Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 20: Panic in the Streets
La pluie tombait sur Paris comme une malédiction. Des files d'attente s'étiraient devant les banques fermées, leurs volets de fer baissés comme des paupières sur des morts. Sur les boulevards, des grappes de citoyens s'agglutinaient autour des affiches placardées par le ministère, messages officiels que personne ne lisait plus, car la rumeur allait plus vite que l'État lui-même. On parlait d'une trahison au sommet, d'un secret enfoui dans les caves du Trésor, d'un chiffre que nul n'osait prononcer.
Perché à la fenêtre d'un grenier rue de la Verrerie, Étienne Marceau observait la foule qui tournait en rond comme un chien sans maître. Il avait retiré l'habit fin prêté par le tailleur de Saint-Honoré — celui-là même qui pourrait le trahir — et portait à nouveau ses vêtements ternes d'auditeur, un pardessus élimé à l'épaule. Le contraste était presque comique. Le pamphlet avait fait son œuvre, mais son auteur se cachait désormais au cinquième étage d'un immeuble à louer, derrière une porte qu'Armand avait payée un mois d'avance sans laisser de nom.
La porte s'ouvrit sans crier. Armand entra, ses bottes crachant des éclats d'eau sur les lattes du plancher. Il portait encore son uniforme de général, mais il l'avait dépouillé de ses épaulettes, un geste étrange, presque nu. Le drap bleu de l'habit semblait lourd de toute la pluie du monde.
— L'Empereur a ordonné à la garnison de Paris de dégager la place Vendôme, dit Armand sans préambule. Ils ont déployé le 6e régiment, celui de La Tour-Maubourg. Mes ordres étaient écrits de la main du ministre de la Guerre : feu à volonté si nécessaire.
— Et qu'avez-vous fait ?
Armand s'assit en face de Marceau sans ôter son manteau mouillé. Une flaque se forma entre ses pieds comme une mare de conscience.
— J'ai ordonné le contraire. J'ai transmis au colonel du 6e un ordre contresigné de ma seule autorité : baïonnettes au repos, pas de cartouches dans les chambres, et dialogue avec les meneurs. Le colonel a obéi, mais il avait les yeux d'un homme qui sait qu'on le pendra pour cela. Les soldats n'ont pas tiré. La foule a crié « Vive la Garde ! », puis « Vive personne ! ». C'est confus, mais il n'y a pas eu de sang.
Marceau ferma les yeux un instant. Le soulagement fut bref. « L'Empereur a ordonné le feu et un général a refusé. Cela ne restera pas secret. Avant le soir, tu seras destitué, et le 6e sera dissous ou envoyé en Espagne. »
— La Tour-Maubourg est un vieux renard, dit Marceau. Il comprendra le sens de ton ordre. Mais ses chefs d'escadron te dénonceront pour sauver leur peau. Combien de temps avant qu'on vienne toquer à cette porte ?
— Moins d'une journée. Peut-être moins de douze heures. Mais je ne suis pas venu pour parler du 6e. Le reste de l'armée est instable. Les soldats de ligne parlent entre eux, les sergents se taisent — ce qui est plus grave. Une troupe silencieuse est une troupe qui réfléchit. À la caserne de Courbevoie, un caporal a lu ton pamphlet à voix haute devant son escouade. On l'a arrêté, mais le mal est fait. La garnison de Vincennes a renvoyé sa solde au ministère par cocarde, comme pour dire : « Nous ne savons pas à qui nous la devons. »
Il tira une pipe vide de sa poche et la mordit sans l'allumer, une habitude nerveuse que Marceau lui connaissait.
— L'Empereur a convoqué le Conseil privé ce matin. Le maréchal Soult est arrivé de Vincennes en pleine nuit. On dit que La Rochefoucauld est resté enfermé avec Sa Majesté depuis hier soir, et que la porte du cabinet a claqué si fort qu'on l'a entendue jusque dans la galerie des glaces. Personne ne sait ce qui s'y est dit. Mais le mot « Grand Livre » court dans les couloirs du palais comme une souris dans une maison vide.
Marceau se leva et fit trois pas dans la pièce. Les planches gémirent sous son poids. Il pensa à Henri, Bezons, à l'ex-député ruiné qui devait rassembler ses créanciers, au banquier qui avait promis de faire sauter la Banque de Lyon. Aucune lettre ne leur était parvenue depuis son arrestation simulée. Ce qui avait été conçu comme une fuite en avant organisée s'était transformé en improvisation nerveuse, chaque heure ajoutant une couche d'inconnu à leurs plans.
— Le problème, dit Marceau lentement, c'est que nos complices n'ont plus de chef. Hier, j'étais arrêté, conduit à la Conciergerie, puis relâché par une ironie que je m'explique encore mal. Bezons me croit peut-être mort. Henri panique. Le banquier Thibaut doit se demander si l'on ne l'a pas dénoncé. Ils vont tous agir de leur côté, sans coordination, et chacun de leurs gestes désordonnés nous expose plus qu'un plan cohérent ne le ferait.
La fenêtre trembla sous une rafale. Quelques gouttes passèrent par le joint mal ajusté et tombèrent sur le rebord, comme autant de petites incertitudes qui se fracassent.
Un bruit de pas dans l'escalier. Marceau se tendit, chercha des yeux une issue. Armand posa la main sur sa poche où l'on devinait la forme d'un pistolet à chien plat. Mais la porte s'ouvrit sans être heurtée — Henri entra, les vêtements trempés, le souffle court, l'air d'un homme qui a traversé tout Paris en courant.
— Vous êtes vivant, dit-il en s'appuyant contre le chambranle. Dieu soit loué.
— Que se passe-t-il ?
Henri ferma la porte derrière lui, longtemps, comme s'il s'assurait que rien ne le suivait. Puis il parla tout bas.
— J'ai quitté la Conciergerie ce matin — Bezons m'a fait libérer à nouveau, une formalité après votre échange. Mais dans les couloirs, j'ai vu passer un ordre signé de Fouché. Il n'est plus au ministère de la Police, mais il garde ses correspondants, et l'ordre dit ceci : « Le maréchal Jourdan est mis aux arrêts domiciliaires. Sa dette sera soldée par l'Empereur en personne, à titre exceptionnel, pour préserver l'honneur de l'armée. » — C'est ainsi qu'ils enterrent le scandale. Ils paient Jourdan et font porter l'oubli sur le reste.
Marceau échangea un regard avec Armand. Leur meilleure preuve — la note de Jourdan — venait d'être éteinte par un geste impérial. Le ministère pouvait désormais dire : la dette du maréchal était une affaire personnelle, Soldée, l'incident clos.
Mais le Grand Livre, lui, n'avait pas de solde. Le Grand Livre était un abîme sans fond.
— Il faut frapper plus fort, dit Marceau. Sur une chose que l'Empereur ne pourra pas réparer d'un trait de plume.
— Soyez précis, dit Armand.
Marceau alla à la table, écarta un exemplaire du *Moniteur* froissé, et déplia une carte de Paris volée dans un guide touristique du temps de paix. Le papier craqua. Il posa l'index sur la place Vendôme, puis le déplaça vers les Tuileries.
— Les régiments de ligne hésitent. Vous l'avez dit. La Garde impériale, elle, reste fidèle. Mais la Garde a besoin d'officiers généraux pour lui transmettre ses ordres, et il n'y a que trois hommes qui puissent les donner : Mortier, Lefebvre et le duc de Danzig. Si l'on peut en toucher un seul — non pas pour le rallier, mais même pour semer le doute sur sa fiabilité — l'Empereur hésitera à déplacer sa Garde, et la Garde immobilisée, la ville appartient à ceux qui savent lire la foule.
Armand resta silencieux un long moment. Il mordit le tuyau de sa pipe, puis la retira.
— Le duc de Danzig est à Paris. Il dîne ce soir chez Cambacérès. Bezons peut m'y faire entrer sous prétexte d'une urgence administrative. Je ne lui demanderai pas de trahir, je lui demanderai de ne pas obéir. C'est une nuance, mais les soldats comprennent les nuances.
Il se leva, ajusta son habit sans épaulettes comme on ajuste un costume de théâtre.
— Mais je ne puis plus rester ici. Si la police me cherche, c'est ici qu'elle viendra. Je serai à l'hôtel de la Trémoille sous le nom de Monsieur Ferrand. Vous me trouverez par Thibaut le banquier.
Henri leva une main.
— Et Bezons ? Il réclame depuis ce matin que je lui dise où vous êtes. Il s'inquiète, ou il fait semblant de s'inquiéter. Il veut être de la partie, et il sait qu'il n'y est pas.
Marceau pesa la question. Bezons était une corde raide au-dessus d'une rivière qu'on ne voyait pas au fond. Le préfet de police avait trop d'intérêts à protéger, trop de cadavres dans ses tiroirs. Mais il avait aussi la clé des cellules et l'oreille des ministres.
— Dites-lui que je suis mort. Dites-lui que la Conciergerie a été une mise en scène contre lui, qu'Armand et moi l'avons joué pour qu'il nous croie plus proches du pouvoir que nous ne le sommes, et que maintenant il est libre de choisir son camp sans que personne ne le surveille.
Henri plissa les yeux.
— Vous voulez qu'il agisse de sa propre initiative ?
— Je veux qu'il se croie libre. C'est ainsi qu'on voit la couleur d'un homme. Il se ralliera, ou il dénoncera — mais il le fera en premier et par lui-même. Et le premier geste est toujours un aveu.
Henri acquiesça, sans conviction. Il sortit aussi vite qu'il était entré. La porte claqua, retournant la pièce à son silence mouillé.
Armand se tourna vers Marceau.
— Et vous ? Que ferez-vous, pendant que je vais sonder le duc de Danzig, pendant qu'Henri va mentir à Bezons, pendant que Thibaut est peut-être en train de racheter les billets de la Banque de France en sous-main ?
Marceau revint à la fenêtre. La foule s'était dispersée place de l'Hôtel de Ville, mais quelques hommes restaient debout sous la pluie, regardant les affiches officielles comme si les mots allaient changer s'ils les fixaient assez longtemps.
— Je vais écrire. Encore. Toujours. Le pamphlet qui court la ville n'est que la moitié de la charge. L'autre moitié est celle que Je mettrai dans la bouche des orateurs de quartier, des prêtres qui ont perdu leurs rentes, des veuves qui attendaient des pensions. Le ministère peut faire taire une voix. Il ne peut pas faire taire dix mille voix qui répètent un même chiffre : 410 millions. C'est le trou. Il faut que tout Paris sache ce chiffre par cœur, comme il connaît le nom de sa propre paroisse.
Il se rassit à la table, prit une plume qu'il tailla d'un geste sec, et plongea dans l'encrier.
Armand le regarda un instant, puis gagna la porte.
— Le duc de Danzig dîne à huit heures. Si je ne suis pas rentré demain matin, c'est que l'Empereur m'a fait arrêter ou que je vous ai rejoint à la frontière.
Marceau leva la tête.
— Ni l'un ni l'autre, général. Vous reviendrez. Nous avons trop de comptes à régler pour que vous disparaissiez dès maintenant.
Armand esquissa un sourire fatigué, referma la porte derrière lui, et ses pas décroissants dans la cage d'escalier furent les seuls bruits d'un monde qui tremblait sans encore se briser.
De la fenêtre, Marceau regarda la pluie tomber sur Paris. Quelque part, dans une salle des Tuileries encore allumée, un Empereur lisait peut-être un manuscrit, suivi d'un billet de dette d'un maréchal ou de la lettre d'un chambellan fébrile. Les pièces d'un échiquier se déplaçaient, non selon un plan, mais par leur propre poids, chacun de leurs mouvements provoquant le suivant sans qu'aucun joueur n'ait la main sur l'ensemble.
Il posa la plume et écrivit. La première phrase du nouveau pamphlet était simple :
« On vous a fait payer la guerre. On vous a fait payer la gloire. Maintenant, comptez avec nous la dette que l'État n'a jamais eu l'intention de vous rendre. »
La pluie redoubla contre la vitre. Sur la place, un homme retira son chapeau et le laissa se remplir d'eau sans le vider. Personne ne lui demanda pourquoi. Personne n'osait poser de questions, désormais. Paris vivait dans l'attente d'une réponse que nul ne savait formuler, et cette attente était le seul fait nouveau de la journée.
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