Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 19: The Cipher's Key
La pluie avait cessé, mais l’humidité s’accrochait aux murs de pierre de la cave comme une seconde peau. Elinor frissonna, serrant son châle trempé autour de ses épaules tandis que Nathaniel tirait le loquet de la lourde porte de chêne derrière eux. L’odeur de moisi et de cire froide les enveloppa, mêlée à celle de l’encens oublié.
— Personne ne nous suivra ici, dit-il à voix basse, allumant une lanterne posée sur un banc. Le pasteur connaît mon nom. Il gardera le silence.
Elinor cligna des yeux dans la lumière orange qui dansait sur les coffres empilés et les bancs poussiéreux. Une échelle menait à une trappe, au-dessus de laquelle on devinait le plancher de l’église. Le silence était si épais qu’elle entendait son propre cœur battre dans ses oreilles.
Nathaniel posa la lanterne sur une table bancale et tira une chaise. Il ne la regardait pas, mais son épaule était tendue, sa mâchoire serrée. Elle le connaissait assez, désormais, pour lire cette tension : il revivait encore les coups échangés dans le bureau de Hale, le bruit du poing contre le bois, le craquement d’une lame contre la sienne.
— Tu saignes, dit-elle.
Il baissa les yeux sur sa manche déchirée, où une tache sombre s’étendait, lente.
— Une égratignure. Ce n’est rien.
— Laisse-moi voir.
Elle ne lui laissa pas le temps de protester. Elle s’approcha, tira doucement sur le tissu, et découvrit une entaille peu profonde mais longue, qui filait de son poignet à son coude. Sans un mot, elle déchira une bande de son jupon, plia le lin et pressa la compresse contre la plaie. Il grimaça, mais ne recula pas.
— Tu te bats bien, murmura-t-elle, les doigts toujours posés sur le lin. Trop bien pour un commis de quai.
Il détourna les yeux un instant trop long.
— J’ai grandi sur les docks. Les poings apprennent vite là-bas.
Elle aurait pu insister. Mais il y avait, dans sa réticence, une porte fermée qu’elle ne voulait pas forcer, pas encore. Elle noua la bande et recula.
Sur la table, elle étala les papiers qu’ils avaient arrachés à la maison de Silas, et surtout le grand registre à la couverture de cuir fatiguée, celui qu’elle avait trouvé dans le compartiment mural. Il fleurait l’encre sèche et le sel. Elle l’avait feuilleté dix fois déjà, mais chaque page semblait de plus en plus étrange.
Les lignes se suivaient, droites et nettes : des marchandises, des dates, des ports. Du chanvre, du fer, de l’indigo — toujours de l’indigo. Des sommes alignées avec soin. Mais il y avait, en marge de chaque entrée, une colonne étroite, presque innocente, remplie de petits chiffres qui ne correspondaient à rien d’évident. Pas des quantités. Pas des prix. Des numéros répétés, irréguliers, parfois barrés, parfois accompagnés d’un simple trait rose — un pétale, dessiné à l’encre rouge.
Elinor caressa du bout du doigt ces dessins minuscules. Trois pétales. Quatre. Sept. Jamais plus de huit, jamais moins de deux. Elle les avait crus décoratifs, au début. De simples fantaisies de scribe.
— Nathaniel, dit-elle soudain, regarde.
Il approcha la lanterne. Elle avait trouvé la page du premier chargement d’indigo — un navire nommé *Le Dauphin*, daté de mars 1843, un an avant la disparition de Thomas. En marge, la colonne chiffrait : 9, 3, 4, 7, 2. Puis, le dessin de quatre pétales, à l’encre rouge.
— Tu vois ? demanda-t-elle. Ces nombres ne suivent aucune logique marchande. Mais si je les aligne comme des lettres — neuf, trois, quatre, sept, deux — et que je leur applique une clé…
Elle sortit un crayon et un bout de papier de sa poche. Elle y écrivit l’alphabet. Puis, à voix basse, elle compta.
— Si le premier chiffre est une page, dit-elle, et le pétale le nombre de lettres à avancer…
Elle nota : page 9, ligne 3, avance de 4. Elle compta dans le registre : page neuf, troisième entrée — *“Acacia, cargaison de”*. Elle avança de quatre lettres dans ce mot… et tomba sur le *c*.
— Ça ne donne rien, souffla-t-elle.
Nathaniel observait la page, les sourcils froncés.
— Peut-être que les chiffres sont un code en soi. Un chiffre de César. Si les pétales indiquent la clé de décalage, et les nombres d’abord, la lettre décalée…
Elinor se figea. Elle relut la colonne. Quatre pétales. Quatre.
Elle prit le crayon. Elle écrivit l’alphabet, puis, en dessous, un second alphabet décalé de quatre lettres. Elle lut le chiffre 9 — qu’elle transposa en *i*, la neuvième lettre de l’alphabet. Puis elle appliqua le décalage : *i* devenait *m*. Le 3 donnait *c*, décalé en *g*. Le 4 : *d* devenait *h*. Le 7 : *g* devenait *k*. Le 2 : *b* devenait *f*.
— Mg hk f, murmura-t-elle. Ce n’est pas…
— Inversé, dit Nathaniel. Peut-être que le décalage s’applique à l’envers. *I* moins quatre : *e*. *C* moins quatre : *y*. *D* moins quatre : *z*. *G* moins quatre : *c*. *B* moins quatre : *x*.
— Eyzcx. Toujours rien.
Elle reposa le crayon, frustrée, frottant ses tempes. Le silence de la cave pesait. La flamme de la lanterne vacilla, jetant des ombres mouvantes sur le cuir du registre.
— Attends, dit-elle. Les pétales ne sont pas une clé. Ils sont le nombre de lettres à sauter dans le texte. Les nombres indiquent la position dans le mot. Un mot. Ensuite le pétale indique le nombre de mots à avancer dans la ligne, ou dans la page.
Elle rouvrit le registre à la page 9, ligne 3. Le texte : *“Indigo brut, douze fûts, livraison au port de Salem le 4 mars.”* Elle compta les mots, avançant de quatre : *douze* devint le quatrième mot. *Douze*. Puis elle prit le 3 — troisième mot après douze : *fûts*. Le 4 : *livraison*. Le 7 : *Salem*. Le 2 : *au*.
— Douze fûts livraison Salem au… non, non.
Nathaniel se leva, fit un tour dans la lumière. Il s’arrêta net.
— Et si les pétales indiquent le sens ? Le premier chiffre du pétale à gauche est un avancement de lettre, celui de droite un recul ? Ces deux nombres par pétale…
Elle tourna le registre vers lui. Il n’y avait qu’un nombre par entrée. Mais en y regardant de plus près, Elinor vit qu’elle avait mal lu. Sous chaque colonne, une ligne horizontale — presque invisible — séparait un nombre supérieur et un nombre inférieur. Le chiffre du haut était de grande taille, celui du bas minuscule, comme un exposant. Elle s’était arrêtée trop tôt.
— Il y a deux nombres, souffla-t-elle. Le second code.
Elle prit le premier couple : 9, placé au-dessus de 14. Puis 3 au-dessus de 2. 4 au-dessus de 11. 7 au-dessus de 23. 2 au-dessus de 8.
Elle appliqua le premier nombre comme position dans l’alphabet, puis le second comme décalage.
— 9-i, décalé de 14, recul : *u*. 3-c, décalé de 2 : *a*. 4-d décalé de 11, recul ou avance ? … avance : *o*. 7-g, décalé de 23, recul de sept : *z*. 2-b, décalé de 8 : *j*.
— Uaozj, dit Nathaniel. Ce n’est toujours pas un nom.
Il s’approcha, prit le crayon d’Elinor, et sans un mot, inscrivit au dos de la page un alphabet qu’il divisa en deux moitiés. Il aligna les lettres par paires : A-B sous N-O, C-D sous P-Q, et ainsi de suite.
— Un code bilitère, dit-il simplement. Une pairie. La lettre 9 correspond à la paire neuvième : sous I-J. La lettre 14, sous N-O. On croise : 9 et 14 = T.
Elinor retint son souffle. Elle prit le crayon, calcula les autres. Le couple suivant : 3 et 2. Troisième paire : E-F. Deuxième : A-B. Croisement : P.
— P, dit-elle. Et maintenant : 4 et 11. Quatrième paire, G-H. Onzième, K-L. Croisement : R.
— 7 et 23 : septième paire M-N, vingt-troisième W-P — croisement : E. 2 et 8 : B-A et N-P — croisement : T. Elinor écrivit les lettres au fur et à mesure.
— U. Un instant. U-P-R-E-T. Ça ne fait rien, dit-elle, déçue.
— Tu t’es trompée à la première paire. 9 et 14, croisement : la neuvième paire est I-J ; la quatorzième N-O. La ligne verticale entre I et N donne T. Oui. Mais pour le 3 : troisième paire E-F… et la deuxième A-B. Croisement vertical : P. Pour 11, onzième paire K-L, et 4, quatrième G-H. Le croisement donne R. Mais pour le 2 et le 8, deuxième paire A-B, huitième M-N. Vertical : H.
Elle écrivit : T-P-R-E-H. Inversé : H-E-R-P-T.
— Herpt.
Nathaniel pinça l’arête de son nez.
— Et si le décalage était l’ordre des paires inversé ? Le premier nombre indique la ligne verticale, le second la ligne horizontale, mais en comptant depuis la fin pour le second. Pour 9 et 14, la quatorzième paire depuis la fin est L-M. Croisement avec I-J : S. 3 et 2 depuis la fin : Y. 4 et 11 depuis la fin : E. 7 et 23 depuis la fin : D. 2 et 8 depuis la fin : I.
— S-Y-E-D-I, lut Elinor. Presque. S-y-e-d-i. S-y-e-d-i.
— Inversé : I-D-E-Y-S. Ideys, non. Attends. Si on permute les paires comme une grille et qu’on lit en diagonale…
Elle ferma les yeux. La fatigue pesait sur ses paupières. Elle revit les dessins, les petits pétales rouges, les chiffres jumeaux, la ligne nette de l’encre de Thomas. Et soudain, comme une vague, la mémoire revint : Thomas, une nuit d’hiver, penché sur son bureau. Il avait dit, presque pour lui-même : *— Les roses poussent vers le haut, Ellie. Tout ce qui pousse vers le haut se lit aussi vers le bas.*
Elle rouvrit les yeux, saisit le registre, le tourna à l’envers. Elle relut la colonne chiffrée, mais cette fois en partant du bas de la page, vers le haut. Les nombres : 2, 7, 4, 3, 9. Pairs avec les exposants : 8, 23, 11, 2, 14. Elle recroisa selon la méthode de Nathaniel, mais en lisant les lettres ainsi obtenues à l’envers.
— Huitième paire M-N, vingt-troisième W-X. Croisement : P. Vingt-troisième paire W-X, huitième M-N : même P inversé ? Non — vertical… 8 et 23 donne P, 23 et 8 donne P aussi. Hmm. La première paire 2 et 8 : B-A et M-N. Croisement lettre G. La deuxième 7 et 23 : N-M et W-X. Croisement lettre Q. Puis 4 et 11 : H-G et K-L, croisement F. 3 et 2 : F-E et B-A, croisement C. 9 et 14 : J-I et N-O, croisement T.
— G-Q-F-C-T, dit-il. Ça ne veut rien dire.
Elinor laissa retomber le crayon. Le souffle court. Le mot était là, tapis, hors de portée. Elle fixait la colonne sans la voir, les pétales rouges dansant devant ses yeux.
— Quatre pétales, dit-elle soudain. Quatre pétales. Quatre directions. Le premier nombre est la page, le second la ligne, l’exposant est la lettre… et les pétales, eux, ne décorent pas. Ils sont la clé pour choisir l’opération. Addition si le nombre de pétales est pair, soustraction s’il est impair. Elle avança vite : 9 moins 14 — 5. Quatrième lettre après E : I. 3 moins 2 : 1. Quatrième après A : E. 4 moins 11 : -7, quatrième après S en reculant : O — non, 4 en arrière depuis S : O. 7 moins 23 : -16, quatrième recul depuis P : L. 2 moins 8 : -6, quatrième depuis M : I.
— I-E-O-L-I, dit-elle à voix basse. À l’envers : I-L-O-E-I. Ce n’est pas…
— Ajoute un pétale de plus pour les cinq entrées suivantes, dit Nathaniel. Il a peut-être une clé commune pour chaque colonne, et le nombre total de pétales de la colonne indique l’offset.
Elle compta : sur la première page, la colonne contenait sept nombres, et au total, douze pétales. Douze. Elle appliqua douze en décalage commun sur tous les nombres : 9-12 : -3 — C, 3-12 : -9 — R, 4-12 : -8 — S, 7-12 : -5 — V, 2-12 : -10 — Q. Toujours rien. Mais alors qu’elle baissait les yeux, elle vit une autre page, celle marquée du sceau de la douane. Le code changeait : trois pétales seulement, et les nombres allant de 1 à 26, sans exposants. Cette fois, chaque nombre correspondait directement à une lettre de l’alphabet, et les pétales indiquaient de quel alphabet — l’un décalé de trois.
Elle appliqua la clé. Les lettres apparurent, nettes comme des pierres gravées : *Hale, Prendergast, Whitmore, Moreau*… Des noms. Des noms de douaniers.
Son cœur cessa de battre un instant. Des officiers de la couronne. Des hommes chargés de veiller sur les quais. Et tout en bas, à la dernière ligne, un nom plus long, dont la fin était déchirée — une page arrachée, ne laissant que trois lettres :
*C-a-r…*
Elinor posa son doigt sur le papier, le suivant comme on touche une plaie.
— Il manque la fin. Le nom du dernier homme.
Nathaniel s’accroupit près d’elle, les yeux brillants dans la lanterne.
— Carrington, dit-il à voix basse. Le juge adjoint de l’amirauté.
Elle releva les yeux, cherchant son regard. Une pièce venait de se mettre en place, et avec elle, une peur froide et claire.
— Hale ne corrompt pas les douaniers. Il corrompt les juges.
Le silence retomba. Elinor relut les n
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