Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 15: The Blue Dye
Le hangar baignait dans une lumière grise et sale qui filtrait à travers les planches mal jointes. L'air sentait le goudron, la saumure et cette odeur douceâtre et piquante de l'indigo brut qui s'accrochait aux poumons comme une promesse de fortune. Elinor se tenait à l'ombre d'une pile de barils de mélasse, Nathaniel à son côté, les épaules larges et le regard qui balayait méthodiquement les allées.
Trois hommes chargeaient une charrette à l'extrémité du quai. Des sacs de toile bleutée, alignés comme des soldats. Elinor compta : douze. Elle connaissait la loi sur les tarifs coloniaux mieux que la plupart des armateurs de Nouvelle-Angleterre, et chaque sac portait le tampon de la Compagnie des Indes — une marchandise dont l'importation était strictement interdite depuis 1793 sans licence royale.
Ce n'était pas une affaire de colporteurs.
— Regarde la marque, murmura-t-elle en touchant le bras de Nathaniel. Le sceau est intact. Ces sacs n'ont pas transité par les douanes de Boston.
Nathaniel plissa les yeux. Sa mâchoire se contracta.
— Greenock. Le seul port qui expédie de l'indigo avec ce sceau. Thomas aurait fait escale en Écosse.
— Il y a sûrement fait escale, souffla Elinor. Après son dernier voyage. Pas pour une baleine. Pour cette cargaison.
Elle sortit le carnet de sa poche — celui qu'elle avait reconstitué de mémoire, page après page, dans le silence de sa chambre pendant des semaines. Elle l'ouvrit à la page où elle avait repéré le motif, dix jours plus tôt. Des entrées de fret décalées, des montants qui ne correspondaient jamais aux volumes déclarés. Elle avait cru à une erreur de son défunt beau-père. Elle voyait maintenant la mécanique complète.
— Hale n'est pas seulement un créancier, dit-elle, les doigts serrés sur le cuir usé. C'est le maître des quais. Il garantit les cargaisons illégales de Thomas en échange d'une part. Et la dette qu'il fait peser sur mes navires…
— C'est une couverture.
— Pour me forcer à vendre. Thomas savait que je ne pourrais jamais rembourser la somme inscrite sur les registres de la maison Marsh. Il a gonflé les pertes du dernier voyage. Il a noyé les vrais comptes dans du faux.
Un des débardeurs se retourna et cracha dans l'eau. Elinor tira Nathaniel plus profondément dans l'ombre entre deux piles de cordages.
— Si Hale contrôle nos navires, tu comprends ce que ça signifie ? demanda-t-elle.
— Il possède la flotte entière pour transporter ce qu'il veut. Pas seulement de l'indigo. Du rhum non déclaré, du thé, des armes.
— Et si Thomas revient légalement d'entre les morts, il reprend tout. Il n'a même pas besoin de racheter les parts — elles lui reviennent. Moi, je n'ai rien. La veuve d'un homme disparu n'existe pas devant la loi.
Elle avait prononcé ces mots d'une voix plate, mais le poids de la vérité lui noua la gorge. Elle était une femme sans statut. Une signature sur un registre. Les navires appartenaient à Thomas, mort ou vif. Et si elle le dénonçait, elle signait son propre arrêt — on ne croyait pas les veuves contre les capitaines quand les registres étaient en ordre.
Nathaniel passa une main dans ses cheveux, un geste qu'elle lui connaissait lorsqu'il tournait un problème dans sa tête.
— On pourrait aller devant le juge avec les journaux de Silas.
— Silas est mort. Son témoignage est de l'encre. Et Thomas a déjà un certificat de décès officiel. Même si je prouve qu'il est vivant, je m'attaque à un homme qui a les douanes de Boston dans sa poche.
— Alors, on le prouve autrement.
Il avait ce ton — la certitude tranquille d'un homme qui a déjà décidé. Elinor leva les yeux vers lui. Dans la pénombre, les traits de Nathaniel gardaient cette dureté qui venait des années en mer, des tempêtes, des équipages perdus. Mais ses yeux étaient clairs.
— Hale a un bureau à New Bedford, dit-il. L'ancienne maison des douanes, près du front de mer. C'est là qu'il tient les comptes réels. Pas dans le hangar. Pas sur les quais.
— Tu en es sûr ?
— Un homme comme Hale ne dort jamais loin de ses livres. Et il y a une fenêtre du côté du canal, accessible par la marée basse. Je l'ai vue il y a trois ans, quand je livrais des voiles à la compagnie.
Elinor déglutit. La pensée de pénétrer par effraction dans le bureau d'un homme comme Hale — un homme qui avait noyé des marins pour moins que ça, dont elle avait entendu les histoires autour des tables des tavernes depuis son enfance — lui serra le ventre.
— C'est de l'entrée par effraction que tu parles.
— C'est de la récupération de preuves, corrigea Nathaniel avec un pli au coin des lèvres. Ce que ton beau-père t'a laissé est à toi. Hale brode autour. Le contrebandier, c'est lui, c'est Thomas. Pas toi, pas moi.
— Et si on se fait prendre ?
Nathaniel lui prit la main. Les doigts calleux, le pouce appuyé sur les phalanges, trop fort, comme s'il voulait imprimer en elle une certitude.
— On ne se fera pas prendre, Elinor. Je connais ces entrepôts mieux que les rats qui les habitent.
Il y eut un silence, seulement troublé par le cri des mouettes et le claquement de l'eau contre les pilotis. Elinor regarda leurs mains jointes — elle, la veuve de Thomas Marsh, épouse d'un fantôme ; lui, l'artisan dont les doigts pouvaient courber un cuivre sans le fendre. Depuis combien d'années courait-elle les quais comme une ombre, sans jamais remarquer que Nathaniel la regardait ainsi ?
Elle retira sa main lentement.
— Il y a autre chose. Le journal de Silas. La lettre signée « EM ». Je croyais que c'était moi — mon nom de jeune fille, Elinor Maud. Mais Silas est mort avant notre mariage.
La surprise plissa le front de Nathaniel.
— C'est illogique.
— À moins qu'EM ne soit quelqu'un d'autre. Quelqu'un que Thomas connaissait avant. Quelqu'un dans le réseau de Hale.
Elle sortit une page pliée de la poche intérieure de son manteau — une copie qu'elle avait faite à la chandelle du journal de Silas, déchiffrée ligne à ligne. Sous l'écriture de son frère, une écriture plus fine, presque féminine, avait inscrit : *« Il faut qu'EM apprenne. Dis-lui que la prochaine cargaison partira le 17. »*
Le 17. Deux jours avant le départ du dernier voyage de Thomas.
— Silas savait que Thomas allait à Greenock, murmura Elinor. Il a essayé de me le dire. Et quelqu'un l'a tué avant qu'il ne puisse me montrer.
— Qui est cette EM, pour toi ?
Elinor replia la page sans répondre d'abord. Les pièces s'assemblaient dans sa tête, lentes comme la marée, mais elles montaient. Elle pensa la chose, puis la dit à voix haute, parce qu'elle ne pouvait plus la garder pour elle :
— Et si ce n'était pas moi ? Si c'était la femme de Thomas ? Quelqu'un qu'il aurait épousé en Écosse, sans divorcer ?
Nathaniel blêmit.
— Bigamie.
— Bigamie et contrebande. Deux pendables. Une seule sentence pour Thomas, s'il revenait.
Elle respira profondément. L'air salé lui emplit les poumons et elle sentit quelque chose se décider en elle — un nerf qui se tend, un cap qu'elle choisissait de doubler même dans la tempête.
— Nous faisons partie de son piège, dit-elle. Mais avant que Thomas ne referme la mâchoire, je vais lui voler le centre. Hale. Son bureau. Ses livres. Ses noms.
Nathaniel la dévisagea un instant, puis un sourire invisible naquit au coin de ses lèvres.
— Alors il faut rentrer à New Bedford. La marée sera basse à trois heures du matin.
Elinor jeta un dernier regard aux sacs d'indigo. Sur l'un d'eux, elle remarqua pour la première fois un détail qui lui glaça le sang : au coin, cousue d'un fil bleu presque identique au tissu, une chemise marquée aux armes de la maison Marsh — un initial entrecroisé, le monogramme de son mari, T.M.
Thomas avait signé la marchandise de son propre nom. Et sous la toile, glissée entre deux coutures, une lettre. Adressée à Halewick House, New Bedford.
Adressée à Hale.
Elle pivota vers Nathaniel.
— Il y a une lettre qui accompagne la cargaison. Si elle contient des instructions pour Hale sur les navires…
— On la récupère.
— Pas encore. Elle arrive à destination demain matin. Si Hale la reçoit avant nous, il saura que nous avons vu son entrepôt et il déplacera ses registres.
Nathaniel s'arrêta.
— Tu veux intercepter la lettre avant qu'elle n'atteigne New Bedford ?
— Je veux faire mieux. Je veux la remplacer.
Le vent souleva une mèche de ses cheveux et elle la chassa d'un geste brusque. Son cœur battait fort, mais sa voix ne tremblait pas.
— Silas m'a appris à écrire comme lui quand nous étions enfants. J'ai encore la plume qui copie n'importe quelle main, si je l'ai vue une fois. Et j'ai vu l'écriture de Thomas toute ma vie. Si nous prenons la lettre au passage et que nous la réécrivons pour donner rendez-vous à Hale ailleurs — dans son bureau — nous avons notre preuve et notre porte d'entrée.
Nathaniel considéra la proposition pendant un long moment. Les yeux rivés sur les sacs bleus, la mâchoire serrée.
— Si Hale découvre la substitution, il te fera pendre avant que tu puisses dire ton nom.
— Alors il faudra faire en sorte qu'il ne découvre rien.
Elle releva le menton.
— Et cette fois, Nathaniel, pas de secrets entre nous. Quand je te poserai une question, tu me répondras. Même si la réponse t'accuse.
Il rencontra son regard. Quelque chose passa entre eux — un accord tacite, plus solide qu'un contrat.
— Marché conclu, dit-il à voix basse.
Derrière eux, un marin cria un ordre et la charrette s'ébranla, emportant l'indigo et la lettre vers son destin. Elinor la regarda disparaître dans le brouillard du matin, et elle savait déjà que le temps commençait à fuir — et que le prochain geste devait être le bon.
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