Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 14: Within the Eagle
La porte de la voûte se referma derrière eux avec un claquement sourd qui résonna comme un coup de canon dans le silence du sous-sol. Marceau tenait la lanterne à bout de bras, la flamme dansante projetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre humide. Henri respirait fort à côté de lui, son sac de toile serré contre la poitrine comme un enfant.
— Le Grand Livre, murmura Marceau, la voix rauque d'émotion.
Au centre de la chambre scellée, sur un pupitre de chêne massif, reposait le registre. La reliure de cuir noir était marquée d'un aigle impérial doré aux ailes déployées, les serres crispées sur un foudre. Mais Marceau, qui connaissait la symbolique impériale dans ses moindres détails, nota immédiatement l'anomalie : l'aigle ne tenait pas les rayons de la foudre dans la posture habituelle du manteau napoléonien. Ses ailes étaient plus étroites, le bec plus courbe. Un aigle plus ancien. Une autre dynastie.
— C'est lui, dit Henri. Le voilà.
Marceau s'approcha lentement, comme on s'approcherait d'une bête sauvage. Ses doigts effleurèrent la couverture. Le cuir était craquelé, usé aux coins, mais le fermoir de cuivre étincelait comme s'il venait d'être poli. Il l'ouvrit.
L'odeur de l'encre ancienne et du parchemin les enveloppa. Les premières pages étaient couvertes d'une écriture serrée, presque calligraphique, que Marceau reconnut immédiatement pour avoir passé sa vie à lire des ledgers : des colonnes de chiffres, des dates, des noms de banques, de maisons de change, de trésoreries provinciales. Mais pas en francs impériaux. En livres tournois. En écus.
— Mon Dieu, souffla-t-il.
— Quoi ? demanda Henri, penché par-dessus son épaule.
— Les entrées les plus anciennes datent de l'Ancien Régime. De 1712 pour la première. Cette fraude ne date pas de l'Empire. Elle est bien plus vieille.
Il tournait les pages avec précaution, les doigts tremblants. Chaque feuillet portait des annotations en marge, des renvois, des signes cabalistiques. Le sigle V+V apparaissait à intervalles réguliers, tracé d'une main ferme. Et au bas de chaque page, une signature différente — des auditeurs, des contrôleurs, des gardes des sceaux dont certains noms étaient gravés dans l'histoire de la monarchie française.
— C'est un système, dit Marceau, la voix devenue presque un murmure. Une machine à siphonner l'argent des royaumes, administrée par des hommes de confiance qui se passaient le flambeau de génération en génération. Les emplois fictifs, les prêts jamais remboursés, les mines d'or espagnoles inventées...
Il sortit son calepin et commença à photographier mentalement les pages les plus récentes, celles qui dataient de l'Empire. Les falsifications danoises, les emprunts russes, les caisses de l'armée d'Espagne. Chaque page était une bombe. Une seule d'entre elles suffirait à faire tomber un ministère.
— Prenez garde, monsieur, murmura Henri soudain.
Tous deux tendirent l'oreille. Un bruit de pas. Lointain, au-dessus d'eux, mais distinct. Un homme marchait dans le corridor principal du ministère. Pas un garde en patrouille — ils connaissaient leur rythme régulier. Cette démarche était irrégulière, pressée.
— Il faut partir, dit Henri.
— Encore une page, dit Marceau en tournant fébrilement un feuillet.
Il tomba sur une entrée datée de 1804, l'année du sacre. Une ligne de crédit fantôme de trois millions de francs, ouverte auprès de la Banque de France et signée par Villon lui-même. Le prédécesseur de Villon avait été contraint de la signer avant son départ.
— C'est la preuve, murmura Marceau. La preuve que Villon n'était pas complice. Qu'il était piégé.
Les pas se rapprochèrent. Marceau arracha trois pages du registre, les plia avec soin et les glissa dans la doublure de son manteau. Puis il referma le Grand Livre, remit le fermoir en place, et jeta un dernier regard à la chambre.
— Et ça, monsieur ? dit Henri en désignant une page tombée à terre.
Une feuille volante s'était détachée du registre pendant leur examen, un feuillet blanc et un autre couvert d'écriture. Marceau la saisit, la plia rapidement — mais dans sa hâte, maladroite, elle lui échappa des doigts et glissa sous le pupitre.
— Laissez-la, dit Marceau.
— Mais si les gardes la trouvent...
— Ils sauront que nous sommes venus, de toute façon. La chambre aura l'air intacte. Une page, c'est rien. Ils croiront à un oubli ancien.
Ils se glissèrent hors de la chambre, refermèrent la porte dissimulée dans la fausse muraille, et remontèrent le corridor étroit. Leurs pas étouffés par la poussière accumulée des décennies. Au bout du corridor, l'échelle de fer. Henri monta le premier, poussa la trappe de bois. Le couloir du sous-sol du ministère était vide.
Mais quand ils atteignirent l'escalier principal, le bruit de pas s'arrêta net. Une silhouette se découpait en haut des marches, vêtue de l'uniforme sombre de la garde du ministère. L'homme s'immobilisa, les regarda. Marceau vit ses yeux se plisser — une hésitation. L'inspecteur des impôts et son commis, dans les sous-sols du ministère à minuit passé.
Le garde ouvrit la bouche pour parler. Et dans ce silence suspendu, Marceau sut que la page était restée là-bas, dans la chambre, comme une signature laissée sur une scène de crime.
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