Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 21: A Dangerous Offer
La cellule de la Conciergerie sentait le moisi et la paille humide. Étienne Marceau s'était résigné à l'attente, tapissant son esprit de calculs et de colonnes de chiffres pour ne pas sombrer dans la panique. Le paysage politique de Paris se craquelait au-dessus de sa tête, et lui, au cœur de la fissure, ne pouvait qu'écouter les échos lointains de l'émeute.
On vint le chercher moins d'une heure après le midi.
Deux hommes en redingote grise, l'allure discrète mais le pas militaire, se présentèrent au guichet. Le geôlier lui jeta un regard mauvais en ouvrant la porte.
« Marceau. On te réclame. »
Il se leva, les jambes lourdes, et suivit les deux hommes sans poser de questions. Ils ne descendirent pas vers les salles d'interrogatoire. Ils montèrent. On ne monte pas à la Conciergerie. On y descend. Toutefois, ces hommes le firent monter, par des escaliers dérobés, jusqu'à un cabinet lambrissé dont les fenêtres donnaient sur la Seine, grise et boueuse.
Un troisième homme attendait, assis derrière un bureau d'acajou. Il portait la tenue verte du Conseil d'État, et son visage était de ceux qu'on oublie aussitôt qu'on les a vus. Il leva à peine les yeux de ses papiers.
« Asseyez-vous, monsieur Marceau. »
Il obéit. Les deux gardes restèrent debout derrière lui, comme deux statues de pierre.
« Je représente un certain nombre de personnes très influentes, commença l'homme sans préambule. Leur nom ne vous sera pas communiqué. Leur offre, toutefois, vous sera faite clairement.
— Une offre ? » Marceau s'efforça de garder un ton neutre. « En pleine panique financière ? Votre timing est remarquable.
— La panique, précisément. Elle peut cesser, ou elle peut empirer. Cela dépend de vous. » L'homme poussa un portefeuille de cuir noir vers lui. Marceau ne le toucha pas. « Vous avez exposé des faits. Vous les avez exposés avec une précision qui vous honore, quoique la méthode soit… condamnable. Les personnes que je représente sont prêtes à reconnaître votre talent. Elles vous offrent une place permanente au ministère des Finances. Une pension à vie. Des bureaux au Louvre, des dîners aux Tuileries. Et un titre, si vous le souhaitez. Baron.
— Et en échange ?
— En échange, vous publiez une rétractation. Vous désavouez le pamphlet comme un acte de démence ou d'imposture — la formulation vous appartient. Vous signez une déclaration attestant que les chiffres cités furent exagérés ou falsifiés par des ennemis de l'Empire. Et vous livrez les noms de vos complices. » L'homme eut un sourire mince, dépourvu de chaleur. « Tout cela sera fait dans la discrétion la plus totale. Vous n'êtes pas le premier homme doué à avoir dépassé les bornes. Vous seriez le premier à en tirer un portefeuille.
Marceau sentit ses mains se serrer sous la table. La tentation fut brève, mais réelle. Une existance confortable. Une position. Plus jamais de bureaux mal éclairés dans les provinces, jamais plus d'inventaires poussiéreux, jamais plus de cette vie de médiocre comptable. Il ferma les yeux une seconde, et il vit la pierre grise de Lyon, sa femme morte depuis dix ans, ses soirées solitaires devant des registres épais comme des tombes.
Puis il se souvint de la phrase gravée sur la façade du Grand Livre à Paris, celle qu'il avait fallu gratter pour révéler les vraies comptabilités. *In gallicae regis usum*. Un siècle de mensonge institutionnalisé.
Il rouvrit les yeux.
« Votre offre est généreuse, monsieur… ?
— Vous pouvez m'appeler Valmont, dit l'homme. Le nom importe peu.
— Fort bien. Valmont. » Marceau pencha la tête, comme s'il considérait une colonne de chiffres têtue qui refusait de s'arrondir. « Je vous demande une journée. Pas pour réfléchir sur l'offre en elle-même — celle-ci est limpide — mais pour considérer les implications politiques de ma réponse. Car, voyez-vous, si j'accepte, je devrai connaître précisément lequel de mes complices doit être sacrifié pour que la panique s'apaise sans causer de dégâts irréparables à la crédibilité du trésor. Si je désavoue trop brutalement, le public croira que vous m'avez acheté. Et cela, à terme, serait pire pour vous que si je persistais dans mon déni.
Le fonctionnaire plissa les yeux. Les gardes derrière Marceau se raidirent d'un cran.
« Vous parlez comme un négociateur, pas comme un prisonnier.
— Je suis comptable, monsieur Valmont. Je négocie depuis toujours, mais mes adversaires précédents étaient des chiffres. » Marceau posa les paumes à plat sur la table. « Ce n'est pas une manœuvre. Je suis sincèrement tenté par votre proposition. Un homme seul, sans famille, sans héritiers — la pension et le titre sont des biens réels. Mais je refuse de me jeter tête baissée dans un arrangement qui pourrait, dans six mois, me conduire sous les fourches caudines de l'opinion. Donnez-moi vingt-quatre heures. Demain, à la cinquième heure, je vous remets ma réponse.
Valmont observa un silence long. Le bruit de la ville parvenait tamisé à travers les vitres : les clameurs d'une foule qui stationnait sans doute devant le Palais-Royal, les trompes lointaines d'une garde en mouvement.
« Les personnes que je représente n'aiment pas l'attente.
— Et moi, monsieur Valmont, je n'aime pas les offres qui ressemblent à des trappes. Je vous demande une journée. Vous avez le loisir de la refuser, et je serai renvoyé à ma cellule où l'on m'oubliera — ce que vous ferez de toute façon, une fois la panique retombée. »
Le fonctionnaire se leva. Sa chaise racla le parquet. Il marcha jusqu'à la fenêtre et contempla la Seine.
« Une journée. » Il se retourna, les mains jointes derrière le dos. « Mais je vous préviens, Marceau. Si vous tentez d'abuser de cette journée pour faire courir de nouveaux pamphlets ou pour contacter vos affidés, la proposition sera retirée et vous serez traduit devant une commission militaire. Vous connaissez la rapidité de ces commissions.
— Je n'ai pas l'intention de publier quoi que ce soit. Quant à contacter qui que ce soit — » Marceau haussa les épaules. « Je suis en prison. Je ne vois pas comment je pourrais écrire à quiconque.
— Vos visiteurs, vos gardiens, vos repas. Tout sera surveillé. Ne nous sous-estimez pas.
— Je ne fais que des calculs exacts, monsieur Valmont. C'est mon métier. »
Le fonctionnaire fit signe aux gardes. Marceau fut reconduit par les mêmes escaliers dérobés, mais cette fois, au lieu de le ramener vers sa cellule d'origine, on le fit passer par une cour intérieure, puis par une porte basse qui donnait sur un appartement de fonction, meublé proprement : un lit, une table, une chaise, un broc d'eau. La fenêtre était grillagée, mais donnait sur une cour où des arbres commençaient à bourgeonner.
« On vous amènera un repas décent, dit un des gardes avant de s'en aller. Vous êtes un hôte de marque, à présent. »
La porte claqua. Marceau compta les battements de son cœur.
Il n'avait aucun moyen de contacter Armand. Toute la machination — la publication du second pamphlet, la pression sur les orateurs, la coordination avec Henri — lui passait sous le nez. S'il ne trouvait pas un moyen de communiquer avant la cinquième heure du lendemain, il devrait choisir entre la trahison ou la mort. Les deux options, pour un homme de sa trempe, étaient également insupportables.
Puis il remarqua le volume posé sur la table. Une édition du *Traité de la richesse des nations* d'Adam Smith, reliée en cuir, les pages usées. Il s'approcha. Une note manuscrite, glissée sous la tranche, attira son œil.
Elle était écrite d'une main ferme et rapide, au crayon :
*« Votre prédécesseur dans cette chambre était un homme du Trésor. Il y a laissé un double de la clé du coffre de la commission de liquidation. Le coffre se trouve au sixième bureau des Archives, sous la lettre C. Les registres de la liquidation sont toujours là. L'homme qui vous offre la baronnie en est le président. Demandez à voir les pages 410 à 430. »*
Pas de signature. Mais le choix du chiffre — 410 — n'était pas anodin. C'était la somme exacte du déficit révélé dans son pamphlet.
Marceau plia la note, la glissa dans sa botte, et s'assit sur la chaise face à la fenêtre grillagée, les mains croisées sur les genoux.
Il y avait quelqu'un d'autre dans ce jeu. Quelqu'un qui voulait que le ministère éclate. Quelqu'un qui connaissait les chiffres exacts de la dette, et qui avait accès à une chambre spéciale de la Conciergerie.
Il sourit pour la première fois depuis son arrestation.
La journée de réflexion qu'il avait demandée, il ne la passerait pas à peser le pour et le contre d'une baronnie. Il la passerait à déchiffrer qui, dans l'entourage de Napoléon, avait intérêt à enterrer son propre ministre des Finances.
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