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Le Registre de la Gouvernante

Lire le chapitre 1: The Blackwood Coach

La pluie cinglait les vitres du fiacre comme une volée de gravier, et Evelyn Hartley sentait le froid s’infiltrer à travers ses gants troués, jusque dans ses os. La route de Blackwood Manor serpentait entre des arbres noirs et tordus, si serrés que le ciel semblait ne jamais exister au-dessus d’eux. Le cocher, un homme muet au visage taillé à la hache, n’avait pas prononcé un mot depuis le village. Seul le martèlement des sabots et le craquement de la voiture brisaient le silence.

Elle pressa contre sa poitrine la petite malle de bois qui contenait tout ce qu’elle possédait : deux robes de laine, son recueil de poèmes, et une lettre pliée, usée aux angles, qu’elle relisait chaque soir depuis trois semaines. « Je ne peux pas écrire plus clairement. Elle est là. La maison la retient. Trouve-la. » La signature était brouillée par l’humidité d’une larme ancienne.

Le fiacre s’arrêta dans un grincement de ressorts. Evelyn souleva le rideau mouillé. La silhouette de Blackwood Manor se dressait contre le ciel orageux, massive, faite de pierres noires qui semblaient avaler la lumière. Deux tours asymétriques, une aile Est en ruine, et des fenêtres – des centaines de fenêtres – dont aucune ne semblait allumée.

Le cocher descendit, ouvrit la portière. Il ne l’aida pas. Il pointa le perron du menton, puis remonta sur son siège. Le fiacre s’éloigna avant qu’Evelyn n’eût posé les pieds sur les graviers détrempés.

Elle resta un instant sous la pluie, sa malle contre elle, à regarder la porte. Une lampe vacillait derrière un vitrail sale. La porte s’ouvrit avant qu’elle n’eût frappé.

Une femme en noir se tenait dans l’embrasure, droite comme un soldat. Son visage était fin, pincé, ses cheveux gris tirés en un chignon si serré qu’il semblait faire mal. Elle considéra Evelyn de la tête aux pieds sans même s’efforcer de masquer son mépris.

« Miss Hartley ? »

« Oui. Enchantée — »

« Madame Croft. Gouvernante en chef de Blackwood Manor. » Sa voix était sèche comme du papier brûlé. « Vous êtes en retard. Le dîner est achevé, le feu est bas. On vous aurait attendue plus tôt, mais le train de l’ouest n’arrive jamais à l’heure, dois-je supposer. »

Evelyn pénétra dans le vestibule. Le contraste avec la nuit était brutal : des boiseries sombres, une haute cheminée où mourait un feu, et des portraits accrochés le long des murs – des visages d’hommes et de femmes aux yeux durs, tous avec la même mâchoire anguleuse. La famille Blackwood, sans doute. Leurs regards semblaient suivre Evelyn comme des mouches importunes.

« Je m’excuse, Madame. La pluie a retardé le convoi — »

« Les excuses ne rallument pas les cendres. » Madame Croft s’était déjà engagée dans un escalier en colimaçon, parlant sans se retourner. « Vous occuperez la chambre de Miss Reeves. Vos effets y ont été portés. Le souper vous sera monté. On ne dîne pas après neuf heures dans cette maison. »

Evelyn emboîta le pas, sa malle cognant ses hanches à chaque marche. « Miss Reeves… est-elle partie récemment ? Je croyais que je devais la rencontrer pour — »

« Miss Reeves nous a quittés sans préavis. » La voix de la gouvernante était plate, mais Evelyn crut y déceler une imperceptible couture de contrariété. « Une histoire de famille. Elle est retournée dans le Kent. Sa chambre fut libérée dans la semaine. Vous lui succédez. Voilà tout. »

« Sa famille… lui est arrivé quelque chose ? »

Madame Croft s’arrêta net. Elle se retourna lentement, et pendant une seconde son masque se fissura. Evelyn vit quelque chose passer dans ses yeux – une fatigue profonde, une usure qui n’était pas celle des ans mais celle des secrets.

« On ne pose pas de questions sur Miss Reeves dans cette maison, Mademoiselle. » La phrase tomba comme une porte qu’on referme. « On vous montrera la nursery. C’est là que vous vivrez, avec les enfants. Lord Blackwood occupe le rez-de-chaussée et l’aile Ouest. L’aile Est est fermée, pour des travaux. Vous n’y aurez jamais accès. »

Elles arrivèrent au deuxième étage. Le couloir était étroit, tapissé d’un papier défraîchi aux motifs de roses mortes. Madame Croft poussa une porte à double battant.

La nursery était une pièce vaste, glaciale, meublée de deux petits lits d’enfant, d’une cheminée noircie, d’un bureau d’acajou et d’un tableau en ardoise effacé depuis longtemps. L’air sentait la poussière et le savon. Une chandelle unique brûlait sur le bureau, jetant des ombres tremblantes.

« Voici vos quartiers. Les enfants Thomas et Clara Dorrien dormiront ici. Ils ont huit ans. Vous leur enseignerez les lettres, l’arithmétique et la bienséance. Ils sont intelligents, mais… » Elle hésita. « Ils ont des absences. Ne les laissez pas parler de — »

Elle se reprit, ajusta son col.

« Le couvre-feu est à huit heures. La cloche appelle au dîner à six. Le dîner de Lord Blackwood est à huit – vous ne vous y joindrez pas, sauf demande écrite. Votre feu sera allumé par la fille de cuisine à six heures du matin. Faites attention à la cire. »

Elle tourna les talons. Evelyn la rappela.

« Madame. Miss Reeves… est-ce qu’elle a laissé ses cahiers, ses documents ? Il me faut un exemple de la progression des enfants — »

Madame Croft marqua une pause. Elle semblait sur le point de refuser, puis son regard glissa vers le bureau d’acajou, vers le tiroir supérieur, à gauche.

« Tout est resté en place. Nous ne touchons pas à ce qui ne nous appartient pas. » Et elle sortit dans un battement de jupes noires.

Evelyn resta seule. La chandelle grésilla. Les murs semblaient respirer.

Elle laissa tomber sa malle au sol, s’approcha du bureau. Le bois était ciré, froid. Trois tiroirs : deux ouverts, vides. Le troisième – celui de gauche, en haut – était verrouillé. La serrure était ancienne, simple, du cuivre terni. Evelyn tira son épingle à chapeau et, d’un geste appris plus qu’elle n’aurait voulu l’admettre, fit jouer la goupille. Un clic. Le tiroir glissa.

À l’intérieur : un cahier. Couverture noire, coins usés. Pas de titre.

Evelyn le saisit. Il s’ouvrit tout seul, comme si quelqu’un l’avait tenu si longtemps que les pages avaient mémorisé leur pli. La première page manuscrite – encre brune, écriture fine et nerveuse – commençait par une date : « 3 octobre, nuit. »

Sous la date, un seul paragraphe :

« Elle m’a encore appelée. Je l’entends depuis l’aile Est. Les murs ne la retiennent pas. Cette nuit, j’ai compté les briques entre ma fenêtre et la turret, et j’ai compris : ce n’est pas une chambre, c’est une geôle. Il ne faut pas les écouter dire qu’elle est partie. Il faut la chercher. Le secret n’est pas dans l’aile. Le secret est dans le mur d’enceinte, derrière le portrait de la femme au collier vert, dans l’écoinçon où l’ombre ne tombe jamais. »

Evelyn tourna la page. Elle était vide. Toutes les pages suivantes étaient vides – sauf la toute dernière, où une main différente – plus tremblante, plus pressée – avait tracé trois mots :

« Annabel est vivante. »

Dehors, le vent frappa la fenêtre. La chandelle vacilla. Evelyn referma le cahier d’un geste brusque et le glissa sous sa robe, contre sa poitrine, là où le sien gardait la lettre.

Elle n’avait pas cherché longtemps. La maison semblait déjà vouloir parler.

Elle se tourna vers les deux petits lits. Des lits d’enfants. Des enfants qui, selon la gouvernante, avaient « des absences ». Des enfants qui voyaient peut-être ce qu’on voulait leur faire oublier.

Evelyn s’approcha du plus proche. Sur l’oreiller – à moitié dissimulé sous le drap – un papier plié en quatre.

Elle le déplia. Une écriture enfantine, mal assurée, aux lettres trop larges :

« Elle parle la nuit. N’écoutez pas Madame. Elle la garde là-haut. Nous avons entendu ses pleurs. Est-ce que vous aussi vous allez partir comme Miss Reeves ? »

Le papier tremblait dans les mains d’Evelyn. Elle le replia, le glissa dans sa poche.

Soudain – du fond de la maison, du côté de l’aile Est – un bruit sourd, régulier, comme un tambour lent. Toc. Toc. Toc. Quelqu’un frappait contre un mur. Ou quelqu’un, très loin, frappait contre une porte.

Ou quelqu’un frappait pour être trouvé.

Evelyn, la chandelle à la main, s’avança vers la fenêtre. La pluie cinglait les vitres. L’aile Est s’étendait dans la nuit, noire, silencieuse. Mais sous la fenêtre, dans le gravier, une lumière à peine perceptible – un faible halo, provenant d’une lucarne du troisième étage.

Et dans cette lucarne, une silhouette.

Une silhouette mince, une petite main plaquée contre le verre.

Evelyn chancela en arrière. La silhouette ne bougea pas. La chandelle cracha, fuma, s’éteignit.

Dans le noir complet, le cœur d’Evelyn battait à lui briser les côtes. Elle serra le cahier contre elle.

« Bonsoir, Annabel, » murmura-t-elle dans l’obscurité.

Sa propre voix la surprit. Elle ne savait pas encore si elle parlait à une enfant à sauver – ou à un fantôme.