Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 12: Aftermath of a Death
Le corps de Villon reposait encore dans la chapelle quand Marceau franchit les grilles du ministère des Finances. Il avait voyagé trois jours sans dormir, changeant de voiture trois fois, brûlant le faux passeport de Claude Mercier dans une auberge des faubourgs dès qu'il avait touché le pavé parisien. Ses doigts trouvèrent la clé au fond de sa poche—lourde, laide, en fer forgé noir—et la serrèrent comme on serre une amulette.
Le bureau d'Armand sentait le tabac froid et la cire à cacheter. Le général était en chemise, les manches roulées, une carte de Paris étalée sur sa table parmi des rapports que Marceau n'osa pas lire.
— Le moine est mort.
Marceau posa la clé sur la carte. Elle tomba sur le septième arrondissement, à deux pas du ministère.
— Villon. Il m'a tout dit avant de mourir. Le Grand Livre est dans une chambre scellée sous le ministère. Cette clé ouvre la porte. Un valet de la Maison de l'Empereur nommé Giraud détient le mécanisme d'accès—un double, ou peut-être un sceau. Villon n'était pas clair sur ce point. Il est mort avant d'achever.
Armand ne toucha pas la clé. Il la regarda comme on regarde un serpent.
— Il est mort de quoi, exactement ?
— Le cœur. Les moines l'ont confirmé. Mais il avait passé trois ans à gratter les murs en silence, à transcrire chaque chiffre faux de l'Empire. Le cœur, général, c'est ce que ça fait, de porter le poids de ce qu'il savait.
— Et Lefebvre ?
Marceau se raidit. Le fonctionnaire que les moines avaient mentionné, l'homme envoyé trois ans plus tôt.
— Les moines l'ont vu, oui. Il est venu après la disparition de Villon, il a interrogé tout le monde. Ils ne lui ont rien dit—ils ne savaient rien. Mais il a fouillé la bibliothèque. Il cherchait quelque chose. Il n'a rien trouvé.
— Alors nous avons de la chance.
— Nous avons une fenêtre. Pas de la chance. Les moines ont enterré Villon ce matin sous son nom d'emprunt. La rumeur de sa mort ne circulera pas avant des semaines. Mais quelqu'un, quelque part, va finir par se demander pourquoi un ancien ministre des Finances grattait des chiffres dans une abbaye vosgienne.
Armand prit enfin la clé. Elle était massive dans sa main de soldat.
— La chambre scellée. Vous en êtes certain ?
— Villon l'a décrite pendant des années. Il l'a cherchée, même. Le Grand Livre n'est pas un document unique, général. C'est un registre-mère qui consigne chaque entrée fausse, chaque transfert fantôme, chaque tonne d'or qui n'a jamais existé. Sans lui, nous avons des soupçons. Avec lui, nous avons des preuves. Des centaines de pages qui montrent que l'Empire se tient sur du vide.
— Et cette chambre est sous le ministère même. Sous votre ancien bureau.
— Sous les archives. Le niveau le plus bas. Villon n'a jamais réussi à y entrer—il a été arrêté avant. Mais il a laissé des notes. J'ai tout.
Marceau sortit de sa poche le carnet de Villon, usé, couvert d'une écriture minuscule et serrée. Il le tendit à Armand.
— Ceci est plus dangereux que dix bataillons. C'est la carte de toutes les menaces que l'Empire a fabriquées.
Armand feuilleta le carnet, s'arrêtant sur une page marquée d'un pli.
— Vous avez lu ces notes ?
— Trois fois pendant le voyage. Je connais chaque nom, chaque montant, chaque date. Villon avait commencé à tracer les flux réels contre les flux déclarés. L'écart, général, est vertigineux. L'Empire emprunte sur des garanties qui n'existent pas. Il paie des armées avec des promesses sur des mines qui sont à sec. La banque de France tourne sur les fonds de demain pour payer les fournitures d'aujourd'hui.
— Et si nous récupérons ce Grand Livre ?
— Nous n'avons pas besoin de le récupérer. Nous avons besoin de le copier. Et de le faire circuler.
Armand reposa la clé sur la carte.
— Vous parlez comme un révolutionnaire.
— Je parle comme un comptable. Un comptable qui a découvert que le client est en faillite et que ceux qui le savent disparaissent.
Le silence dura. Un fiacre passa dans la rue, ses sabots claquant sur le pavé. Marceau entendit son propre cœur battre dans ses tempes.
— Delacroix est toujours au ministère de la Guerre ? demanda finalement Armand.
— Il y était quand je suis parti. Je n'ai pas pu le revoir.
— Il faut qu'il soit dans la confidence pour la nuit où nous agirons. Une présence aux archives de la Guerre pour couvrir notre mouvement.
— Il acceptera.
— Vous en êtes certain ?
Marceau pensa à Delacroix, à son visage blême quand il avait compris l'étendue du mensonge, à la façon dont il avait dit : *Je savais que c'était faux, mais je ne savais pas que c'était à ce point-là.*
— Il n'a pas le choix. Comme moi. Comme vous.
Armand se leva, arpenta la pièce, revint vers la fenêtre.
— Il faut que je parle à mes officiers. Le mouvement doit s'accélérer. Si Villon est mort, et si quelqu'un finit par faire le lien entre sa vie cachée et sa mort, ils vont tout verrouiller. Chaque registre, chaque archive, chaque chambre scellée.
— Alors il faut agir cette semaine.
— Cette semaine. Vous êtes prêt ?
Marceau inspira. Il pensa à Lyon, à sa femme qui ne savait rien, à ses filles endormies dans leur lit. Armand avait proposé de les évacuer. Il n'avait pas encore accepté.
— Je suis prêt pour l'arithmétique, général. L'arithmétique est exacte. Je suis prêt à faire ce que l'arithmétique commande. Le reste...
Il laissa la phrase en suspens.
— Le reste est affaire de foi.
Armand sourit, pour la première fois depuis que Marceau avait croisé son regard au ministère.
— Vous êtes un drôle de conspirateur, Marceau. Vous calculez la vertu comme on calcule un bilan.
— C'est la seule façon qu'elle tienne debout.
Le général prit la clé et la rangea dans la poche intérieure de son habit.
— Gardez le carnet. Il est plus sûr chez vous que chez moi. Mes quartiers sont peut-être surveillés—un général qui reçoit trop de visites, cela se sait. Rien qu'hier, un homme de Fouché a traîné près de l'écurie.
— Fouché. Vous croyez qu'il sait ?
— Fouché sait tout. La question est de savoir ce qu'il choisit de savoir, et ce qu'il choisit d'ignorer. Il a protégé Villon, c'est certain—ou du moins il a fermé les yeux sur sa fuite. Peut-être parce qu'il prépare sa propre échappatoire. Peut-être parce qu'il veut garder une monnaie d'échange contre l'Empereur.
— Et le préfet de police ?
— On ne peut pas le prendre en compte. Il est à l'Empereur jusqu'à la moelle. Mais il n'a pas d'hommes assez intelligents pour suivre quelqu'un qui ne veut pas être suivi. Et vous, Marceau, vous ne voulez pas être suivi.
Marceau se mit à sourire, pour la première fois depuis la mort de Villon.
— C'est ma formation, général. Un auditeur qui se fait repérer, c'est un auditeur qui ne trouvera jamais rien. J'ai appris à passer dans les murs.
— Passer dans les murs. C'est exactement ce que nous allons faire, à la différence qu'il y aura une porte blindée, un sceau impérial, et probablement une sentinelle.
— La sentinelle, je m'en occupe.
— Comment ?
Marceau avait déjà préparé cette réponse dans la voiture qui le ramenait à Paris.
— Je suis toujours fonctionnaire du ministère des Finances, général. Mon titre est suspendu, mais il n'est pas révoqué. Il me suffit de me présenter à l'entrée, de montrer mes papiers tamponnés—je les ai fait tamponner avant mon départ pour Lyon—et de dire que l'inspection générale exige un audit de nuit de la cave aux archives. Il y a un registre d'accès. Une inspection inopinée, c'est dans mes attributions.
— Et la sentinelle, elle ne vérifiera pas ?
— La sentinelle vérifie les sceaux, pas les raisons. Et pour les raisons, j'ai un ordre écrit, signé par moi-même, sur papier du ministère. La bureaucratie se protège elle-même, général. C'est sa seule vertu : elle rend impossible la distinction entre un ordre légitime et un ordre forgé.
— Sauf que l'ordre doit porter une signature d'autorité.
Marceau sortit une feuille pliée de son manteau.
— Celle du secrétaire général du ministère. Je l'ai copiée fidèlement à partir d'une lettre que j'ai auditée l'an dernier. C'est un usage de mon métier, général : je connais les signatures de tous les hauts fonctionnaires de France. Je les ai recopiées cent fois pour les comparer aux faux.
Armand prit la feuille, l'examina, la plia, la rendit.
— Quand ?
— Dans trois jours. Le temps de contacter Delacroix, de vérifier que Giraud est toujours valet au palais, et de préparer la copie du Grand Livre. Nous aurons besoin de vingt-quatre heures de silence après la nuit de l'audit.
— Vingt-quatre heures, c'est long.
— C'est long, mais c'est nécessaire. Si nous sortons de cette cave avec le Grand Livre, nous aurons besoin de faire traverser Paris à plusieurs centaines de pages. Et si nous sommes découverts, général…
Marceau s'arrêta. Il ne termina pas la phrase. Il n'avait pas besoin de la terminer.
Armand le regarda un long moment.
— Si nous sommes découverts, nous n'aurons pas besoin d'avocat, ni de procès, ni de cellule. Nous serons fusillés dans les fossés de Vincennes avant l'aube. Vous le savez ?
— Je le sais.
— Et vous acceptez ce risque.
— Je l'ai accepté quand j'ai ouvert la première lettre de Valence. J'ai continué à l'accepter à chaque page, à chaque chiffre, à chaque nuit sans sommeil. Le risque n'a pas changé, général. C'est seulement le lieu qui change. Au lieu de mourir pour une question, je vais mourir pour une certitude.
Armand aurait pu répondre. Il ne le fit pas. Il tendit la main, et Marceau la serra, avec la poigne d'un homme qui serre la rambarde d'un navire dans la tempête.
— À dans trois jours, dit Marceau.
— Dans trois jours. Devant la grille du ministère, à onze heures du soir.
— À onze heures et quart. C'est le moment où la relève de la garde se fait attendre. Le soldat de l'entrée sera seul, fatigué, et pressé d'en finir.
Marceau remit son chapeau, s'approcha de la porte, puis se retourna.
— Villon avait une phrase, en parlant du Grand Livre. Il disait : *Le mensonge a besoin de discipline. La vérité n'a besoin que de patience.*
Il sortit dans le soir tombant. La clé restait dans la poche d'Armand. Le carnet brûlait dans la sienne. Derrière lui, dans la pièce qui sentait le tabac, un général de l'Empire avait changé de camp sans avoir tiré un seul coup de feu.
Paris allumait ses réverbères. Marceau remonta son col et marcha vers l'est, vers une chambre meublée rue de Charonne, où il avait loué discrètement une planque sous un faux nom. Le jeu pouvait commencer.
Il s'assit sur le lit défait, sortit le carnet de Villon, et commença à lire la première page. Sa lampe à huile jetait une lumière grasse sur l'écriture fine de l'ancien ministre. Les chiffres dansaient dans sa tête.
Trois jours. Il lui restait trois jours pour apprendre par cœur les mensonges de l'Empire, pour être prêt quand la porte blindée s'ouvrirait, pour ne pas trembler devant ce qui se trouvait derrière.
Il tourna la page. Le Grand Livre attendait.
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