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Le Registre de la Veuve

Lire le chapitre 3: The Unfinished Rose

La pluie battait les carreaux de la vitrine lorsque Nathaniel Cole poussa la porte de l’épicerie où Elinor s’était réfugiée, à l’abri des regards de Caleb. Il tenait contre sa poitrine un paquet enveloppé de toile cirée, dégoulinant d’eau de mer.

— Madame Marsh, dit-il en ôtant son chapeau trempé. Je vous cherchais.

Elinor baissa le sac de farine qu’elle examinait, méfiante. Depuis la veille, elle avait passé la nuit à recopier les colonnes encodées du grand livre, sans résultat. La présence de cet homme, ce matelot aux yeux trop vifs, ne promettait rien de bon.

— Vous me cherchiez, ou vous cherchiez ce que je sais ?

Il ne sourit pas. Il posa le paquet sur le comptoir, défit les nœuds avec des doigts calleux et l’ouvrit. À l’intérieur, sur un lit de paille sèche, reposait une rose en bois. Pétale après pétale, elle avait été sculptée dans un morceau de cèdre clair, si finement que la lumière traversait presque le bois. Mais la fleur était inachevée. Les pétales extérieurs étaient lisses et polis ; au centre, le bois restait brut, taillé à la hâte, comme si la main de l’artisan s’était arrêtée en plein geste.

Elinor la souleva avec précaution. Le bois était doux sous ses doigts.

— D’où vient ceci ?

— Des effets personnels de votre mari. Le _Marguerite_ est rentré hier soir. Son coffre de cabine a été renvoyé à terre avec le reste de l’équipage. Personne n’a réclamé ceci.

Elle le savait. Nathaniel Marsh sculptait la nuit, quand la mer était calme. Elle avait trouvé des dizaines d’oiseaux, de poissons, de petites figures dans son atelier de la maison. Mais jamais une rose. Jamais une fleur.

— Il me l’aurait donnée, murmura-t-elle. Quand elle serait finie.

Nathaniel ne dit rien. Il attendait, patient comme un homme habitué aux longues traversées. Elle tourna la rose entre ses doigts, sentit une irrégularité sous son pouce. La tige, elle aussi en cèdre, présentait une fine ligne qui courait sur toute sa longueur. Elle appuya, tourna légèrement.

La tige s’ouvrit en deux.

Un rouleau de papier jauni tomba sur le comptoir.

Elinor le déplia lentement. Une écriture serrée, celle de son mari, mais nerveuse – les lettres penchaient vers la droite, contrairement à ses registres habituels. Elle lut deux fois le contenu avant de lever les yeux vers Nathaniel.

— Vous savez lire les coordonnées ?

Il s’approcha, pencha la tête.

— 41°47’ nord, 49°55’ ouest. C’est au large des Grands Bancs, mais ce n’est pas une route de pêche. Les baleiniers ne vont jamais si près du banc de Terre-Neuve. Trop dangereux, trop peu de fond.

— Et qu’est-ce qui s’y trouve, selon vous ?

Nathaniel haussa une épaule. Il sentait le sel et le goudron.

— Des récifs. Des épaves. Des hommes qui ne veulent pas être vus.

Elinor replia le papier, le glissa dans sa manche. La rose restait sur le comptoir, mutilée, incomplète. Elle pensa aux colonnes du grand livre, aux paiements marqués du triangle inversé. À la peur qu’elle avait lue dans les yeux du vieux marin la veille, quand elle avait prononcé le nom de son mari.

— Il a découvert quelque chose, dit-elle. Quelque chose qui se passait entre les Îles et Terre-Neuve. Et c’est pour cela qu’il est mort.

Nathaniel la regarda, puis détourna les yeux vers la fenêtre ruisselante.

— Madame Marsh, je n’étais pas sur le _Marguerite_. Je ne sais pas ce qui s’est passé en mer. Mais j’ai navigué douze ans sur ces eaux. Un capitaine Marsh, je l’ai connu par ouï-dire – un homme réputé pour suivre les règles au point d’en être ennuyeux. Si votre mari a inscrit ces coordonnées dans une cache, c’est qu’il ne faisait pas confiance à son propre équipage.

Elinor remit la rose dans son paquet de toile, rattacha les nœuds d’un geste ferme.

— Alors nous allons voir ce qu’il y a à ces coordonnées.

Nathaniel eut un rire bref, sans joie.

— Nous ? Madame, je ne suis qu’un matelot de retour. Je n’ai ni bateau ni argent, et vous avez un beau-frère qui vous surveille comme un chat surveille une souricière.

— J’ai mieux que l’argent, dit Elinor en prenant son sac de farine et son paquet. J’ai les livres de mon mari. Et tous les comptes de la maison Marsh.

Elle sortit sous la pluie, et Nathaniel la suivit, maugréant dans sa barbe.

La maison sentait le bois mouillé et la cire. Elinor ferma la porte du salon derrière elle et poussa Nathanial vers le fauteuil près du feu, où les flammes éclairaient faiblement la pièce. Elle ne ralluma pas les lampes ; Caleb était parti en ville pour la journée, mais elle ne voulait pas que les ombres aient des témoins.

Elle retira la rose de sa toile et la posa sur la table entre eux.

— Voici ce que nous savons. Mon mari tenait une comptabilité double. Une pour les actionnaires, une pour lui-même. Dans la sienne, des paiements réguliers à une compagnie qui n’existe pas, toutes les six semaines, chaque fois marquées d’un triangle inversé. Les factures correspondantes se trouvent dans un coffre caché. Elles décrivent du fret ordinaire – huile, cordages, provisions – mais les montants ne correspondent à aucun prix du marché.

— Et ces coordonnées sont le lieu de rencontre, dit Nathaniel.

— Je suppose. Ou le lieu où le fret est transféré d’un navire à l’autre, hors de vue.

Nathaniel se pencha, prit la rose, la fit tourner dans ses mains.

— Ce n’est pas un simple baleinier qui transporte de l’huile, madame Marsh. Pas à ces distances, pas sur ces routes. Si votre mari a été tué pour ceci – il désigna le papier – alors ce qu’il a découvert est assez grave pour mériter le silence.

Elinor s’assit en face de lui, les mains croisées sur ses genoux. La pluie tambourinait contre la vitre.

— Qu’est-ce qu’un navire peut transporter de si précieux qu’on tue pour ça ? De l’or ? Des armes ?

— Ou des hommes. Des esclaves, malgré l’abolition. La traite est morte sur le papier, mais pas sur l’eau. On appelle cela du fret « colonial ». Les plantations des Antilles paient encore cher pour des bras qui ne se plaignent pas.

Le mot resta suspendu entre eux, lourd comme une ancre.

Elinor pensa aux factures, à leurs montants précis, aux voyages du _Marguerite_ vers les îles. Six semaines, c’était le temps d’un aller-retour vers les Antilles. Les baleiniers partaient pour des années ; ce voyage-ci avait été court, trop court pour une chasse valable.

— Mon mari ne pouvait pas être complice d’une telle chose, dit-elle avec plus de fermeté qu’elle n’en ressentait.

— Peut-être pas. Mais il l’a découverte, et quelqu’un a voulu s’assurer qu’il ne la raconte pas.

Elle se leva brusquement et marcha jusqu’à la cheminée, posa une main sur le manteau de marbre. Le bois de la rose, encore dans la main de Nathaniel, semblait la fixer.

— Demain, dit-elle, je vais voir Mr. Hale, l’armateur. Il a financé le voyage. Il saura quel chargement était déclaré. Et je lui poserai des questions auxquelles il ne voudra pas répondre.

Nathaniel se leva à son tour, remit la rose sur la table.

— Et moi, que faites-vous de moi ?

— Vous m’accompagnez. Vous êtes mon témoin, mon matelot. Un homme qui connaît la mer et qui ne doit rien à la famille Marsh – cela vaut de l’or.

Il la regarda un long moment, puis inclina la tête.

— Si nous sommes découverts, je suis pendu comme complice.

— Si nous ne découvrons rien, je perds ma maison et ma liberté. Nous sommes quittes.

Elle lui tendit la main. Il la prit – calleuse, chaude, ferme. Une promesse silencieuse.

— Alors, dit-il en remettant son chapeau, nous commençons demain. Mais gardez la rose cachée. Si quelqu’un apprend qu’elle est en votre possession, vous êtes déjà morte.

Il sortit par la porte arrière, et Elinor resta seule dans le salon vide, la fleur inachevée entre ses mains, le papier froissé dans sa manche. Dehors, la pluie s’était transformée en brume, et la mer, invisible, grondait contre les quais.

Elle pensa aux pétales non sculptés, au geste interrompu.

Au message dans la tige.

Et à la question qu’elle n’avait pas osé poser à Nathaniel : si son mari avait découvert la traite, pourquoi ne l’avait-il pas simplement dénoncée ? Qu’est-ce qui le retenait ?

La réponse, elle le craignait, était peut-être gravée dans les colonnes du grand livre qu’elle gardait caché sous le plancher de sa chambre.

Elle souffla la bougie et monta, la rose contre sa poitrine, le sommeil impossible.