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Le Regard de l'Ombre

Lire le chapitre 8: The First Crack

Le photographe ne se débattit même pas quand Marcus lui tordit le bras derrière le dos et le plaqua contre le mur de briques, près de la sortie de secours du studio. L’homme sentait la cigarette froide et la peur.

« Je travaille, putain ! » gémit-il, la joue écrasée contre la maçonnerie.

Marcus lui fouilla les poches d’une main experte. Trois téléphones – un personnel, un obsolète, un dernier qu’il glissa dans sa propre poche de veste sans un mot. Un portefeuille. Un passe. Des clés. Et un petit carnet noir, écorné, rempli d’horaires de tournage et de noms d’actrices entourés de cercles.

« Vous êtes le type de l’audition ? » demanda Marcus, la voix basse et calme, presque conversationnelle. C’était cette froideur précise qui faisait trembler les hommes comme celui-ci.

« Je suis assistant de direction. J’ai le passe. C’est légal. »

« Vous êtes Paul Vickers. Condamné en 2019 pour harcèlement aggravé sur une comédienne de télé-réalité. Vous avez passé dix-huit mois à l’ombre, et depuis, vous travaillez pour un cachet journalier comme technicien de plateau, quand les producteurs oublient de vérifier vos antécédents. »

Paul se figea. Marcus le sentit. La chaleur qui montait du corps de l’homme, le battement soudain de sa carotide contre ses doigts.

« Ce ne sont pas mes photos », souffla Paul.

« Qui les a demandées ? »

« Je... »

Marcus lui serra le poignet juste assez pour faire craquer l’articulation. Paul poussa un cri aigu.

« Qui. Les. A. Demandées ? »

« Un type. L’annonce sur le site du studio mentionnait une rémunération double si on envoyait des photos du casting à une adresse anonyme. J’ai cru que c’était une maison de distribution indépendante. »

« Une adresse anonyme, et vous n’avez pas posé de questions. »

« J’ai posé. Il a répondu qu’il travaillait pour un agent artistique, qu’il voulait voir le travail d’Evelyn Hart avant de la proposer à un de ses clients. » La voix de Paul se fêla. « Je sais ce que vous pensez. Mais j’ai besoin de ce boulot. La probation s’est terminée en juin. J’essaie de... »

Marcus le relâcha d’un coup sec. Paul s’effondra contre le mur, frottant son poignet rouge, les yeux écarquillés.

« Disparaît », dit Marcus. « Et si je te revois dans un rayon de cinquante mètres autour d’Evelyn Hart, je ne te laisse pas finir ta phrase. Je téléphone à ta tutrice de probation. Et je lui raconte ton petit commerce de photos interdites. »

Paul ramassa son passe en tremblant, jeta un dernier regard vers le studio, puis s’enfonça dans l’allée étroite, entre les bennes à ordures et les camionnettes de matériel.

Marcus attendit que le bruit de ses pas s’éteigne. Puis il sortit le troisième téléphone de sa poche. L’écran était verrouillé. Un code PIN à six chiffres, pas de biométrie. Il le rangea. Danny le ferait ouvrir en moins de dix minutes, mais Danny avait déjà trop d’ennuis sur les bras.

Quand il rentra dans le studio, la lumière des projecteurs était tombée. Evelyn était assise dans un fauteuil de régie, les coudes sur les genoux, tenant le vieux compas de son père entre ses doigts. Elle le tournait lentement, comme une boussole cherchant le nord.

« Alors ? » demanda-t-elle sans lever les yeux.

« Le type va lâcher le film. »

Elle releva la tête. Dans la pénombre, ses yeux semblaient deux flaques sombres. « Je lui ai foutu la trouille à ce point ? »

« Non. Je lui ai réglé son compte. » Marcus s’arrêta devant elle, trop proche pour ce qui ne regardait pas son travail. « Il n’est pas seulement un paparazzo, Evelyn. C’est un harceleur condamné. Le genre qui suit une femme jusqu’à ce qu’elle change de pays. »

Evelyn ferma les yeux une seconde. Quand elle les rouvrit, il y avait autre chose que de la peur dans son regard. De la colère. Une colère plate, blanche, fatigante.

« On m’a engagée pour jouer une scène de deux minutes. Le directeur n’a passé que cinq appels pour vérifier l’équipe. Personne n’a googlé Paul Vickers. »

« Personne n’avait de raison de le googler. »

« C’est exactement ça, Marcus. C’est ça que je ne comprends pas. Quand j’ai commencé, il y avait des garde-fous. Des assistants qui protégeaient les actrices. Des gens qui vérifiaient les fiches de paie. Maintenant, on travaille dans des studios à moitié vides, avec des équipes de trois personnes, et chacun fait un peu de tout. Le mec qui tient le boom, il touche mes photos, il sait où j’habite, il sait quand je sortais du métro. Et personne ne dit rien. Parce que personne ne sait rien. »

Elle se leva. Le compas cliqueta dans sa paume.

« Qu’est-ce qu’il a dit exactement ? » demanda-t-elle.

Marcus hésita. Une fraction de seconde trop longue.

« Il a dit que les photos étaient pour un agent artistique. Mais il l’a cru parce qu’il voulait le croire. C’est trop propre. Un gars comme lui, il envoie ses photos à quatre ou cinq adresses. Il ne vise pas une seule cible. »

« Il pourrait mentir. »

« Il pourrait. Mais il avait peur. La peur, ça simplifie les mensonges. C’est plus difficile de mentir quand on a la joue contre un mur. »

Evelyn laissa échapper un rire bref, sans joie. « Vous avez un don pour rendre la terreur poétique. »

« J’ai un don pour les interrogatoires. Je ne l’ai pas perdu en quittant l’armée. »

Elle s’approcha. Il sentit le parfum d’elle – du bois de cèdre, ou quelque chose de plus propre encore, de plus dépouillé. Elle s’arrêta à moins d’un mètre de lui, le compas toujours au creux de sa main.

« Et si vous aviez raison ? » dit-elle. « Si ce n’était pas juste un fan qui traîne devant chez moi ? Si quelqu’un organisait tout ça ? La lettre au studio ce matin, la photo l’autre nuit... et maintenant le type derrière la caméra. Vous l’avez dit vous-même. C’est trop propre. »

Marcus ne répondit pas tout de suite. Il sentait le poids du téléphone dans sa poche, la présence du contact « D. » qui n’avait pas rappelé, le mensonge qui se logeait entre eux comme une lame fine, prête à les couper tous les deux.

« Je peux faire appel à un privé », dit-il. « Quelqu’un que je connais. Indépendant, discret. Il remonterait la filière du type derrière la caméra. »

« Vous croyez qu’on trouvera quelqu’un ? »

« Je crois qu’on peut trouver qui il est. Et qui il est, ça nous renseignera sur ce qu’il veut. »

Evelyn baissa les yeux vers le compas. La petite aiguille tremblait légèrement, affolée dans le brouillard magnétique de la ville de Londres. Elle rit doucement.

« Mon père disait que ce compas n’était jamais tout à fait fiable. Qu’il cherchait toujours un autre nord. » Elle leva les yeux vers lui. « J’ai eu l’impression, pendant des mois, de marcher dans le brouillard. Et vous, vous me dites qu’il faut foncer droit dedans pour voir ce qu’il y a au centre. »

« C’est ma méthode. »

« C’est une méthode dangereuse. »

« C’est la mienne. Et je ne vous laisserai pas tomber dans un trou sans vous tenir. »

Le silence entre eux était épais, chargé d’autre chose que du danger. Marcus recula d’un pas, rompit le fil invisible qui semblait s’être tendu de son torse à son regard.

« Je vais appeler Danny », dit-il. « Il connaît le gars. Il pourra l’avoir d’ici demain soir. »

« Et pour le film ? »

Marcus inspira.

« Julian vous rappellera demain. Il vous proposera le rôle, vous le savez. Il ne se souviendra même pas du nom de son assistant disparu. »

Evelyn rangea le compas dans la poche intérieure de sa veste, d’un geste lent, sûr, comme on range une arme qu’on espère ne jamais utiliser.

« Alors dis-lui que j’accepte », dit-elle. « Mais cette fois, je choisis mon équipe. »

Il hocha la tête. C’était le premier pas. Elle ne lui demandait plus de la protéger à distance. Elle commençait à tirer dans son sens.

Dehors, derrière une vitrine cassée de l’autre côté de la rue, une paire de jumelles s’abaissa lentement. Une main gantée sortit un téléphone et tapa un SMS qui ne contenait que trois chiffres : « 13. »

Au même moment, le téléphone dans la poche de Marcus vibra. Il ne le sortit pas. Evelyn le regarda.

« Vous ne répondez pas ? »

« Ça peut attendre. »

Mais le poids du téléphone semblait plus lourd qu’avant. Et pour la première fois depuis qu’il avait pris ce travail, Marcus se demanda si la menace venait de dehors ou de sa propre poche.