Le Registre de la Ruine
Lire le chapitre 4: The First Job
La pluie battait le pare-brise de la Ford noire quand Sal coupa le moteur à deux rues de la banque coopérative de Haddonfield. Une petite ville qui ne méritait pas qu'on s'y arrête, avec son clocher blanc et sa rue principale déserte à cette heure.
— Dix heures moins cinq, dit Sal en consultant sa montre. Le garde fait sa ronde dans quatre minutes.
Walter essuya ses paumes moites sur son pantalon. Il n'avait pas mangé depuis la veille, et son estomac protestait par des spasmes silencieux. À côté de lui, Doc mâchait un cure-dent avec une lenteur calculée, les yeux fixes sur la porte de la banque.
— Rappelle-moi le protocole, Crane.
C'était moins une question qu'un test. Walter déglutit.
— Le garde, Halsey, prend son café à dix heures dix au diner d'en face. Il laisse la porte latérale déverrouillée pour la femme de ménage qui entre à dix heures vingt-cinq. On a quatre-vingts secondes entre son départ et la fermeture automatique de la serrure.
— Et si la femme de ménage est en avance ?
— Elle ne l'est jamais. Elle prend le bus de neuf heures cinquante-sept qui arrive à dix heures vingt précises, puis elle fait le tour du pâté de maisons pour fumer une cigarette avant d'entrer. Tabagisme, elle cache ça à son mari qui est diacre à l'église baptiste.
Roy, assis à l'arrière, laissa échapper un petit rire.
— Vous voyez, Doc ? C'est pour ça qu'on a un comptable.
Doc ne détourna pas le regard de la fenêtre.
— Les comptables comptent. Ils ne tirent pas.
Walter ignora la pique. C'était devenu un rituel entre eux, chaque rencontre marquée d'une provocation de Doc, chaque fois plus tranchante. La nuit dernière, devant le whisky de contrebande de Roy, Doc avait demandé à Walter s'il avait déjà vu un homme mourir. Walter avait répondu que oui, sa femme, et Doc avait souri d'une façon qui n'avait rien d'amical.
— Il sort, annonça Sal.
La porte latérale de la banque s'ouvrit. Le garde Halsey, un gros homme aux tempes grises, émergea en boutonnant sa veste. Il traversa la rue sans se presser et disparut dans le diner, dont l'enseigne clignotait faiblement dans la grisaille.
— C'est parti, dit Roy. Jack ?
Jack, le vieux perceur de coffres qu'on aurait pris pour un pasteur méthodiste avec son col dur et sa barbe soignée, sortit un passe de sa poche. Ils quittèrent la voiture un par un, sans se presser, comme des commerçants se rendant à leur travail.
Walter avait étudié cette banque pendant six jours. Il en connaissait chaque recoin, chaque habitude, chaque faiblesse. La coopérative de Haddonfield était une vieille bâtisse en briques rouges qui gérait les économies de trois mille fermiers et commerçants. Leur caisse contenait peut-être huit mille dollars — une somme misérable comparée aux ambitions de Roy, mais suffisante pour tester leur méthode.
La porte latérale céda sous le passe de Jack en trente secondes. Ils entrèrent dans un couloir sombre qui sentait la cire et le papier. Le coffre était au fond, massif, une pièce de chez Mosler avec une serrure à quatre molettes.
Jack s'accroupit devant. Il sortit son stéthoscope de sa poche intérieure et commença à faire tourner la première molette, l'oreille tendue.
Walter compta les secondes. Quarante-cinq écoulées. Il restait vingt secondes avant que la serrure latérale ne se referme. Si quelqu'un entrait par là — un client, un livreur — ils seraient piégés.
— Il y a un problème, dit soudain Walter.
La voix de Doc siffla dans le silence :
— Tais-toi. Laisse Jack travailler.
— Non. Écoutez-moi.
Walter se tourna vers la fenêtre qui donnait sur la rue. Le diner était à cent mètres. À travers la vitre embuée, il pouvait distinguer les silhouettes du comptoir, mais pas celle d'Halsey.
— Le garde ne devrait pas être là, dit-il.
Roy le rejoignit.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Halsey boit deux cafés pendant sa pause. Il reste douze minutes minimum. Mais regardez.
Le comptoir du diner était vide. La serveuse — Walter connaissait son nom, Mildred, elle travaillait là depuis onze ans — essuyait le zinc, mais il n'y avait personne devant elle.
— Il est ressorti par l'arrière, murmura Walter. Le diner a une sortie sur l'allée qui longe la banque. S'il revient sur ses pas, il nous verra par la fenêtre du couloir dans trente secondes.
Doc s'approcha de lui, l'ombre étirée par la lumière crue du plafonnier.
— Tu es sûr de toi ? Parce qu'on n'a pas fait tout ce chemin pour repartir les mains vides à cause d'une intuition de comptable.
— Il a un rituel, dit Walter, dont la voix commença à trembler. Depuis qu'il a été braqué à Camden en 1928, il change son trajet une fois par semaine, sans prévenir, pour dérouter les éventuels agresseurs. Le problème, c'est qu'il ne suit pas un cycle régulier. C'est aléatoire. Mais c'est aujourd'hui. Je le sais. Il y a un journal de bord dans le poste de garde. Je l'ai lu. Il note tout.
Jack s'était relevé, la main sur l'étau.
— Si on se trompe, on a le coffre ouvert dans trois minutes, et on est partis avant qu'il ait fait le tour du pâté.
— Et si Walter a raison ? demanda Roy.
Le silence tomba comme une masse. Walter entendit la pluie tambouriner sur le toit, le goutte-à-goutte régulier d'un tuyau percé quelque part dans le mur. Il regarda la fenêtre.
Une ombre venait de passer.
Un homme — gros, vêtu d'un imperméable bleu — venait de traverser l'allée qui longeait la banque. Il marchait d'un pas vif, tête baissée contre la pluie, et il tenait quelque chose à la main. Son revolver. Walter pouvait voir la forme caractéristique sous le tissu.
— Cette sortie, murmura-t-il. Maintenant.
Roy hésita une seconde. C'était une seconde de trop. Doc avait déjà sorti son arme de sous son manteau, un colt police special qui semblait trop petit dans ses grandes mains pâles.
— On tient, dit Doc. Ce n'est qu'un vigile.
— Un vigile qui a survécu à un braquage armé et qui a abattu deux hommes en 1929 pendant une tentative d'holdup, répliqua Walter, dont la voix monta d'un cran. Ce n'est pas le petit gros que vous croyez. C'est un ancien des Marines. Il tire d'abord et appelle après.
Doc le saisit par le col de sa chemise. Walter sentit la toile se serrer contre sa gorge, le souffle court.
— Tu as la trouille, Crane. C'est ça, ton problème. Tu as signé pour la vengeance, mais tu trembles comme une feuille dès qu'un uniforme apparaît à l'horizon. Je l'ai vu dès le premier soir.
— Doc, lâchez-le, dit Roy d'une voix égale.
Doc ne lâcha pas tout de suite. Il garda Walter suspendu une longue seconde, les yeux dans les yeux, cherchant quelque chose que Walter ne savait pas lui-même s'il possédait. De la colère ? Du cran ? Une simple étincelle de survie ?
Walter le trouva. Il ne savait pas d'où ça venait — peut-être du souvenir de sa maison vendue aux enchères, de son père enterré avec une montre en or au poignet et un testament qui promettait plus qu'il ne possédait, de la lettre de la banque qui disait « nous regrettons de vous informer » — mais il trouva quelque chose au fond de sa poitrine, et il le fit monter jusqu'à ses yeux.
— Lâchez-moi, dit-il, et sa voix ne tremblait plus.
Doc le relâcha. Roy intervint avec un calme déconcertant :
— On repart. Sal, le moteur.
Ils sortirent par la porte latérale en file indienne. Walter fut le dernier. En franchissant le seuil, il jeta un coup d'œil à la fenêtre du diner. Il vit Halsey — le gros Halsey — s'asseoir au comptoir, sa pause à peine commencée.
Il avait eu tort.
Une minute plus tard, la Ford roulait sur la route de campagne qui ramenait vers Newark. Dans la voiture, personne ne parlait. Roy regardait la pluie. Jack nettoyait ses ongles avec un cure-dent. Doc, assis sur la banquette arrière, ne quittait pas Walter des yeux.
— Vous avez failli tout faire échouer pour rien, finit par dire Doc.
— Vous avez failli tout faire échouer en restant, répondit Walter.
Le silence qui suivit fut plus lourd que les coups de feu qu'ils avaient évités. Doc se pencha en avant, posa sa main large sur l'épaule de Walter.
— On me dit que vous aviez une femme. Eleanor. Morte d'une mauvaise grippe, en 31, faute de quoi ? De médicaments ? D'un docteur ? D'argent pour payer le docteur ? C'est pour ça que vous êtes avec nous. Vous êtes un homme qui a tout perdu, et qui croit qu'il n'a plus rien à perdre. Mais vous avez encore quelque chose à perdre, Crane. Vos principes. Et un homme à principes meurt vite dans notre métier.
Sa main se resserra brièvement, puis se retira.
Walter regarda les champs détrempés défiler derrière la vitre. Il pensa à Eleanor, à sa toux sèche qui n'avait jamais cessé, à la clinique qui exigeait un acompte qu'il n'avait pas parce que la banque avait gelé ses comptes le jour où la panique avait commencé. La banque de Roy était une proie. Mais ce n'était que la première.
Quand la voiture s'arrêta devant le speakeasy, Roy se tourna vers Walter, qui sortit le dernier.
— Bon travail, Crane. Vous avez été prudent. Mais Doc a raison sur un point.
— Lequel ?
Roy alluma une cigarette dans le creux de sa main contre la pluie.
— La prudence, c'est pour les gens qui ont le temps. On n'a pas le temps. Le transfert de Camden, il a lieu dans moins de trois semaines, et si on n'est pas prêts, la fenêtre se referme. Alors pour le prochain exercice, on ne fera pas demi-tour. On apprendra à tirer à travers la peur.
Rentré chez lui, Walter sortit de sa poche le journal qu'il avait arraché du poste de garde avant de fuir. Il l'ouvrit à la dernière page, là où Halsey écrivait ses notes d'une main timide de comptable. Il y avait les rotations, les horaires, les détails.
Et en bas, une mention qui n'avait rien à voir avec la sécurité d'une petite banque coopérative :
« Examiner Phelps est passé audit hier. A demandé les dossiers des prêts de 1929-31. L'a dit au comptable. A promis de revenir. N'est jamais revenu. »
Walter relut la phrase trois fois. Les dossiers de prêt. Les prêts de l'époque du krach.
Il rangea le journal sous sa paillasse, les mains encore tremblantes. Il ne dormit pas cette nuit-là, et quand le matin se leva, il était déjà debout près de la fenêtre, un miroir à main posé devant lui, un stylo à la main. Il commençait à s'entraîner à reproduire une signature qu'il avait mémorisée à la banque — celle de l'assistant contrôleur de la firme de Camden.
La première tentative fut maladroite, petite, trop appliquée.
Mais la deuxième était meilleure.
Et la troisième ressemblait déjà presque à la vraie.