Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 15: Aftermath of the Break-in
Le souffle court, Marceau et Henri dévalèrent l’escalier de service en évitant les marches qui criaient. Le garde avait crié quelque chose derrière eux — un ordre, une question — mais le sang battait si fort dans les oreilles de Marceau qu'il n'avait rien distingué. Ils débouchèrent dans la cour intérieure du ministère des Finances, là où les chariots de papiers venaient charger les archives destinées au pilon.
— Par ici, souffla Henri.
Ils longèrent le mur sous la pluie fine, feignant l'allure de deux employés en retard pour une livraison. La grille latérale, que Marceau avait repérée lors de son repérage, était fermée par une chaîne cadenassée. Il jura à voix basse, sortit le passe de Villon, força le mécanisme. Le cadenas céda dans un claquement sec.
Une rue étroite, puis la place, puis les boulevards. Ils ne s’arrêtèrent qu’une fois parvenus à la Seine, où les réverbères se reflétaient en pointillés tremblants. Marceau s’accroupit sur un quai, mains sur les genoux, et laissa la pluie laver la sueur de sa nuque.
— L’archive, dit Henri. Nous avons laissé la porte ouverte.
— Il faudra revenir pour la refermer. Plus tard. Quand tout sera calme.
— Et la page ? Celle qui est tombée ?
Marceau ferma les yeux. La page avait glissé du paquet comme une feuille morte, juste au moment où le garde avait braqué sa lanterne vers l’escalier. Ils avaient couru. Il n’existait aucune chance qu’elle passe inaperçue.
— Nous aviserons au jour le jour, dit-il d’une voix blanche.
Ils se séparèrent à la pointe de l’île. Henri regagna son logement chez sa sœur, Marceau prit la direction de la rue de Charonne. Son pas résonnait trop fort sur les pavés mouillés ; il ralentit, s’obligea à marcher comme un noctambule sans conscience, un homme qui rentre d’un mauvais souper.
Dans sa chambre, il aligna les trois pages copiées sur la table, puis les replia dans son carnet de caoutchouc, caché désormais sous une latte du plancher. Il dormit deux heures, d’un sommeil agité, traversé de silhouettes en uniforme.
Au matin, il prit un café au comptoir d’un estaminet près de la place des Vosges et rédigea, sur une serviette, un message codé à l’intention d’Armand : « Les boiseries de la salle du conseil sont vermoulues. Il faudra un charpentier. » — code convenu pour : le raid a réussi, mais des dégâts sont à prévoir.
Il expédia le mot par un garçon de courses et rentra.
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L’après-midi, Armand vint le rejoindre dans une carriole déguisée en livraison de farine. Le général paraissait plus gris que d’habitude, la moustache mal taillée, une cicatrice de barbe rêche autour des lèvres.
— J’ai reçu ton message. Et j’ai appris autre chose.
— La garde, dit Marceau.
— Pire. Trois hommes de la police secrète se sont présentés au ministère à l’aube. Ils ont interrogé les plantons sur l’ouverture de la chambre basse. Le préfet de police est informé.
Marceau demeura immobile. Il sentait le plancher vibrer sous ses semelles, comme si la charpente entière de l’État menaçait de s’effondrer.
— Le garde nous a vus, dit-il. Il pourra nous décrire.
— Deux hommes, l’un grand et maigre, l’autre plus trapu, la trentaine. C’est une description qui peut coller à mille Parisiens. Mais si la police fouille les quartiers…
— Nous n’avons plus le luxe d’attendre. Huit jours, Armand. Davantage et tout s’effondre. Il faut agir plus vite que prévu.
Armand s’assit sur la chaise bancale, ses grandes mains posées sur les cuisses. Il marqua un long silence.
— Pour renverser un trône, il faut des têtes. Des juges, des fonctionnaires, des hommes qui ont le droit de dire que les livres ne concordent pas.
— Villon disait que les autres ministres savaient, souffla Marceau. Ils ont tous touché leur part.
— Raison de plus pour ne pas s’adresser aux ministres. Mais en dessous d’eux, dans la machine, il y a des directeurs de bureau, des commissaires aux comptes, des juges du tribunal de commerce qui attendent un signe pour se ranger du bon côté. Ils ont peur de Bonaparte, mais ils ont encore plus peur de n’avoir pas choisi à temps.
Marceau marcha de long en large dans la pièce étroite. La fenêtre donnait sur un mur aveugle ; l’ombre du bâtiment voisin tombait comme une lame.
— Combien d’hommes pouvez-vous contacter en trois jours ?
— Cinq, peut-être sept. Mais chacun d’eux a besoin d’un niveau de preuve. Une copie, une trace, un quelque chose de tangible.
— J’ai trois pages. Le grand livre est resté dans sa cachette. Si nous y renvoyons quelqu’un pour en copier davantage…
— Risqué. Très risqué. Mais la police de Fouché n’est peut-être pas encore sur nos talons.
Marceau acquiesça, quoique sans conviction.
— Dans ce cas, dès ce soir, je prépare la seconde copie. Demain matin, vous convoquez vos hommes. Nous leur montrerons le nez du cadavre.
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Le soir venu, Henri ne répondit pas à la convocation que Marceau lui avait glissée sous la porte de sa sœur. Marceau attendit dans une allée sombre entre deux maisons de la rue des Francs-Bourgeois, une heure durant. Puis il se résolut à pousser la porte du logement.
La sœur d’Henri, une femme aux mains abîmées par le savon, le reçut avec des yeux rougis.
— Mon Henri est parti ce matin, monsieur. Il a dit qu’il allait porter des papiers à votre bureau.
— Il n’y est jamais arrivé.
— Deux messieurs sont venus le chercher. Ils avaient une voiture sans éclat, grise. Ils ont dit qu’ils étaient des collègues de vous, du ministère. Henri n’a pas semblé inquiet. Il a pris son manteau.
Marceau sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il demanda une description : deux hommes en redingote sombre, chapeaux cabossés, une manière de se tenir rigide. Aucun nom. Ils étaient partis avec Henri, et personne dans la rue n’avait vu la direction prise.
Il remonta à son logement, les mains tremblantes, et écrivit un second message à Armand, plus bref que le premier, presque sec : « On nous a pris le charpentier. »
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Le lendemain, Armand arriva avant même l’aube. Il ne frappa pas ; il poussa la porte, s’assit, et parla sans préambule.
— La police de sûreté détient un jeune clerc de bureau, Henri Aubert. Il est détenu à la Conciergerie, cellule isolée, sans chef d’inculpation. Officiellement, il n’existe pas.
— Nous devons le sortir de là.
— C’est exactement ce qu’ils espèrent. Tu iras le réclamer, et ils sauront que tu es sa tête à connecter.
— Il a vu le grand livre, dit Marceau. Il connaît l’emplacement du coffre, notre plan, mes traits. S’il parle sous la pression…
— S’il parle, nous sommes perdus tous les deux. Mais les garçons comme lui ne cassent pas facilement. Il est têtu.
— Et pourtant un homme seul n’est rien face à une demi-heure de caveau.
Armand se pencha en avant.
— J’ai un magistrat qui nous doit des faveurs. Le président du tribunal de première instance, Doutrelon. Il peut demander une audience au préfet de police, prétendre qu’Henri est un témoin dans une affaire de contrefaçon de monnaie. Cela forcera le préfet à produire Henri ou à le libérer.
— Le préfet ne se laissera pas forcer la main.
— Non. Mais il acceptera peut-être de le libérer contre une faveur. Tout se monnaye, Marceau. La police aussi a ses faiblesses.
Marceau ferma les yeux, revoyant le visage d’Henri tandis que la page tombait derrière eux dans l’archive obscure. Le jeune homme avait montré un cran remarquable cette nuit-là. Il avait couru quand il fallait courir, gardé le silence quand il fallait se taire.
— Il faut aussi continuer notre travail, dit Marceau. Le temps presse.
— Certes, dit Armand. Mais un homme qui abandonne son clerc n’est qu’un chef sans honneur. Et aucun coup d’État ne se bâtit sans honneur. Nous allons donner priorité à Henri. Nous verrons ensuite pour le reste.
Marceau resta silencieux un long moment. Puis il hocha la tête, prit son manteau, et sortit dans la grisaille du matin.
Il avait trois jours devant lui avant que le garde du ministère ne fournisse une description complète aux enquêteurs. Trois jours pour libérer Henri, lever des alliés, saisir l’État par les instruments de ses propres mensonges. Trois jours pour faire de l’ombre une lumière.
Dans la voiture qui les conduisait vers la préfecture, il compta les pavés glissants et se promit de ne laisser personne payer le prix de sa lucidité.
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