Le Registre de la Gouvernante
Lire le chapitre 33: The Cost of Truth
Le calme qui suivit l'arrestation de Béatrice était un mensonge. Evelyn le sentait dans chaque craquement du plancher, dans chaque souffle de vent contre les vitres du manoir. La journée s'étirait, grise et interminable, comme si la maison elle-même retenait son souffle.
Elle se tenait dans la bibliothèque, près de la fenêtre, regardant les ouvriers s'affairer autour du chêne ancien. La tombe de Martha Reeves avait été ouverte, refermée, et maintenant on érigeait une petite pierre calcaire — modeste, presque discrète. Comme elle, songea Evelyn. Comme cette femme qui avait tout sacrifié pour protéger Annabel.
Deux jours. Il ne s'était écoulé que deux jours depuis la confrontation dans le salon bleu, et pourtant Evelyn avait l'impression d'avoir vieilli de dix ans. Ses mains tremblaient encore légèrement lorsqu'elle pensait aux flammes que Béatrice avait voulu allumer. Aux ombres qui rôdaient dans le petit matin.
— Mademoiselle Hartley ?
Elle se retourna. Lord Blackwood se tenait dans l'embrasure, vêtu de noir, le visage creusé par le deuil et la fatigue. Mais ses yeux — ses yeux étaient vifs, plus vifs qu'elle ne les avait jamais vus.
— Pardonnez-moi de vous déranger, dit-il en s'avançant. J'ai cru comprendre que vous faisiez vos bagages.
Evelyn baissa les yeux. Elle avait effectivement commencé à ranger ses affaires après le petit-déjeuner. La lettre de son père — une dette ancienne, une promesse faite à la mère d'Annabel — était soigneusement pliée dans sa malle. Sa mission était accomplie. La vérité avait éclaté. Annabel était en sécurité.
— Mon travail ici est terminé, milord.
— Votre travail ? répéta-t-il, un sourire amer aux lèvres. Vous avez risqué votre vie à plusieurs reprises pour ma famille. Vous avez découvert des secrets que nous cachions depuis des années. Et vous appelez cela « votre travail » ?
Evelyn ne savait que répondre. Elle contempla ses mains, l'encre qui tachait encore ses doigts — elle avait passé la matinée à recopier les journaux de Martha Reeves sur l'insistance du médecin légiste.
— Je n'étais pas censée m'attacher, murmura-t-elle. Ni à la maison. Ni aux gens qui l'habitent.
— Et pourtant vous l'avez fait.
Ce n'était pas une question. Il s'approcha, et elle put voir les sillons profonds autour de sa bouche, les cernes sous ses yeux. Il avait veillé toute la nuit précédente, assurant que Béatrice soit conduite en lieu sûr avant l'aube.
— Je sais pourquoi vous êtes venue, dit-il doucement. Vous n'avez jamais prononcé le nom de Lady Ashworth, mais j'ai fini par assembler les pièces. Ma première femme vous avait envoyée.
Evelyn sentit son cœur se serrer. Le secret qu'elle portait depuis six mois — la promesse faite à une mourante, une femme brisée qui l'avait suppliée de retrouver sa petite-fille disparue.
— Elle m'a trouvée dans un orphelinat de Londres, dit-elle. J'étais son élève. La seule à qui elle faisait confiance.
Lord Blackwood la dévisagea longuement, quelque chose de vulnérable passant dans son regard.
— Vous êtes venues attirée par le devoir, et vous êtes restée par compassion. Ce n'est pas rien, Evelyn. C'est tout.
Elle détourna les yeux, confuse par la chaleur inattendue de sa voix.
— Béatrice est partie, reprit-il. Le docteur Ashworth a disparu avec elle. Annabel est dans sa chambre, lisant les journaux de Martha Reeves, et pour la première fois depuis des années, elle rit. Entendez-vous cela ? Ma fille rit.
Evelyn entendit effectivement un éclat de voix étouffé venant de l'étage — la jeune Annabel, discutant avec Mrs. Hutchins, le ton vif et content.
— Ce n'est pas grâce à moi, protesta Evelyn. C'est grâce à Martha.
— Martha est morte, dit Lord Blackwood avec une franchise brutale. Vous êtes vivante. Et c'est vous qui avez porté sa vérité jusqu'à moi. Cela compte.
Le silence retomba entre eux. Dehors, les ouvriers commencèrent à reboucher la terre autour de la pierre tombale. Le bruit mat de la pelle contre le sol parvint jusqu'à eux comme un battement de cœur.
— Je ne suis pas certain de savoir ce que l'on attend de moi désormais, avoua Evelyn, sa voix se brisant légèrement. Toute ma vie a été gouvernée par le devoir. D'abord mes parents, puis Lady Ashworth, puis le souvenir de Martha. Et maintenant… le manoir est en deuil, les secrets sont révélés, et je me demande ce qu'il reste d'Evelyn Hartley quand on lui retire sa mission.
Lord Blackwood fit un pas de plus. Il était trop proche maintenant — elle pouvait sentir son odeur de savon et de papier, les fragrances discrètes du deuil écossais.
— Alors restez, dit-il, la voix plus basse qu'elle ne l'avait jamais entendue. Nous venons de passer une année entière à nous déchirer, à nous mentir. Ma mère a fait emprisonner une innocente. Ma femme a tué une autre femme pour protéger ses propres mensonges. Je me suis laissé aveugler par le chagrin et la culpabilité. Et vous, vous êtes la seule personne dans cette maison qui n'a jamais cessé de chercher la lumière.
Evelyn sentit les larmes lui piquer les yeux.
— Milord…
— Henry, dit-il. Je vous en prie. Après tout ce que nous avons traversé, appelez-moi Henry.
— Henry, répéta-t-elle doucement. Le nom rond et inhabituel sur ses lèvres.
— Annabel a besoin de vous. Mrs. Hutchins ne peut pas tout porter seule, et je… il marqua une pause, les mâchoires serrées. J'ai besoin de quelqu'un qui me rappelle qu'il existe un monde au-delà des secrets que j'ai laissé pourrir dans cette maison. Vous avez cette force. Je l'ai vue dans votre regard quand vous avez confronté Béatrice. Je l'ai vue quand vous avez découvert le journal de Martha. Vous ne fléchissez pas, Evelyn. Vous avez une colonne vertébrale d'acier et un cœur qui refuse de s'endurcir.
Le compliment la prit au dépourvu. Elle ne savait pas quoi dire. Pendant des mois, elle avait été invisible, une simple gouvernante que l'on tolère comme un meuble utile. Et maintenant cet homme, ce Lord Blackwood brisé par sa propre tragédie, la regardait comme si elle était la seule personne capable de sauver son monde.
— Je ne sais pas rester, balbutia-t-elle. La stabilité m'est étrangère.
— Apprenez, dit-il simplement. Vous avez appris à déchiffrer les mensonges dans les registres. Vous apprendrez à déchiffrer la vérité ici.
Un bruit de pas précipités dans le corridor les fit s'écarter. Annabel entra en trombe, rouge d'excitation, des feuilles de papier froissées à la main.
— Père ! Mademoiselle Hartley ! Regardez ce que j'ai trouvé dans le vieux registre de Martha !
Ils se rapprochèrent tandis qu'elle déployait les feuilles sur le bureau. C'était une écriture reconnaissable entre toutes — la main nette et régulière de Martha Reeves, même si la pression de la plume trahissait une urgence dévorante.
— C'est la déclaration, murmura Evelyn. Celle qu'elle avait cachée sous le plancher. Mais… où l'avez-vous trouvée ?
— Dans le registre du garde-manger, dit Annabel, toute triomphante. Sur la page des provisions. Elle l'avait glissée entre les pages, sous les listes de farine et de sucre. Papa, elle avait noté dans la marge : « si je disparais, commencez par le registre. »
Henry Blackwood parcourut rapidement le document, ses yeux s'assombrissant à mesure qu'il lisait. Evelyn lut par-dessus son épaule : le récit détaillé de la tentative de Béatrice de faire enfermer Annabel dans un asile, les preuves forgées, les témoins soudoyés, les dates précises. Et à la fin, une révélation qui fit manquer un battement à Evelyn.
— Lady Ashworth, lut-il à voix haute, était au courant depuis le début. Elle a fourni les preuves. Elle a sciemment aidé Béatrice à briser ma fille.
Evelyn se sentit pâlir. Lady Ashworth — la femme qui l'avait envoyée, la mourante compatissante — avait donc elle-même trempé dans cette horrible affaire ? Elle se laissa tomber sur une chaise, le monde vacillant autour d'elle.
— C'est impossible, murmura-t-elle.
— C'est écrit, dit Henry d'une voix contenue. De sa propre main.
Annabel les regardait, l'excitation laissant place à l'inquiétude.
— Mademoiselle Hartley ? Vous êtes toute blanche.
Evelyn ferma les yeux, sentant les fondations de sa propre histoire se fissurer.
— Votre grand-mère, dit-elle lentement, pesant chaque mot, m'a fait promettre de vous protéger. Mais elle ne m'a jamais dit pourquoi elle avait besoin que ce soit fait.
Le papier trembla entre les mains d'Henry.
— Alors il nous reste encore beaucoup à découvrir.
Evelyn releva la tête, le regard clair, la décision prise malgré l'angoisse qui lui serrait la poitrine.
— Alors je resterai, dit-elle. Jusqu'à ce que la vérité soit entièrement exhumée, quel que soit son prix.
À cet instant précis, une ombre passa devant la fenêtre de la bibliothèque — une silhouette masculine, se déplaçant rapidement vers les bois. Evelyn se figea.
Le ruban de signal. Elle l'aurait juré.
Le propriétaire de la bague en rubis se cachait encore dans les bois de Blackwood.
Et quelque chose lui disait qu'il n'était pas seulement là pour observer.
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