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Le Registre de la Veuve

Lire le chapitre 2: The Wharf's Rumors

Le brouillard graisseux du port s’accrochait aux vergues comme une peau morte. Elinor Marsh tenait son châle de laine serré contre sa gorge, mais cela ne l’empêchait pas de sentir l’humidité saline lui mordre les joues. Elle n’aurait pas dû venir seule. Une veuve respectable ne déambulait pas parmi les cordages et les caisses de poisson, ses bottines glissant sur les planches rendues visqueuses par les algues et l’huile de baleine. Mais la respectabilité, songea-t-elle en évitant un tas de filets déchirés, était un luxe pour celles qui pouvaient se permettre d’attendre.

Le *Mercy Anne* était amarrée au quai nord, ses flancs noircis par des mois de mer. Elinor avait reconnu sa silhouette depuis la fenêtre de son bureau, et son cœur avait fait un bond qu’elle s’était refusée à nommer. Nathaniel Marsh avait quitté Nantucket à bord du *Southwind*, pas sur ce trois-mâts. Mais le *Mercy Anne* avait croisé le *Southwind* au large des Açores, ou du moins c’est ce que les rumeurs prétendaient.

Un homme déchargeait des barils de goudron, le dos courbé sous le poids. Elinor s’approcha, mesurant chacun de ses pas.

— Pardon, dit-elle d’une voix qu’elle espérait ferme. Chercherais-tu le capitaine d’un navire nommé le *Southwind* ?

L’homme la dévisagea sans s’arrêter, ses yeux plissés par le sel et la méfiance. Il cracha par-dessus son épaule.

— Le *Southwind*, vous dites ? Il a sombré. Tout le monde le sait.

— Je sais qu’il a sombré. Je cherche un homme qui l’a vu avant la fin.

Le docker haussa les épaules. Il indiqua d’un geste vague les ombres qui s’agitaient à la proue du *Mercy Anne*, où deux matelots raccommodaient une voile déchirée.

— Demandez à Finn. Il jacasse comme une mouette quand il a bu.

Elinor le remercia d’un signe de tête et se dirigea vers la proue, contournant une montagne de barils d’huile. Ses doigts trouvèrent le petit carnet glissé dans la poche intérieure de son manteau, là où le grand registre de Nathaniel restait caché sous une latte descellée de sa chambre. Elle n’avait pas pu résister à l’envie d’emporter une copie des pages triangulaires, recopiées d’une écriture serrée dans la lumière d’une bougie, pendant que Caleb ronflait dans la chambre d’amis.

Les deux matelots levèrent les yeux quand elle s’approcha.

— Finn ? demanda-t-elle.

Le plus vieux — un homme aux cheveux gris si emmêlés qu’ils semblaient avoir été tissés par le vent — cligna des yeux.

— Qu’est-ce qu’une dame comme vous fait ici, à cette heure ?

— Je cherche des nouvelles de mon mari. Le capitaine Nathaniel Marsh, du *Southwind*.

À ces mots, quelque chose passa entre les deux hommes. Un regard, furtif comme un poisson sous la surface. Finn cracha entre ses dents.

— Nathaniel Marsh, dit-il lentement, comme s’il goûtait le nom. Celui qui payait bien, à ce qu’on disait.

Elle attendit la suite. Il se tut.

S’approchant encore, Elinor sortit une pièce d’argent de son réticule — une pièce qu’elle ne pouvait pas vraiment se permettre de donner, mais que son mari n’utiliserait plus. Elle la fit tourner entre ses doigts. La lumière terne du matin accrocha son bord.

— J’ai entendu dire que le *Mercy Anne* avait croisé le *Southwind* au large des Açores. Je n’ai pas besoin de détails grandioses. Juste d’une vérité.

Finn regarda la pièce. Il regarda le quai, comme pour s’assurer que personne d’important ne l’observait. Sa voix tomba à un murmure.

— Le *Southwind* n’a pas coulé dans une tempête ordinaire, ma dame. On nous a dit qu’il avait sombré dans une bourrasque au nord-est de Flores. Mais j’ai un cousin sur le *Providence*, qui l’a vu deux jours avant la fin. Le temps était clair. Les voiles étaient serrées. Un navire comme le *Southwind* ne coule pas par mer calme sans raison.

Le cœur d’Elinor se serra. Elle avait espéré une confirmation que Nathaniel était mort par la tempête, aussi affreuse que soit l’idée. Que sa mort fût propre, naturelle. Pas que le ciel s’était refermé sur lui comme une gueule.

— Qu’est-ce qui l’a coulé, alors ?

Finn haussa les épaules. Il tendit la main. Elle fit passer la pièce.

— Les hommes parlent. Les hommes disent des bêtises. Mais certains disent que le *Southwind* transportait plus que de l’huile. De la contrebande. Des choses qui n’aiment pas être vues.

— De la contrebande ? répéta Elinor, la bouche sèche.

— Y a un navire qui fait le va-et-vient le long des côtes, un *coastwise* que personne ne connaît, qui s’appelle le *Pelican*. Lui et le *Southwind* faisaient des affaires ensemble, à ce que racontait un gars qui a travaillé sur le *Pelican* avant de disparaître.

Un navire côtier. Un *Pelican*. Elinor sentit les pages copiées dans sa poche lui brûler comme un fer rouge. Son mari avait-il vraiment été un trafiquant ? Un homme dont la disparition était un règlement de comptes plutôt qu’un accident ?

Finn la dévisagea soudain, comme s’il la voyait pour la première fois.

— Votre nom, vous avez dit ? Marsh ?

— Oui. Elinor Marsh.

Un silence. Le matelot plus jeune — celui qui n’avait pas parlé — échangea un autre regard avec Finn. Puis Finn se gratta la barbe et dit, d’une voix soudain plus basse :

— Y a un vieux marin au bout du quai, là, sous les entrepôts d’huile. Il naviguait avec votre mari, il y a des années, avant qu’il devienne capitaine. Le vieux l’appelle le diable — enfin, faut pas le prendre au pied de la lettre. Mais il dit que le capitaine Marsh a fait des choses, à bord du *Dolphin*, quand il était second. Des choses qu’un capitaine n’a pas le droit de faire.

— De quelles choses parlez-vous ?

Finn haussa les épaules, puis tourna le dos, l’entretien fini.

Elinor resta une minute sur le quai, le vent glacial lui mordant les oreilles. Des choses qu’un capitaine n’avait pas le droit de faire. Elle connaissait les histoires de la mer — celles qu’on murmure dans les tavernes de Nantucket, celles qui font rire les chalutiers et pâlir les jeunes mousses. Elle n’avait jamais imaginé que son mari, ce mari attentionné, prévoyant, presque réservé, pût être l’un de ces hommes.

Et pourtant. Les paiements triangulaires dans le registre, les factures cachées dans le coffret de cèdre, et maintenant ces murmures de contrebande.

Elle tourna les talons et suivit les cries des mouettes vers le bout du quai, là où les entrepôts d’huile dressaient leurs silhouettes de bois obscurcies par le mazout. Assis sur une caisse retournée, appuyé contre un mur de planches, un vieil homme taillait un bout de bois. Ses mains étaient noueuses, ses yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient avoir été lavés par tous les océans du monde.

— Vous êtes le vieux marin ? demanda-t-elle.

Il leva les yeux, la détailla sans hâte.

— Je suis un vieux marin, oui. Vous voulez savoir laquelle de mes histoires est vraie ?

— Celle du capitaine Nathaniel Marsh.

Le couteau s’arrêta net. Le vieil homme fixa la silhouette moribonde qu’il venait de tailler. Un bout de bois qui ressemblait vaguement à un oiseau.

— Marsh, répéta-t-il, la voix soudain râpeuse. Il brave le sel, ce nom-là.

Elinor ne répondit pas. Elle attendit.

— Il n’était pas un saint, si c’est ce que vous cherchez à entendre, reprit-il enfin. Les hommes du *Dolphin* le craignaient plus qu’ils l’aimaient. Il avait un regard qui vous gelait les os quand vous faisiez une erreur. Mais il payait juste, et il rentrait toujours au port avec sa cargaison pleine. Les capitaines comme lui, c’est une espèce qui meurt.

— Mais… est-ce qu’il trafiquait ? Est-ce qu’il faisait de la contrebande ?

Le vieil homme éclata d’un rire sans joie, un son pareil à un tonnerre lointain.

— Tout le monde fait de la contrebande, ma petite dame. C’est le commerce qui fait tourner le monde. La question est de savoir ce qu’il faisait passer, et pour qui.

Elle se pencha, gardant sa voix à peine audible.

— Qu’est-ce que vous savez du *Pelican* ?

Le regard du vieil homme se fit soudain plus net, plus alerte.

— Le *Pelican*, dites-vous ? Vous êtes plus curieuse que la moyenne des veuves.

Il marqua une pause, la toisa de la tête aux pieds.

— Attention, ma dame. Ceux qui posent des questions sur le *Pelican* ont tendance à disparaître, eux aussi.

Avant qu’elle pût répondre, une voix masculine s’éleva derrière elle — chaude, teintée d’un accent traînant qui n’était pas de la région.

— Elinor Marsh ?

Elle pivota sur ses talons. Un homme se tenait à quelques pas, un sac d’outils en cuir usé à la main droite. Il était de taille moyenne, des épaules larges comme celles d’un charpentier, et des yeux gris-vert qui semblaient tout remarquer — le quai, le vieil homme, la façon dont Elinor serrait son châle contre elle.

— Nathaniel Cole ? dit-elle, la mémoire lui revenant d’un coup. Vous étiez un ami de mon mari.

Il hocha la tête, un sourire discret relevant le coin de sa bouche.

— Et vous êtes sa veuve. Je ne vous aurais pas reconnue, si je ne vous avais pas vue au mariage, il y a cinq ans.

Il fit un pas de plus, baissant la voix.

— J’étais à bord du *Mercy Anne* à son retour. On a trouvé des effets personnels de Nathaniel dans sa cabine, quand on a fouillé les ponts pour les rescapés du *Southwind*. Je vous les aurais apportés plus tôt, mais les autorités portuaires les ont confisqués. Je viens de les récupérer.

Elinor sentit son cœur se serrer. Les effets personnels de Nathaniel. Il n’y avait pas un mot pour dire ce qu’elle ressentait. Pas un mot pour exprimer le mélange de chagrin et de curiosité qui déchirait sa poitrine.

— Que… que contenait-il ? demanda-t-elle.

Nathaniel Cole hésita. Puis il tendit la main, paume ouverte.

— Il y a une chose que je préfère vous donner en personne, dit-il. C’est une petite chose. Il la sculptait pendant ses quarts.

Il plongea l’autre main dans la poche de son gilet et en sortit un objet de la taille d’une pièce, qu’il déposa délicatement au creux de sa paume.

Une rose de bois. Petite, délicate, presque parfaite — chaque pétale taillé dans le bois dur avec une patience infinie. Elinor la prit entre ses doigts, surprise par son poids. Elle semblait vieille, polie par le frottement des doigts de son mari sur le pont.

La tige de la rose, fine comme une aiguille, présentait une piqûre légèrement plus sombre — presque une couture dans le bois, là où la fibre changeait de direction.

Mais c’était la tige qui la troublait. Non pas par sa courbure, mais par sa finesse, son élégance. Nathaniel Marsh, ce mari qu’elle croyait ne jamais perfectionner un geste de patience autre que celui de tenir un livre de comptes, avait sculpté cette rose avec un soin qu’elle ne lui connaissait pas.

Elle leva les yeux vers Nathaniel Cole. Le charpentier ne souriait plus. Son regard était sérieux, posé sur la rose entre les doigts d’Elinor comme s’il s’attendait à une réaction précise.

— Il y a autre chose, dit-il. Vous voudrez peut-être l’entendre à l’abri du vent.

Elinor regarda autour d’elle — les matelots du *Mercy Anne* qui détournaient les yeux, la silhouette effacée du vieil homme à présent debout, serrant son canif comme une arme, et les maisons de Nantucket au loin, où Caleb attendait avec ses conclusions prêtes.

Elle sentit le poids de la rose dans sa main.

Et le secret qu’elle promettait de garder.