Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 11: The Monk's Secret
L'aube était blanche sur le Chartreuse lorsque Étienne Marceau franchit le portail de pierre. Sous le nom de Claude Mercier, négociant en soie venu chercher le repos, il n'était qu'un pénitent parmi d'autres dans le silence sépulcral des montagnes.
Le père supérieur l'accueillit avec une méfiance polie. Marceau demanda l'ermite frère Augustin, vieux converti de la Trappe, dit-on. Le moine hocha la tête, le conduisit à travers des couloirs voûtés où le froid semblait suinter des murs, jusqu'à une cellule exiguë donnant sur le précipice.
Assis sur une paillasse, un vieillard édenté levait les yeux au ciel. Son visage était creusé comme une terre épuisée, mais ses yeux étaient d'une acuité qui trahissait l'ancien Ministère des Finances.
« Villon », souffla Marceau en refermant la porte.
Le vieil homme ne réagit pas. Il continua à égrener son chapelet entre des doigts osseux.
« On m'appelle frère Augustin, dit-il enfin. Ce que vous cherchez est mort depuis longtemps. »
Marceau sortit une feuille pliée de sa poche — le rapport des mines d'argent d'Almadén, avec sa production réelle, si inférieure à ce que le ministère avait déclaré. Il la plaça devant le moine sans un mot.
Le chapelet s'immobilisa.
Le silence dura si longtemps que Marceau crut que l'homme était tombé en catalepsie. Puis les yeux se levèrent, et ils étaient ceux d'un ministre, brillants de terreur retenue.
« On vous a envoyé. Lefebvre vous a envoyé. »
« Lefebvre est mort », répondit Marceau, bien que ce fût la première partie plausible de son mensonge. Il ne savait pas qui était vraiment l'expéditeur envoyé trois ans plus tôt. « Il a payé de sa vie ce qu'il a trouvé ici. Je suis plus prudent. »
Le moine ferma les yeux. Ses lèvres remuèrent en une prière silencieuse.
« Ils ont tout pris. Ma honte, ma charge, mon nom. Ils ont laissé ceci », il se frappa la poitrine, « pour que je m'accuse devant Dieu chaque jour de ma lâcheté. »
Marceau s'assit sur la seule chaise de la cellule, sans y être invité.
« Vous étiez Ministre des Finances. Vous avez vu les livres. Vous avez compris que la moitié de l'Empire fonctionnait sur du vent — des promesses, des faux bilans, du néant. Puis vous avez disparu. Moi, je viens de découvrir le fil. Je veux l'écheveau entier. »
Le moine le regarda longuement.
« Vous êtes jeune. Vous ne savez pas ce qu'ils font aux hommes qui se dressent contre le mensonge. Le général Armand ne pourra pas vous protéger. Personne ne le peut. »
Marceau se figea. Il n'avait pas mentionné Armand.
« Oh, on parle de vous jusque dans mes montagnes », dit Villon avec un rictus jaune. « Un auditeur obstiné qui achète des dettes de maréchaux morts. On dit que vous cherchez le sommet de la montagne. Que vous ignorez le précipice qui vous entoure. »
« Alors vous savez pourquoi je suis là. »
Le moine se leva avec difficulté. Il marcha jusqu'à une armoire de bois brut, en tira un livre épais relié de cuir rongé. Rien d'autre. Aucune inscription sur la couverture.
« Ma cellule est fouillée une fois par mois. Ils viennent chercher des lettres, des aveux, des secrets. Ils n'ont jamais trouvé ceci, parce que je ne le cache pas. Les moines savent que je possède ma Bible. Personne n'a jamais demandé à la lire. »
Marceau tendit la main. Villon recula le livre.
« Laissez-moi vous raconter d'abord. En quinze cent quatre-vingt-cinq, un banquier italien nommé Ceva inventa un système pour la République de Venise. Le Grand Livre de l'Aigle, on l'appelait — la liste maîtresse de toutes les fausses écritures, où chaque chiffre douteux était réinscrit en une nomenclature parallèle. Ainsi, lorsque les vérificateurs trouvaient une anomalie, ils pouvaient retracer toutes ses ramifications d'un coup d'œil. »
Il ouvrit le livre — oui, c'était bien une écriture, des colonnes serrées, des dates, des montants, des annotations.
« Il y a trois ans, j'ai découvert que quelqu'un utilisa la même méthode pour dissimuler le vol généralisé du Trésor impérial. Chaque billet falsifié, chaque mine surestimée, chaque dette inventée était réinscrite dans un livre parallèle — le véritable compte de l'Empire, connu sous ce nom : le Grand Livre de l'Empire. »
Les doigts de Marceau se crispèrent. Le Saint Graal de papier.
« Je n'ai pas pu le trouver avant qu'ils me prennent. Mais j'en fis la carte. Chaque indice que j'avais découvert, chaque faille dans le système de dissimulation, chaque homme corrompu, chaque transaction factice — je les notai dans ce carnet. »
Il tendit le livre, enfin.
« Vous le voulez. Prenez. Et lorsque vous le tiendrez, vous retournerez à Paris, à la cave du ministère des Finances, dans les archives scellées par l'Empereur lui-même. La troisième dalle du mur ouest, la plus humide. Derrière elle, une petite chambre oubliée. Le Grand Livre est là. »
Marceau prit le carnet.
« Et la serrure », dit-il.
Villon rit.
« Il n'y a pas de serrure à laquelle vous ne puissiez avoir accès avec la signature du Ministre des Finances actuel. Sauf que le ministre actuel ne la donne à personne. »
Le vieil homme s'approcha, baissa la voix :
« Mais il y a une clé. Une seule, vieille de trois ans, forgée par l'ancien serrurier de la Tulleries avant qu'il ne disparaisse. Elle est entre les mains d'un homme de la Maison de l'Empereur, un valet nommé Giraud, qui croit qu'elle ouvre la cave de la vieille porcelaine. Giraud la vendra pour mille livres. Allez le voir avant qu'il ne parle trop. »
Il recula, essoufflé. Son visage était devenu terreux.
« Dites-moi », demanda-t-il soudain. « Vous avez tenu les livres. Vous avez vu comment l'argent disparaît. Pouvez-vous me dire ce qu'il reste, au fond ? »
Marceau hésita. Il pouvait mentir à un moine.
« Peu », dit-il enfin. « Presque rien. »
Villon éclata d'un rire rauque qui se transforma en quinte de toux.
« Trois ans à prier pour la rédemption. Trois ans à me demander si Dieu pardonnerait un homme qui a fait complicitement un empire dans la banqueroute. Vous savez ce que je pense maintenant ? »
Il saisit le bras de Marceau avec une force surprenante.
« Il ne faut pas de rédemption pour l'Empire. Il faut une liquidation. Vous allez le liquider pour moi. C'est la seule absolution que je puisse espérer. »
Simultanément, ses yeux se révulsèrent. Il lâcha prise et bascula en arrière sur la paillasse. Un râle, puis plus rien.
Marceau resta immobile. Il avait vu des cadavres au ministère — jamais un homme mourir devant lui. Il compta jusqu'à soixante avant d'approcher. Aucun souffle. Il toucha la joue — encore chaude, déjà cireuse.
La Bible tomba de la paillasse, ouverte à la page de garde. Une encre sèche, appliquée des années auparavant — la liste des pénitences de frère Augustin. En haut de la liste, une ligne distincte, dont l'encre était légèrement plus récente : « J'ai erré, j'ai gravi la montagne, et j'ai trouvé le néant. »
Marceau la replaça sur la paillasse, remit le carnet dans son manteau. Il sortit dans le couloir. Un moine passait, balai en main.
« Frère Augustin a eu une crise. Je crois qu'il est mort. »
Le moine le dévisagea sans émoi, puis hâta son pas vers la cellule.
Marceau quitta le monastère sans se retourner. Dans une heure, ils découvriraient le cadavre. Dans une journée, peut-être la nouvelle atteindrait-elle Paris. Dans une semaine, on retrouverait un négociant en soie assassiné au fond d'une gorge.
Il avait au moins ça : le carnet sur son cœur, la clé à venir entre les mains d'un valet, et une cible qui se précisa soudain : le mur ouest de la cave des archives, troisième dalle, la plus humide.
Et dans cette chambre oubliée, un livre qui contenait la mort de l'Empire.
Il lui fallut franchir le portail du monastère pour s'apercevoir qu'il tremblait.
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