Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 3: The Crew
Le printemps à Newark puait encore l’hiver. Walter suivait Roy le long d’un passage couvert qui sentait la graisse de moteur et la bière éventée, entre un atelier de mécanique et la façade aveugle d’un ancien entrepôt de textile. Roy poussa une porte bleue sans enseigne, et ils entrèrent dans une pièce étroite, éclairée par une seule ampoule qui pendait comme un fruit mûr.
Trois hommes étaient assis autour d’une table de fortune faite de planches sur tréteaux. Une lampe à pétrole, éteinte, trônait au centre, à côté d’un jeu de cartes éparpillé et de fonds de tasses en émail.
Roy referma la porte derrière lui et fit un geste ample, comme s’il présentait une scène de théâtre.
— Messieurs, voici Walter Crane. Il est des nôtres.
Walter s’arrêta à deux pas de la table. Il avait préparé une poignée de main ferme, un regard direct. Mais les trois hommes ne se levèrent pas. Ils le dévisagèrent avec des yeux qui n’exprimaient rien de particulier, et c’était pire que de l’hostilité — c’était de la jauge.
L’un d’eux, un colosse au visage couturé qui semblait avoir été assemblé dans des restes d’autres hommes, lui tendit une main qui couvrit la sienne entière. Il avait des doigts épais comme des clés anglaises, des ongles nets et luisants. Sa poigne ne serrait pas vraiment — elle évaluait.
— Jack, dit Roy. Spécialiste des serrures. Il ouvre ce que d’autres ferment.
Jack hocha la tête, une fois. Pas de sourire.
À sa gauche, un homme plus jeune, sec comme un fil de fer, coiffé d’une casquette de conducteur enfoncée jusqu’aux yeux. Il faisait tourner une pièce de dix cents entre ses doigts, sans la regarder. On aurait dit qu’elle dansait toute seule.
— Salvatore, dit Roy. Sal pour les amis. Le meilleur volant de toute la côte Est — et si on lui disait de conduire sur les mains, il le ferait.
Sal leva les yeux. Il avait des cernes profonds, des pupilles qui ne cillaient pas.
— Tu as déjà volé quelque chose ? demanda-t-il à Walter.
Walter soutint son regard.
— Un système comptable. Plusieurs, en fait.
Sal cligna des yeux, puis éclata d’un rire bref, sans joie.
— Ça marche aussi.
Le troisième homme était assis en retrait, adossé au mur, les mains posées à plat sur ses cuisses. Il portait des lunettes à monture d’acier, un veston anthracite un peu trop grand, et un air de ne pas avoir dormi depuis 1931. Il ne s’était pas levé quand Roy avait annoncé Walter. Il l’observait par-dessus ses verres, avec une attention clinique.
— Et lui ? demanda Walter.
Roy hocha la tête.
— Lui, c’est le Doc. Pas un docteur en titre, mais il a fait des études. Deux ans de médecine avant que les choses ne tournent mal.
Doc se leva lentement. Il était grand — presque aussi grand que Jack, mais dans un autre registre. Jack était massif, une montagne de travail manuel. Doc était filiforme, avec une délicatesse qui aurait pu passer pour de la fragilité si on n’avait pas vu ses avant-bras, qui dessinaient sous le tissu des muscles longs, coupants.
Et il ne tendit pas la main.
— Crane, dit-il, comme s’il goûtait le nom. Walter H. Crane, ancien comptable à la succursale de la Newark Trust, radié après la faillite de mars 1933. Veuf. Sans enfant.
Le sol sembla se dérober sous les pieds de Walter.
Doc continua, du ton neutre d’un homme qui récite un dossier :
— Ta maison sur Clifton Avenue a été saisie par la banque que tu servais. Depuis, tu couches à l’Armée du Salut quand il y a de la place, sinon sous le pont de la Passaic. Ta femme est morte de la grippe il y a quatre ans — pas pendant la pandémie, après. Elle s’appelait Eleanor.
Walter sentit sa mâchoire se serrer. Il ne répondit pas tout de suite. Il cherchait des mots qui n’auraient pas l’air d’une confession.
— Tu fais des recherches, dit-il enfin.
Doc haussa une épaule.
— Je sais lire.
Roy leva les deux mains.
— Doc s’assure que personne ne vient avec des surprises dans ses poches. On opère en confiance, ou on n’opère pas.
Walter regarda Roy, puis Doc, puis Jack et Sal. Quatre hommes dans une pièce qui sentait l’huile de vidange, avec une seule ampoule, une lampe à pétrole morte, et un jeu de cartes usé. Pas exactement la brigade financière qu’il imaginait.
Mais il n’avait plus la place d’être déçu.
— Très bien, dit-il. Et maintenant, on parle de quoi exactement ?
Roy tira une chaise et s’assit, les coudes sur la table. Les autres prirent place à tour de rôle. Walter resta debout un instant, puis s’assit en face de Roy, à l’autre bout de la table.
Roy étala des papiers — des copies de registres, des bordereaux de virement, des notes manuscrites griffonnées sur du papier pelure. Walter reconnut immédiatement les formulaires de la Réserve fédérale, les numéros de banque, les codes de chambre de compensation.
— Newark Trust Central, dit Roy en tapotant le premier document. Ta banque. Celle qui t’a flanqué dehors et qui a gardé ta maison en gage.
— Elle a fermé, dit Walter. La FDIC a pris le relais.
— Exactement. Et la FDIC, ce ne sont pas des caisses enregistreuses. C’est un réseau. Des procédures. Des formulaires. Des horaires de transfert. Et ce réseau a un trou — un trou que toi tu vois parce que tu as passé dix ans à regarder des comptes comme on regarde des cartes de navigation.
Walter parcourut le document le plus proche. C’était un ordre de virement inter-agences, daté du mois précédent, signé par un adjoint au directoire de la Réserve fédérale de Newark.
— C’est une signature, dit-il.
— Comme toutes les signatures, dit Roy.
Walter releva les yeux.
— Vous voulez que je la forge.
Roy ne répondit pas. Doc non plus. Jack et Sal ne bougèrent pas. Dans la pièce, on entendait la pluie recommencer à tambouriner contre la vitre sale de l’unique fenêtre.
Walter reposa le document.
— On parle de quelle somme ?
Roy sourit lentement, comme un homme qui ouvre un écrin.
— Assez pour que personne ici n’ait à travailler avant 1945.
Un silence.
Jack se pencha en avant, sa voix grave et rocailleuse :
— Mais avant ça, on fait un essai. Ton plan, il va être testé sur un petit établissement à deux comtés d’ici. Une middle cooper. Si ça marche, on passe au vrai.
Walter compta dans sa tête. Trois hommes de main. Un chauffeur. Un plan qui reposait sur une signature qu’il n’avait pas pratiquée depuis six ans. Et un détective qui rôdait.
— Et le chef Petty ? demanda-t-il. Il t’a fixé un rendez-vous. Il nous attend.
Roy étala une autre feuille — un itinéraire ferroviaire, marqué au crayon.
— Petty sera occupé à Camden ce soir-là. On lui a fait parvenir une information sur un trafic d’armes aux docks. Il ira enquêter, ne trouvera rien, et pendant ce temps, on sera à l’autre bout de la ville, pendant que son adjoint, qui est à nous, veillera.
Walter cligna des yeux.
— Vous avez un adjoint au poste ?
— On a surtout un homme qui a perdu sa maison, lui aussi, dit Roy.
Doc se leva et s’approcha de Walter. Il était maintenant assez près pour que Walter sente son odeur — vétiver, tabac, antiseptique.
— Ta signature, dit Doc. Tu peux la reproduire ou pas ?
Walter soutint son regard.
— Je vais m’y entraîner.
— Ça ne suffit pas. Il faut que ce soit parfait. On n’a qu’une fenêtre, et si le virement est rejeté, les banques du réseau vont verrouiller toutes les procédures pendant des mois. On n’aura pas une deuxième chance.
Walter sentit une boule se former dans sa gorge. Il n’avait pas pratiqué le calame sur du vrai papier depuis des mois. Sa main avait tremblé au guichet quand il avait signé des quittances de pain. Mais ce n’était pas la même signature. C’était une autre lui-même, celui qui avait passé des nuits à vérifier des colonnes de chiffres, celui qui avait dirigé trois adjoints et un service entier.
Il se tourna vers Roy.
— Il me faut du papier pelure, des échantillons de signatures authentiques, et une plume à pointe fine. Et un miroir.
Roy inclina la tête.
— Un miroir ?
— Pour comparer la déformation de la main gauche. La signature d’un homme qui tient la plume avec la main droite se déforme différemment. Je sais simuler ça.
Sal éclata de rire.
— Ce type me plaît. Il parle comme un manuel de comptabilité, mais il sait des choses.
Doc resta de marbre.
— On verra le résultat sur le terrain. Dans dix jours, on exécute le banc d’essai.
Walter se leva. Les jambes un peu flageolantes, mais la tête claire. Il avait l’impression d’être passé de l’autre côté de quelque chose — pas seulement de la porte bleue, mais d’une ligne intérieure qu’il n’avait jamais franchie avant.
— J’ai besoin de récupérer un objet, dit-il. Un bien familial que je dois racheter chez le prêteur sur gages.
Roy leva un sourcil.
— Un objet ?
— Une pièce d’or. Elle appartient à mon père. Je veux m’en servir pour couvrir ma part de frais initiaux.
Il n’ajouta pas que c’était une montre de gousset en or, ni que c’était la seule chose de valeur qui lui restait, ni qu’il la mettait en gage depuis douze mois et qu’il lui restait huit jours avant que le prêteur ne la vende.
Roy acquiesça lentement.
— Prends le tramway jusqu’à la 12e. Tu seras de retour avant la nuit. Sal te conduira à l’entrepôt d’entraînement après.
Walter hocha la tête et se dirigea vers la porte.
— Crane, dit Doc avant qu’il ne sorte.
Walter s’arrêta.
Doc ne le regardait plus. Il regardait la fenêtre, la pluie qui ruisselait en fines larmes sur la vitre.
— Si tu échoues sur cette signature, il ne faudra pas espérer que quelqu’un te rattrape. Comprends-tu ?
Un silence.
Walter ouvrit la porte et sortit sans se retourner. Il sentait au creux de sa poitrine le poids exact de ce qu’il venait de faire — et l’impatience d’une rage qu’il n’avait pas connue depuis la saisie.
La pluie lui lava le visage comme une absolution laïque.