Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 26: The Revenant's Touch
La pluie battait les carreaux de la cuisine depuis trois jours, et Elinor avait fini par détester le bruit. Chaque goutte lui rappelait l'eau noire du détroit, la lueur du Dartmouth en flammes, la main de Thomas qui la repoussait vers la chaloupe. Une semaine. Sept jours depuis qu'elle avait vu son mari disparaître sous la surface.
Elle était assise devant la table de bois, les comptes de la compagnie étalés devant elle, mais les chiffres dansaient sous ses yeux sans jamais trouver leur place. Nathaniel était parti au port chercher des nouvelles des débris échoués. Il y allait chaque matin, et chaque matin il revenait avec le même rapport : rien. Pas de corps. Pas de survivants. Les chaloupes des mutins avaient été retrouvées vides à l'aube, la coque du Dartmouth calcinée sur les rochers de l'îlot.
On frappa à la porte.
Elinor leva les yeux. Personne n'annonçait sa visite par un temps pareil. La servante était sortie, et elle hésita un instant avant d'ouvrir. Un garçon dégoulinant se tenait sur le seuil, un paquet enveloppé de toile cirée serré contre sa poitrine.
« Pour Mme Marsh, dit-il en tendant le paquet. Un marin m'a payé pour que je vous le remette en main propre. Il a dit que c'était important. »
Elle prit le paquet, glissa une pièce dans la main du garçon, ferma la porte. Le papier était lourd, tiède encore de la pluie. Elle le déposa sur la table et défit le nœud de cordelette.
Un rose en bois. Taillée à la lame, les pétales délicatement incurvés, une tige fine qui avait été polie par des doigts patients. Elinor la retourna dans sa main. Une rose de cette taille, un marin la mettait dans sa poche pour porter chance en mer. Mais celle-ci... Le bois avait la couleur sombre du noyer, et au creux de la fleur, quelqu'un avait gravé trois lettres minuscules : T.M.
Thomas Marsh.
Sa main trembla. Une note était glissée sous la rose, pliée en quatre. Elle l'ouvrit.
*Je dois te voir. Viens au phare ce soir, quand la marée monte. Je t'attends. — T.*
Elinor relut les lignes trois fois. L'encre était fraîche, presque grasse encore, comme si on venait de la poser sur le papier. Elle regarda la rose, leva les yeux vers la fenêtre où la pluie ruisselait, puis revint à la lettre.
T. Thomas. Son mari. L'homme qu'elle avait vu mourir, poussé dans une chaloupe à contre-cœur, tandis que le sang maculait sa chemise blanche et que le Dartmouth s'embrasait derrière lui.
Mais le corps n'avait jamais été retrouvé.
Elle était encore là, la lettre serrée contre son cœur, quand la porte s'ouvrit. Nathaniel secoua son manteau ruisselant, une écharpe de mer autour du cou, et la trouva figée au milieu de la pièce.
« Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il, s'arrêtant net à la vue de son visage.
— Regarde. »
Elle lui tendit la lettre et la rose. Il la prit, fit jouer la fleur entre ses doigts, son regard s'assombrissant à mesure qu'il lisait.
« C'est un piège, dit-il enfin. Quelqu'un essaie de t'attirer au phare. Hale a encore des hommes au port.
— Hale est arrêté. Tu l'as vu emmené toi-même.
— Arrêté ne veut pas dire sans alliés. Mercer est toujours libre. Le premier officier de Thomas a tiré sur son propre capitaine, Elinor. Ce n'est pas le genre d'homme qui laisse des témoins derrière lui. » Il posa la rose sur la table, plus doucement que nécessaire, et la regarda avec insistance. « Tu ne vas pas y aller. »
Elinor prit la rose, en fit tourner la tige entre ses doigts. Le bois était encore chaud de la longue traversée. Thomas aimait le noyer. Il lui avait offert un cadre en noyer pour sa première miniature, deux mois après leur mariage, et il le gardait sur le manteau de sa cabine.
« Le Dartmouth était en feu, dit-elle lentement. Nathaniel, tu l'as vu. Le pont s'est effondré.
— Oui.
— Et il n'y avait pas de chaloupe disponible pour lui. Les mutins les avaient toutes prises, ou coulées. Il ne pouvait pas quitter le navire.
— Je sais.
— Alors qui a envoyé cette lettre ? Qui connaît nos initiales ? Qui sait que Thomas m'appelait "mon rose" dans ses lettres, et qui aurait pu penser à tailler une rose en bois ?
Nathaniel resta silencieux un long moment, les bras croisés, la pluie gouttant de son chapeau sur le plancher. Puis il dit, d'une voix plus basse :
« Quelqu'un qui a fouillé ses affaires. Quelqu'un qui a lu ses lettres. Mercer, Elinor. C'est le genre de détail qu'un homme qui a vécu aux côtés de Thomas pendant dix ans connaîtrait.
— Et l'écriture ? » Elinor prit la lettre et la tint à la lumière. « Regarde la courbe du *d* final. La manière dont il appuie sur le papier. C'est son écriture, Nathaniel. Je connais cette écriture. Je l'ai passé des années à lire ses lettres depuis l'autre bout du monde. »
Elle n'avait jamais dit cela à voix haute. Le poids de ces années. Thomas qui lui écrivait de chaque port, des lettres pleines de détails perdus dans le sel et les tempêtes, et elle qui les lisait seule dans la maison de Salem, imaginer son visage entre chaque ligne.
Nathaniel la regarda longtemps. Puis il soupira, passa une main sur son visage fatigué.
« Alors qu'est-ce que tu veux faire ?
— Aller au phare.
— Et si c'est un piège ?
— Alors tu viendras avec moi. » Elle leva les yeux vers lui. « Ce soir, à la marée montante. Tu restes hors de vue, dans les rochers. Si c'est Mercer, je t'appelle. Si c'est un fantôme... » Elle fit une pause, déglutit. « Si c'est lui, alors nous saurons ce qu'il veut. »
Nathaniel ne répondit pas tout de suite. Il regarda la pluie qui coulait sur la vitre, la mer invisible au-delà de la brume qui cernait la baie. Quand il parla, sa voix était étrangement douce.
« Tu es sûre ? S'il est vivant, Elinor... s'il est vraiment vivant et qu'il est resté caché une semaine sans venir te voir, alors il y a une raison. Et je ne suis pas sûr que cette raison te plaise.
— J'en ai conscience.
— Il t'a vu le regarder couler. Il sait ce que ça t'a fait. Et il t'attend ce soir au phare, seul, avec une lettre mystérieuse et une fleur en bois ? Je ne veux pas te faire de peine. Mais ce n'est pas comme ça qu'on agit quand on aime quelqu'un. »
Elinor se tut. Les mots pesaient, et elle les laissa peser un instant. Thomas avait lutté contre le mutin, avait poussé une chaloupe vers elle alors que le sang coulait de sa blessure, avait tenté de la sauver. Et puis il avait coulé. L'eau noire s'était refermée sur lui. Elle avait vu la surface se lisser, comme une tombe d'encre.
Si ce n'était pas Thomas, alors qui ?
Si c'était lui... pourquoi attendre une semaine ?
Elle regarda la lettre une dernière fois. Le phare de l'île Rouge se dressait à un quart de lieue de la côte, battu par les vagues, allumé chaque nuit. Un lieu de passage pour les bateaux, le repère des marins qui rentraient au port. Personne n'y habitait. Personne n'y allait, sauf pour changer la mèche ou se cacher.
À la tombée du soir, la pluie cessa peu à peu. Elinor mit son manteau le plus épais, glissa un couteau dans la poche de sa jupe, et suivit Nathaniel par le sentier de galets le long des rochers. Le phare se dressait au bout de la jetée de pierre, sa lampe encore éteinte dans le crépuscule qui tombait. Nathaniel s'arrêta à l'entrée de la cale sèche.
« Je serai là », dit-il en s'accroupissant derrière un gros bloc de granit. « Au premier signe, je viens. »
Elle hocha la tête et continua seule. La porte du phare était entrebâillée, la rouille sur la serrure ancienne. Elle la poussa, entra. Une odeur de bois moisi et de sel. L'escalier en colimaçon s'élevait dans l'obscurité, et en haut, une lueur jaune vacillait. Une lanterne. Quelqu'un était là.
Elinor monta, ses pas feutrés sur les marches de pierre. À chaque marche, son cœur battait plus fort. Elle avait vu la mort sur son visage. Elle avait entendu l'eau se refermer sur lui. Mais une rose de noyer taillée à la main, c'était peut-être la seule chose que Thomas aurait su faire pour dire qu'il vivait.
Elle atteignit la dernière marche. La lanterne éclairait un homme assis sur le coffre à outils, les mains posées sur les genoux. Il était dos à elle, le visage baissé, mais quand il l'entendit, il se tourna.
Une cicatrice profonde lui traversait la joue gauche, de la tempe au menton. Sa chemise était déchirée sur l'épaule, et le bandage de toile qui enveloppait son côté droit était taché du rouge sombre de sang coagulé. Des jours de barbe rousse ombraient ses mâchoires. Mais les yeux qui se posèrent sur elle étaient les mêmes que la nuit où il l'avait poussée dans la chaloupe.
Thomas.
Il ne dit rien d'abord. Il la regarda, un regard ouvert comme s'il lisait toute la semaine dans son visage. Puis il se leva, laissa une main traîner sur le mur de pierre, et avança d'un pas.
« J'ai attendu la nuit pour être sûr qu'on ne me suivait pas », dit-il d'une voix rauque, presque éteinte. « Hale m'a conditionné à la mort, Elinor. Mais ses hommes, les survivants de la mutinerie... ils savent que j'ai survécu. Mercer a tué deux d'entre eux pour les empêcher de parler. Et il me cherche. Il me cherche pour finir ce qu'il a commencé. »
Il s'arrêta à trois pas d'elle, les mains ouvertes, comme pour prouver qu'il ne portait pas d'arme.
« Je veux protéger mon nom. Je veux te protéger toi. Mais je ne peux pas faire ça seul. Il me faut de l'aide, Elinor. Je ne viens pas te demander de me pardonner. Je viens te demander de m'aider à le faire payer. »
Elinor ne répondit pas. Le vent plus fort frappait la vitre du phare, et dans ce silence qui s'étirait, la question qu'elle portait en elle depuis six jours sortit enfin :
« Pourquoi avoir attendu une semaine avant de revenir, Thomas ? Si tu vivais, pourquoi avoir laissé me croire veuve ? »
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