Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 17: The Stolen List
La poussière de Chicago collait aux vitres de la chambre d’hôtel comme une seconde peau. Walter avait étalé sur le lit les bribes d’informations recueillies depuis trois jours : horaires de livraison, noms des employés de la banque, et surtout, la liste des invités à la célébration d’audit de DeVries. Problème : elle était verrouillée dans le bureau de la secrétaire de direction, au septième étage de la Federal Trust. Et Walter n’avait aucun moyen d’y accéder sans éveiller les soupçons.
Il tourna la lettre dans ses mains. Papier épais, filigrane discret, l’en-tête de la Crane Agency – la petite firme de comptabilité qu’il avait montée après la ruine, avant que tout ne s’effondre. La lettre de sa fille, Anna. Elle lui écrivait depuis Cleveland, où sa mère l’avait emmenée après le divorce. *« Papa, je sais que tu traverses des moments difficiles. Je voudrais te voir. Peut-être à Noël ? »* Il n’avait pas les quatre dollars pour l’affranchissement. Il n’avait pas non plus le courage de lui répondre avec la vérité.
Il déchira la lettre en deux, puis en quatre. Les morceaux tombèrent dans la corbeille comme des feuilles mortes. Il garda le rectangle de papier vierge au dos de l’en-tête, le lissa sur la table de nuit. Un faux carton d’invitation exigeait un papier qui ressemblait à celui de la banque. Le sien était meilleur : il avait été imprimé pour la Crane Agency, mais le papier lui-même était du coton pur, acheté avant la chute, quand il avait encore des comptes à New York.
Il sortit sa plume et son encre, et commença à imiter la calligraphie qu’il avait observée sur les documents publics de la Federal Trust – une écriture large, penchée, avec un « F » majuscule extravagant. Il avait passé dix ans à lire les écritures des banquiers ; il savait reproduire leurs manies comme un faussaire reproduit une signature.
« Walter. »
Sal apparut dans l’embrasure de la porte de la chambre adjacente, les cheveux encore humides de la douche. Elle portait une chemise d’homme trop grande, et son œil gauche portait encore une ombre violacée qui s’estompait lentement.
« J’ai besoin de te parler. »
Il ne leva pas les yeux de son travail. « Je suis occupé.
— C’est important. »
La pointe de sa plume hésita. Il la reposa, se tourna. Sal s’assit sur le bord du lit, les mains croisées entre les genoux. Elle ne le regardait pas, ce qui était inhabituel.
« La dette. À Moretti. Le délai arrive demain. »
Walter sentit le poids de la pièce se déplacer. Il avait oublié – volontairement, peut-être – la promesse de Sal au gangster de Cicero. « Combien ? »
Elle releva les yeux. « Six cents dollars. »
Walter laissa échapper un rire sec, sans joie. « Nous n’avons pas six cents dollars. Roy garde le trésor du crew pour l’équipement.
— Je sais. C’est pour ça que je te demande à toi. »
Elle sortit une enveloppe de sa poche, la tendit. Walter la prit, l’ouvrit. Elle contenait une reconnaissance de dette en bonne et due forme, datée et signée, avec des intérêts déjà calculés – de l’usure propre, presque élégante, à la manière des gangsters qui font des affaires propres.
« Je n’ai pas cet argent », dit-il.
Sal le fixa, intensément. « Tu as Doc. Il a des réserves. Je l’ai vu compter ses billets hier soir, comme un avare.
— Doc ? Il ne prête rien à personne. Il économise pour son frère en Irlande.
— Alors il faudra le convaincre. »
Il y eut un silence. Walter regarda le papier d’invitation inachevé, puis la lettre déchirée dans la corbeille. Anna. Sa dignité. Qu’avait-il encore à perdre ? Déjà son nom était une tache, sa carrière une cendre, sa famille une géographie douloureuse. Six cents dollars, ce n’était qu’un chiffre de plus sur son grand livre de pertes.
« Doc ne te fera pas confiance pour rien », dit-il enfin.
Sal haussa une épaule. « Il te fera confiance à toi. Vous êtes du même monde, tous les deux. Des hommes qui ont connu un temps meilleur. »
Il soupira. Il prit l’enveloppe, la plia, la glissa dans sa poche intérieure. « Nous reparlerons après la banque. »
Mais Sal ne se leva pas. Elle posa une main sur son bras, une pression légère, presque maternelle. « Non. Avant. Si je ne paie pas Moretti demain, il vient me chercher, et il ne viendra pas seul. Il découvrira le plan, et il nous abattra tous ou il nous volera. Je ne veux pas être la raison pour laquelle ceci échoue. »
Elle prononça ces mots avec une simplicité qui le frappa. Sal, la plus dure du crew, celle qui ne montrait jamais de peur, baissait la garde. Il vit l’épuisement au fond de ses yeux, la fatigue d’une vie entière de coups encaissés.
« Très bien, » dit-il. Il se leva, remit de l’ordre dans sa chemise. « Doc est dans sa chambre ?
— Il joue aux cartes avec Roy et Jack.
— Jack est revenu ? »
Sal fit une moue évasive. « Il est revenu. Il parle tout seul quand il croit que personne ne l’écoute. »
Walter prit son manteau. « Je reviens dans quelques minutes. Garde la porte verrouillée. »
Doc était assis à la table de la chambre 214, un jeu de cartes étalé devant lui, une bouteille de whisky à moitié vide à son coude. Roy avait la tête appuyée contre le dossier d’une chaise, les yeux fermés. Jack, dans le coin, regardait par la fenêtre en murmurant des phrases inaudibles.
« Walter, » dit Doc sans lever les yeux, en retournant une carte. « Tu viens jouer ta chemise ?
— J’ai besoin d’un prêt. »
Doc posa le jeu, leva enfin le regard. Ses yeux de boxeur – ce visage mou mais son regard encore affûté – l’examinèrent comme un adversaire sur un ring. « Un prêt ? Pour quoi faire ? »
Walter s’assit en face de lui. Il parla à voix basse, pour que Jack ne puisse pas entendre. « Sal a une dette à Cicero. Six cents dollars. Si elle ne paie pas demain, Moretti envoie ses hommes. Elle est indispensable au plan, tu le sais.
— Je sais surtout que je ne suis pas une banque, » dit Doc. Mais sa main hésita au-dessus du jeu.
« Je te le rendrai, avec intérêts. Après Federal Trust, j’aurai les moyens. »
Doc ricana. « Nous n’avons pas encore volé Federal Trust. Tu veux que je te prête de l’argent pour sauver une femme qui nous trahit peut-être déjà ? »
Walter soutint son regard. « Non. Je te demande de me prêter de l’argent pour sauver une femme qui nous a sauvés trois fois, et qui tient dans sa tête une carte du système de ventilation que toi, tu ne pourrais jamais mémoriser. C’est un investissement, pas une charité. »
Il y eut un long silence. Roy ouvrit un œil sans bouger la tête. Jack cessa de murmurer. Doc retourna une carte : un neuf de pique.
« Cinq cents, » dit-il enfin. « Pas six. Et tu me dois une faveur, une vraie, quand tout ceci sera fini. Pas d’intérêts. Une faveur. »
Walter acquiesça. « Marché conclu. »
Doc sortit une liasse de billets de sa ceinture, en compta dix, les poussa au centre de la table. Walter les ramassa sans les compter, les glissa dans son portefeuille. Il se leva.
« Et pour l’invitation ? » demanda Roy, toujours les yeux fermés.
« Je la fabrique. Mais j’ai un problème : j’ai besoin d’un nom pour entrer. Un vrai nom de la liste d’invités, et je n’ai pas la liste. »
Roy ouvrit les yeux. « Prends le nom d’Edward Whitfield. Il travaille à la Federal Trust. Il recevra une invitation, de droit. »
Walter resta figé. Edward Whitfield. Son ancien collègue, celui qui avait signé les documents de sa faillite. Celui qui ne l’avait pas reconnu l’autre jour, ou qui avait fait semblant. Utiliser son nom pour entrer dans la banque qu’il aurait dirigée si le monde avait été juste – c’était une ironie presque trop amère.
« Il y a un risque, » dit-il. « S’il est invité, il sera présent. Et il me connaît.
— C’est précisément la beauté de l’affaire, » dit Roy avec un sourire mince. « Personne ne viendra vérifier l’identité d’un homme qui est déjà dans la salle. Mais s’ils comparent les listes, et que Whitfield y figure, que celui qui porte son nom soit un inconnu de plus ou toi-même, le soupçon se portera sur lui. Si nous faisons ceci correctement, il portera le blâme à ta place. »
Walter sentit le papier de la lettre déchirée dans sa poche, toussant contre sa poitrine comme un reproche. Anna. Whitfield. Le système qui écrasait les petits et protégeait les grands. Tout convergeait vers la Federal Trust, vers cette nuit-là.
D’accord, dit-il enfin. Il sortit le papier d’invitation à moitié terminé, le posa sur la table, et commença à écrire le nom d’Edward Whitfield en lettres élégantes.
Mais sa main trembla légèrement, et il dut s’y reprendre à deux fois.
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