Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 14: The Warehouse of Shadows
La nuit était tombée sur Lewis Wharf comme une mauvaise conscience. Elinor et Nathaniel s'étaient postés derrière un empilement de barils goudronnés, à une cinquantaine de pas de l'entrepôt des Hale. L'air sentait le sel, le poisson et cette odeur de bois pourri qui colle aux quais abandonnés. Pas de lune. Une chance.
Nathaniel respirait lentement à côté d'elle, son épaule à quelques centimètres de la sienne. Il avait insisté pour venir, elle avait insisté pour l'empêcher de venir, et pourtant ils étaient là, tous les deux, à regarder la porte de l'entrepôt comme si elle allait livrer un verdict.
— Tu trembles, murmura-t-il.
— J'ai froid.
Il ne répondit pas. Il savait que ce n'était pas le froid.
La porte de l'entrepôt s'ouvrit dans un grincement de fer rouillé. Un homme en sortit, trapu, les épaules chargées d'une caisse en bois qu'il portait avec une familiarité de colporteur habitué à la contrebande. Captain Bell. Il déposa la caisse près d'une charrette et retourna à l'intérieur.
Elinor sentit sa gorge se serrer. Elle voulait s'élancer, voir son visage à lui, celui qu'elle avait épousé, celui qui avait signé le faux certificat de mort, celui qui était mort et vivant à la fois.
La porte gronda de nouveau. Thomas Marsh sortit, ou plutôt l'ombre de Thomas Marsh. Il était vêtu d'un manteau sombre, col relevé, chapeau baissé sur les yeux, et pourtant Elinor l'aurait reconnu entre mille. La façon qu'il avait de jeter un coup d'œil à gauche avant de tourner à droite. La courbe de ses épaules sous sa redingote. Même dans la pénombre, elle le lisait comme un livre dont elle connaissait chaque page.
Il marcha vers l'eau, s'arrêta au bord du quai, puis revint vers la charrette, comme si quelque chose le taraudait. Nathaniel posa une main sur le bras d'Elinor.
— Ne fais pas de geste brusque.
— Je ne suis pas une cheval de course, Nathaniel.
— Non. Vous êtes pire. Vous êtes une femme qui a une idée.
Elle ne répondit pas. Parce qu'il avait raison. L'idée germait depuis qu'elle avait vu Thomas sortir de cet entrepôt : elle allait l'affronter. Seule. Maintenant.
Nathaniel devina. Il lui saisit le poignet, plus fermement qu'il n'aurait dû.
— Vous ne pouvez pas vous approcher de lui. Vous ne savez pas qui vous allez trouver.
— Je sais très bien qui je vais trouver.
— Vous savez qui vous voulez trouver. Ce n'est pas la même chose.
Elle le regarda, les yeux brillants dans l'obscurité.
— S'il me voit, il saura que je sais. S'il ne me voit pas, je ne saurai rien de plus que ce que m'a dit ce journal. Je préfère le voir, Nathaniel. Même s'il me ment. Je préfère le visage du mensonge à l'absence de visage.
Nathaniel la dévisagea un long moment, puis lâcha son poignet.
— Dix minutes, dit-il. Pas une seconde de plus. Si vous n'êtes pas revenue, j'entre.
— Vous seriez tué.
— Je le sais. Mais je le ferais quand même.
Elle ne répondit pas. Elle passa devant lui, le cœur battant si fort qu'elle avait l'impression que chaque pas résonnait dans ses tempes. Elle contourna les barils, longea l'ombre des murs, et finit par s'arrêter à quelques mètres de la charrette où Thomas chargeait une deuxième caisse.
Il entendit le gravier crisser sous ses bottines. Il se retourna d'un bloc, la main glissant vers le pistolet à sa ceinture. Puis il la vit. Il sembla hésiter, plissant les yeux dans la pénombre, puis il lâcha la caisse et se redressa lentement.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il d'une voix rocailleuse, méconnaissable.
Elinor sentit un vertige. Cette voix n'était pas celle de Thomas. La voix de Thomas était chaude, posée, un peu nasale. Celle-ci était rauque, délibérément râpeuse, comme si l'homme s'efforçait de la déguiser.
— Vous me connaissez, dit-elle. Vous me connaissez mieux que personne.
L'homme la dévisagea. Quelque chose traversa son regard, une lueur de reconnaissance vite étouffée. Il fit un pas vers elle, puis s'arrêta, posant un pied sur la caisse comme un marin qui prend ses aises.
— Écoutez, madame, je ne sais pas qui vous êtes ni ce que vous croyez avoir vu, mais je suis un homme d'affaires. Je ne vous ai jamais rencontrée. Je vous conseille de regagner vos pénates avant qu'il ne vous arrive des ennuis.
— Thomas, dit-elle simplement.
Il ne cilla pas. C'est cela qui la frappa le plus. Pas un frémissement de paupière, pas un tressaillement de mâchoire. Rien. Un mur de brique.
— Thomas est mort en mer, dit-il. Il y a des mois maintenant. Vous savez cela, madame. Tout le monde le sait.
— Je connais la falsification du document.
— Madame, vous divaguez. Il existe des maisons pour les femmes qui voient des fantômes. Le docteur Marsh de New Bedford serait peut-être ravi de vous recommander l'une d'elles.
Elinor sentit le sol vaciller. Il menaçait ouvertement de la faire enfermer, comme il l'avait fait avec Thomas, son frère, quand elle s'était confiée à lui. Et ce ton protecteur, cette condescendance glaciale… C'était Thomas. C'était exactement la façon dont il parlait à un membre d'équipage fautif.
— Je suis votre épouse, dit-elle. Je suis Elinor Marsh. Je l'ai été devant Dieu et devant les hommes. Il n'y a aucune maison capable de m'enlever cette vérité.
L'homme la considéra un long moment. Puis il fit quelque chose d'étrange. Il sourit. Pas un sourire de bonté. Un sourire de marchand qui a trouvé le prix d'un objet qu'il voulait acheter.
— Elinor Marsh, répéta-t-il. J'ai entendu ce nom, quelquefois, du temps où j'avais des affaires avec la famille Hale. Mais, madame, je vous assure que je ne suis pas le veuf de cette dame. Je suis monsieur Harold Stokes, négociant en indigo et en épices. Et j'ai un conseil pour vous, avec tout le respect que je vous dois.
Il se pencha vers elle, baissant la voix.
— Il y a des questions qu'il vaut mieux ne pas poser. Et des gens qu'il vaut mieux ne pas chercher. Vous rentrez à New Bedford, vous occupez de vos comptes, et vous laissez les hommes de Boston discuter d'affaires d'hommes. Si vous ne le faites pas, vous pourriez bien apprendre qu'une veuve peut perdre plus que son mari.
Il se redressa. Il la toisa une dernière fois, puis lança la caisse sur la charrette avec un bruit sourd.
Elinor resta immobile, comme hypnotisée. Elle avait trouvé son mari, celui qui avait signé sa propre mort, et il lui avait parlé comme à une étrangère. Comme à une nuisible. Son cœur lui disait de pleurer. Sa tête, elle, entendait autre chose. Elle ne sut pas si c'était le même homme.
Elle se retourna et retraversa le quai sans se presser, sentant le regard de l'homme peser sur sa nuque jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans l'ombre des barils.
Nathaniel l'attendait, adossé au mur du hangar, sa main droite refermée sur la crosse de son pistolet. Il la vit arriver, il vit son expression, et il rangea l'arme sans un mot.
— Alors ?
— Il prétend s'appeler Harold Stokes. Il prétend ne jamais m'avoir rencontrée. Il m'a menacée de me faire enfermer, puis il m'a conseillé de rentrer chez moi si je tenais à la vie.
Nathaniel resta silencieux un instant, puis son regard se durcit.
— Ce n'est donc pas lui.
— Si. C'est lui. La voix est forcée, le costume est différent, mais la façon qu'il a de se tenir au-dessus des autres… La façon dont il dit « madame » comme si c'était une insulte. C'est lui, Nathaniel. Je le jure devant Dieu.
— Et pourtant il refuse de vous reconnaître.
— Oui.
— Pourquoi se donnerait-il cette peine ? Vous êtes sa femme légale. Il sait que vous savez qu'il est vivant. S'il voulait vous intimider, il pourrait le faire en gardant son identité.
Elinor réfléchit. Quelque chose dans son esprit s'assembla, comme une pièce de mécanique qui s'engrène enfin.
— Parce que, dit-elle lentement, s'il est vivant devant la loi, il est mon mari. Et s'il est mon mari, tout ce qui lui appartient est à moi. La moitié de la flotte Marsh. Les comptes. Les contrats. Il ne veut pas seulement que je me taise. Il veut que je reste une veuve, pour que sa mort légale lui permette de continuer ce commerce sans mon nom derrière lui.
Nathaniel hocha la tête, une lueur d'admiration dans les yeux.
— Et si vous êtes une veuve qui refuse de se taire, il peut vous faire déclarer folle. Sans mari pour vous protéger.
— Exactement.
Elinor se tourna vers l'entrepôt. Les lanternes s'étaient éteintes. Thomas — ou Harold Stokes, peu importait — était sans doute déjà rentré dans sa vie parallèle, celle où il n'avait jamais été son mari. Mais quelque chose la retenait là, quelque chose qu'elle ne pouvait pas nommer.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Nathaniel.
— Pendant qu'il chargeait la caisse, j'ai vu quelque chose à l'intérieur de l'entrepôt. Une pile de sacs contre le mur. Bleus.
— Bleus ?
— Ils n'étaient pas là pour rien. L'indigo est taxé par le gouvernement depuis le printemps. Si les Hale le font entrer en douce par ce hangar, cela veut dire que leur commerce est plus que douteux. Et si Thomas est mêlé à tout cela…
Nathaniel s'approcha, son souffle léger dans la nuit.
— Alors Hale ne lui sert pas seulement à cacher ses morts. Il sert à financer son nouveau commerce.
— Avec Elinor Marsh déjà dans une maison de santé, qui aurait le titre de la flotte ? répondit-elle, la voix amère. Qui aurait le courage de fouiller les entrepôts de Lewis Wharf ?
Nathaniel resta silencieux. Puis il prit sa main, la serra entre les siennes.
— Vous n'irez pas dans une maison de santé, Elinor. Je vous le jure.
— Les serments, dit-elle avec un sourire triste, sont des fils de soie. Ils se coupent si facilement.
Il ne répondit pas, mais sa main resta chaude autour de la sienne. Et dans le silence du quai, Elinor entendit les premières mouettes annoncer l'aube. Thomas avait réussi pendant une minute à lui faire douter de ses propres yeux. Mais maintenant, elle savait ce qu'elle avait vu — et ce qu'il valait.
Elle se tourna vers Nathaniel.
— Demain, nous allons fouiller cet entrepôt à la lumière du jour.
— Et s'il nous y attend ?
— Alors, dit-elle avec un regard de défi, je le forcerai à me regarder en face une fois de plus. Et cette fois, il lui sera impossible de me répondre qu'il ne me connaît pas.
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