Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 15: The City
Le train cracha son vapeur grise sur le quai de la gare de LaSalle Street, et Walter sentit la ville avant de la voir. Une odeur de charbon, de fer rouillé et de pain rassis. Chicago l’enveloppa comme un poing.
Il descendit sur le quai, sa valise de carton serrée contre sa poitrine, et leva les yeux. Les gratte-ciel s’élevaient comme des mâchoires ouvertes, avalant le ciel. La foule le bouscula, indifférente, un fleuve de chapeaux et de pardessus qui filait vers les sorties. Walter resta immobile une seconde, et cette seconde suffit pour qu’un porteur lui crie de dégager.
Roy marchait devant, jaune et confiant, comme s’il avait grandi entre ces murs d’acier. Doc — Vincent, se rappela Walter — suivait d’un pas lourd, les épaules encore larges sous son costume trop neuf. Sal fermait la marche, ses yeux balayant les visages, les fenêtres, les toits. Elle ne regarda pas Walter. Elle ne le regardait plus depuis Meridian.
Jack n’était pas là. Il avait pris un train plus tôt, avec ordre de se tenir tranquille dans une chambre d’hôtel à l’ouest de la Loop. Walter n’y croyait pas, mais il avait dit oui.
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L’hôtel était un bâtiment étroit sur Wabash, la peinture écaillée comme une peau malade. Roy avait payé trois chambres sous des noms empruntés, et Walter avait posé son sac sur le lit défait quand Roy frappa à sa porte.
— Tu veux voir ton ancienne banque ? demanda-t-il.
Walter hésita. Il n’avait pas dit à Roy qu’il avait travaillé à Chicago avant le krach. Il n’avait pas dit à Roy beaucoup de choses.
— Comment tu sais ça ?
Roy sourit, de ce sourire qui ne touchait jamais ses yeux.
— Je sais lire un dossier, Walter. Memling Trust, comptable principal, 1926 à 1931. Tu y étais quand ils ont fermé. Tu as perdu ton poste, ton épargne, et ta femme est partie l’année suivante. Je suis désolé, mais c’est écrit dans ton dossier. C’est pour ça que tu es ici.
Walter ne répondit pas. Il sortit dans le couloir sombre, et Roy le suivit.
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Memling Trust se trouvait sur LaSalle Street, à deux pas de Federal Trust. Walter reconnut la façade avant même de la voir : les colonnes de pierre, la porte de bronze, l’enseigne en lettres dorées qui restait gravée dans sa mémoire malgré les années.
Mais l’enseigne avait changé. « Federal Trust Bank — Succursale LaSalle » en lettres noires sur fond blanc. Un homme en salopette repeignait le cadre de la fenêtre.
Walter s’arrêta sur le trottoir d’en face, les mains dans les poches. Roy se posta à côté de lui, une cigarette éteinte entre les lèvres.
— Ils l’ont rachetée en 1932, dit Roy. Pour rien. Une banque qui valait un million en 1929, ils l’ont eue pour dix mille dollars. C’est comme ça qu’ils ont bâti l’empire. Ruine après ruine.
Walter ne l’écoutait pas. Il regardait la porte, et la porte lui renvoyait son passé. Il se voyait entrer ce matin-là, en 1931, une serviette de cuir à la main, les journaux qui titraient déjà sur la panique. Il se voyait derrière son bureau, les colonnes de chiffres qui ne cadraient plus, les comptes qui fondaient comme neige au printemps. Il se voyait signer les transferts, un par un, sans savoir ce qu’il signait. Sans savoir que les signatures servaient à autre chose qu’à maintenir l’illusion.
Les responsables, avait dit Roy. Ceux qui ont orchestré les faillites. Ils passeront devant toi, et tu sauras quoi faire.
Walter ne savait pas s’il saurait quoi faire. Il savait seulement que sa main tremblait maintenant, et qu’elle ne tremblait pas de froid.
— Tu veux entrer ? demanda Roy.
— Non, dit Walter.
Et il tourna les talons.
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Sal disparut dans la soirée.
Walter ne la vit pas sortir. Il était dans sa chambre, assis sur le lit, le document forgé de Meridian Trust entre les doigts. Le contenu lourd du papier, les bords usés par ses manipulations. Un talisman. Une promesse de vengeance ou de ruine, il ne savait plus très bien.
À minuit, il frappa à sa porte pour parler du planning, et ne reçut pas de réponse.
À deux heures, il se dit qu’elle était allée prendre l’air.
À quatre heures, il était encore éveillé quand une clé tourna dans la serrure du couloir. Il ouvrit sa porte sur une fente et regarda Sal passer devant lui, le pas lourd, la respiration courte.
Elle était couverte de bleus. Des marbrures violet et jaune qui remontaient de son col jusqu’à sa mâchoire, une estafilade sur la pommette gauche, la lèvre fendue. Elle tenait un chapeau cabossé à la main, et elle marchait comme si chaque pas éveillait une douleur.
Walter ouvrit la porte.
— Sal.
Elle s’arrêta, ne se retourna pas.
— Qu’est-ce qui est arrivé ?
— Rien qu’une dette règle, dit-elle, la voix basse.
— Une dette ? Avec qui ?
Elle se retourna enfin. Ses yeux étaient deux braises éteintes, fixes et sans reflet.
— Un homme qui s’appelle Moretti, dans le quartier de Cicero. Les frères de mon frère avaient des comptes chez lui. Une histoire de jeu et de bagarres solvables. Il a attendu que je remette les pieds en ville pour me rappeler que ça se négocie en liquide ou en sang.
— Tu lui as donné l’argent ?
Sal ricana, un son cassé qui n’avait rien d’une gaieté.
— Je lui ai donné ce qu’il demandait. Une nuit de travail dans son entrepôt, à déplacer des caisses de contrebande qui n’étaient pas marquées douane. Ses hommes n’étaient pas contents que je sois une femme, mais ils étaient moins contents du prix d’une balle. Je suis partie avec une dette de zéro et une réputation qui me précède.
Elle fit une pause. Puis elle ajouta :
— Mais Moretti a vu mon visage. Et il a posé des questions. Pas sur moi. Sur le type pour qui je fais des livraisons. Je ne sais pas comment il a fait le lien, Walter. Les clans, ça se parle. Il sait qu’il y a un coup en préparation. Pas où, pas quand, mais il sait.
La panique lui tordit l’estomac.
— Tu lui as dit quoi ?
— Je lui ai dit que j’étais une veuve qui transportait du linge entre les blanchisseries. Il a ri, et il m’a laissée partir. Il n’est pas stupide. Il m’a offert un rabais sur la dette, en échange d’une promesse : quand la poussière retombera, je lui amènerai un client pour sa banque de jeu. Un seul. Celui de mon choix.
Walter la regarda, et quelque chose dans le silence entre eux fit comprendre à Sal qu’il voyait très bien ce qu’elle venait de faire.
Elle avait échangé une dette contre une autre. Elle avait vendu une part de leur avenir à un gangster de Cicero, et le prix n’était pas en liquide.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Parce que Roy ne m’a jamais demandé mon avis sur ce coup, dit-elle. Parce que tu négocies la morale avec lui, mais que personne ne négocie pour moi. Moretti me donne une porte de sortie, si le plan tourne mal. Et s’il ne tourne pas mal, je ne serai pas là pour lui trouver un client.
Elle pivota et disparut dans sa chambre.
Walter resta seul dans le couloir obscur, la main contre le chambranle, écoutant le grincement du ressort du lit de Sal. Dans la rue, une voiture klaxonna, et l’écho se répercutait contre les murs comme un avertissement.
Il sortit le document de Meridian de sa poche, le déplia, le replia. Le papier était usé, mais la promesse restait neuve.
Il ne savait plus s’il préparait une exposition publique ou une chute personnelle. Il savait seulement que la ville, avec ses banques et ses gangsters, ses ruines et ses pillards, n’avait pas fini de lui montrer son visage.
Et que Sal venait de lui révéler une chose qu’il aurait préféré ignorer.
Le plan de Roy était le seul plan. Mais Sal, elle, creusait sa propre sortie.
Walter retourna dans sa chambre. La lampe de chevet éclairait une carte de Federal Trust étalée sur la table, les horaires des patrouilles annotés à la mine de plomb. Il fixa la carte, mais ne vit pas les lignes. Il voyait la lèvre fendue de Sal, et le sourire de Roy, et les colonnes de chiffres qui ne cadraient jamais, jamais, jamais.
Il déchira le document en deux, puis en quatre, puis il se figea.
Non. Il ne le déchira pas. Il le replia soigneusement et le glissa sous l’oreiller.
La vengeance avait besoin d’un souvenir.
Et le souvenir, pour l’instant, était tout ce qui lui restait.
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Le lendemain matin, Roy frappa à sa porte avant l’aube.
— On répète, dit-il.
Walter attrapa son chapeau. Mais avant de sortir, il jeta un regard vers la chambre de Sal. Sa porte était entrouverte. Le lit fait. Le sac disparu.
Elle était déjà partie.
Au bout du couloir, Roy l’attendait, déjà en mouvement, déjà en route vers une forteresse de pierre et de bronze.
« Quand tu verras les responsables, avait-il dit, tu sauras quoi faire. »
Walter ne savait pas quoi faire de Sal.
Mais Federal Trust l’attendait.
Et demain, il y verrait un visage qu’il n’avait pas vu depuis des années.
S’il ne le voyait pas en premier.
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