Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 14: The Plan Solidifies
Le pain de seigle avait durci sur la table de la cuisine quand Walter déplia sa troisième épaisseur de plans. La lumière de la lampe à pétrole dessinait des ombres dans les creux de ses joues. Roy, adossé au chambranle, mâchait un cure-dent sans le quitter des yeux.
« La célébration annuelle de l’audit », dit Walter en tapotant le plan du premier étage de la Federal Trust Bank. « Le 14 mars, DeVries invite les cadres et leurs familles dans la salle des coffres rénovée. Champagne, discours, visites guidées. Toute la haute société de Chicago qui défile devant nos nez. »
Roy plissa les yeux. « Et on fait quoi, on y va en smokings ? »
« Toi, non. » Walter désigna les trois autres hommes assis autour de la table. « Toi et Jack, vous entrez par les cuisines avec le personnel de maintenance. Le contrat de nettoyage des moquettes est signé avec une société, PropreTech. Le surintendant, un certain Kowalski, est un ami du frère de Marcus. Il fermera les yeux contre deux cents dollars. »
Il fit glisser son doigt le long du couloir souterrain dessiné sur le papier bleu.
« Les cuisines communiquent avec le sous-sol technique par un passage que plus personne n’utilise depuis la réorganisation de 1929. De là, vous remontez par la gaine de ventilation jusqu’au palier du second étage. La salle des coffres est au troisième, mais le bureau privé de DeVries est au second. C’est là qu’est le coffre HHM. »
Doc, le vieux médecin de l’équipe, se pencha en avant. Ses doigts tremblaient légèrement, mais son regard restait vif. « Et moi ? »
« Toi, tu restes dehors dans la camionnette. Poste médical mobile. Au cas où… » Walter jeta un coup d’œil vers Jack, assis à l’écart, qui roulait une cigarette sans la porter à ses lèvres. « Au cas où on aurait besoin de soins rapides. »
« Je n’aime pas attendre », dit Doc.
« Et moi je n’aime pas les morts », répliqua Walter. « On a besoin de quelqu’un qui veille sur la sortie. Si ça tourne mal, c’est toi qui nous sors de là. »
Roy hocha lentement la tête. « Il a raison. T’es pas fait pour le grand jeu, Doc. Pas avec tes mains. »
Il y eut un silence. Doc regarda ses doigts, puis releva les yeux. Sa mâchoire se contracta.
« Vincent », dit-il. « Mon nom, c’est Vincent. Et si tu crois que ces mains-là ne savent pas cogner, tu te trompes. »
Roy haussa un sourcil. « Vincent. C’est un nom de boxeur, ça. »
« C’est ce que j’étais. Avant que je m’achète un diplôme à prix d’or pour ne plus finir saoul dans le caniveau après chaque combat. » Il soupira, la fatigue creusant son visage. « Treize ans de ring, vingt-deux fractures. Puis j’ai appris à recoudre les autres au lieu de me faire recoudre. Mais je sais encore où taper pour faire tomber un homme, si le besoin s’en fait sentir. »
Walter enregistra l’information sans commentaire. Un faux médecin et un ancien boxeur. Cela changeait les calculs des risques. Mais cela changeait aussi ce que le docteur pouvait apporter dans une bagarre.
« Bon », dit-il en se frottant les yeux. « Je continue. Pendant que vous nettoyez les moquettes, moi, j’entre par la porte principale. La célébration est sur invitation, mais le service d’audit externe a toujours besoin de vérifier les livres ce soir-là. Le directeur comptable, un certain Moreau, est attendu pour 18 heures. Il arrive de Détroit. »
Il sortit une enveloppe de sa poche intérieure. À l’intérieur, une lettre d’introduction au nom de Martin Hale, expert-comptable. Quatre ans plus tôt, il avait traité Moreau lors d’une vérification croisée à Saint Louis. L’homme ne se souvenait probablement pas de lui. Entre-temps, Walter avait perdu vingt kilos et gagné des cernes qui le vieillissaient de dix ans.
« Je passe la soirée à l’étage des archives avec les registres », continua-t-il. « Je bois le champagne que l’on me propose, je souris aux épouses des vice-présidents, et pendant que tout le monde écoute le discours de DeVries dans la salle des coffres rénovée, je monte d’un étage et j’ouvre le coffre HHM. »
Roy se gratta le menton. « Et les vigiles ? »
« La sécurité est renforcée à la salle des coffres parce que c’est là qu’est l’argent. Le bureau de DeVries est protégé par une serrure et par la vanité de son propriétaire, qui croit que son coffre est inviolable. Personne ne monte au second étage pendant la célébration. C’est le moment idéal. »
Jack écrasa sa cigarette à moitié fumée dans le cendrier. Ses doigts tremblaient. « Et si quelqu’un monte quand même ? Si DeVries décide de passer à son bureau pour récupérer quelque chose ? »
« Tu seras dans la gaine de ventilation avec Roy », dit Walter. « Tu m’avertis par le signal. »
« Et si j’ai pas le temps de t’avertir ? »
Rayon de silence. Sal, assise dans le coin obscure, tourna son verre entre ses mains sans parler. Elle n’avait pas dit un mot depuis le début de la réunion.
Walter la regarda. « Sal, tu restes dans le hall. En tenue de femme de chambre. Tu surveilles les couloirs et les escaliers. Un regard vers le second étage, tu fais semblant de te tromper d’étage et tu sors ton chiffon à poussière. C’est toi notre filet de sécurité. »
Sal leva les yeux. Il y avait quelque chose d’étrange dans son regard, une intensité qu’il ne savait pas déchiffrer. Pas de l’hostilité. Pas tout à fait de la confiance non plus. Comme si elle le testait, à chaque phrase, à chaque décision.
« Et toi, Walter ? » demanda-t-elle doucement. « Qu’est-ce que tu fais quand tu as le contenu du coffre ? »
Il soutint son regard. « Je le lis, je photographie chaque document avec l’appareil miniature de Doc, puis je remets tout dans le coffre et je le referme. Personne ne sait que nous y avons touché. »
« Et si les documents sont trop nombreux ? » insista Sal. « Si tu as besoin de plus de temps ? »
« Alors j’en prends plus. La célébration dure jusqu’à minuit. DeVries fera son discours à 20 heures, il trinquera avec ses invités, il racontera ses histoires de chasse jusqu’à 22 heures au moins. J’ai quatre heures. C’est assez. »
Roy s’approcha de la table, ses mains à plat sur les plans. Il regarda Walter droit dans les yeux.
« T’as oublié une chose. »
« Laquelle ? »
« Le moment où tu les verras. Les responsables. Les noms. Ceux qui ont détruit ta banque, ta vie. » Son ton était bas, presque doux. « Tu crois que tu vas travailler comme une horloge. Mais tu sauras pas ce que tu feras tant que tu les auras en face de toi. »
Walter sentit le froid lui descendre le long de la colonne vertébrale. Il avait déjà imaginé la scène cent fois. Les noms inscrits dans les registres fictifs de Meridian Trust. L’homme qui avait signé l’ordre d’abandonner la succursale de son comté sans un sou pour les déposants.
« Je sais ce que je ferai », dit-il.
Roy sourit, sans chaleur. « Bien. Parce que c’est la seule chose que je ne peux pas faire à ta place. »
Jack se leva brutalement, renversant sa chaise. Il était pâle comme un drap.
« Je dois prendre l’air », dit-il, la voix serrée. Il sortit par la porte arrière sans attendre de réponse.
Le silence retomba. Doc — Vincent — se frotta la nuque. « Ce garçon va craquer avant le 14. »
« Non, il craquera pas », dit Walter. « Parce que je vais avoir besoin de lui pour porter le matériel. Il a une raison d’être là. C’est ce qui le tient debout. »
Il se tourna vers Sal. Quelque chose passa entre eux, bref, indéchiffrable. Elle inclina la tête, signe d’assentiment ou d’avertissement.
« Je vais le chercher », dit-elle. « Avant qu’il fasse une bêtise. »
Elle sortit. Roy attendit que la porte se referme avant de se pencher vers Walter.
« Elle a des secrets, cette femme. Je te l’ai dit dès le début. »
Walter regarda la porte par laquelle elle venait de sortir. Dans sa poche, la lettre à l’entête de Meridian Trust Holding pesait comme une brique.
« Tout le monde a des secrets », dit-il.
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