? demanda-t-elle quand ils atteignirent le véhicule.
— Ce n'est pas vos affaires.
— Il a dit qu'il vous avait sauvé la vie.
Un muscle tressaillit dans la mâchoire de Marcus.
— Il a dit ça, oui.
Evelyn monta dans la voiture sans le quitter des yeux. Marcus ouvrit sa portière, s'installa au volant, et resta un long moment immobile, les mains sur le volant, le regard fixé sur la pluie qui cinglait le pare-brise.
— Je lui dois quelque chose, dit-il enfin, comme s'il s'agissait presque d'un aveu. Danny a reçu une balle pour moi en Afghanistan. Il a mis son corps entre moi et un tireur d'élite. Il a mis presque un an à remarcher.
Evelyn ne répondit pas. Elle attendit.
Quand Marcus tourna la clé de contact, ses doigts étaient parfaitement fermes, mais elle vit qu'il regardait son téléphone posé sur le tableau de bord, comme s'il attendait un appel — ou le redoutait.
— Vous avez quelqu'un qui vous demande d'être sa sécurité, dit-elle. Et vous avez quelqu'un qui a été la vôtre. C'est une dette que vous ne pouvez pas payer des deux côtés à la fois.
Marcus la regarda enfin. Il y avait dans ses yeux une courtepointe de choses — de la fatigue, de la gratitude, et quelque chose qu'elle ne sut pas nommer, mais qui la touche plus qu'elle ne l'aurait voulu.
— Vous êtes plus observatrice que vous ne le laissez paraître, Miss Hart.
— Quand je joue un rôle, j'apprends à lire les gens qui n'en jouent pas.
Il sourit presque — à peine un frémissement au coin des lèvres.
— On rentre, dit-il. Demain, nous avons une réunion avec Fiona.
Evelyn resta silencieuse un moment, puis elle tourna son regard vers la vitre embuée, où les lumières de Londres se déformaient en halos oranges.
« Une dette », pensa-t-elle. Elle savait ce que c'était que de devoir quelque chose à quelqu'un qui ne vous demandait rien. À son père, à ses souvenirs, à une carrière qui exigeait qu'elle se protège de tout — sauf de la vérité.
— Marcus ?
— Oui ?
— Quand vous rappellerez Danny, dites-lui que je sais ce que ça coûte de devoir sa vie à quelqu'un.
Marcus ne répondit pas. Mais ses doigts se resserrèrent sur le volant, et quelque chose dans son regard, reflété par les phares d'une voiture qui les doublait, ressemblait presque à de la reconnaissance.
La nuit les avala, route grise, moteur feutré, et quelque part dans l'ombre derrière eux, une silhouette immobile sous un réverbère les regarda disparaître au bout de la rue.
Elle tenait un téléphone à la main. L'écran était allumé. Une photo — floue, récente. Marcus devant un pub de Shoreditch. Et Evelyn, une seconde derrière lui.