Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 23: The Coup Within
Les deux hommes se tenaient dans la cellule transformée en quartier général improvisé. Armand consultait une carte de Paris sur la table, ses doigts sales traçant des itinéraires entre les casernes, les ministères et le Palais-Royal. Marceau, de son côté, relisait le brouillon du budget républicain, une feuille de papier épais qu'il avait récupérée parmi les documents du cellulaire. Le silence entre eux évoquait moins la complicité que l'entente circonspecte de deux débiteurs forcés de partager la même insolvabilité.
« Quarante-huit heures, dit Armand sans lever les yeux. Nous avons quarante-huit heures avant que l'aigle ne prenne son envol pour Schönbrunn. Après cela, il ne sera plus qu'une légende à l'étranger, et nous serons des traîtres sans victoire à offrir au peuple.
— Et sans armée, ajouta Marceau. Le duc de Danzig n'a pas confirmé sa loyauté ; la moitié des régiments parisiens n'ont pas encore pris connaissance de ton nom. Nous jouons une partie dont nous ignorons le nombre de cartes.
— C'est ce qui rend la partie jouable. Si nous connaissions les cartes, l'Empereur les connaîtrait aussi. »
Un coup sourd contre la porte interrompit leur conciliabule. Un officier, le visage pâle sous son bicorne défraîchi, entra sans attendre la permission. Il murmura quelque chose à l'oreille d'Armand, dont la mâchoire se serra en une ride blanche. Marceau regarda l'officier sortir, puis attendit que la porte se fût refermée.
« Parle, dit-il.
— Bezons a reçu l'ordre de m'arrêter. Il y a vingt minutes. Ainsi que quatre autres colonels dont je croyais pouvoir me porter garant. Et six cents hommes de la garde impériale se déploient vers les dépôts d'armes du faubourg Saint-Antoine. »
Marceau ne broncha pas. Il replia soigneusement le brouillon du budget et le glissa dans sa poche intérieure. « L'Empereur a deviné. Peu importe par quel canal — Valmont a vendu notre conversation, ou Danzig a parlé, ou simplement la peur de Napoléon lui a donné la vision d'un homme traqué.
— Le temps vient de se comprimer, dit Armand. Quarante-huit heures ne sont plus que six. Mes unités loyales comptent quatre cents hommes répartis dans trois casernes. Pas davantage. Veux-tu toujours rédiger un budget, ou préfères-tu rédiger des épitaphes ? »
Marceau se leva, ôta ses lunettes, les essuya sur son gilet. Le geste le calma. « Ton plan initial prévoyait de prendre les ministères, la banque, les imprimeries et le télégraphe. Combien de temps te faut-il pour exécuter ce plan — non pas dans quarante-huit heures, mais dans cette nuit même ?
— Quatre heures, si je trouve des hommes qui savent ouvrir les portes sans qu'on les leur ouvre. Six, si nous devons les enfoncer.
— Alors prends-en huit. Pendant que tu ouvres les portes, je ferai en sorte qu'elles restent ouvertes. »
Les ordres d'Armand claquèrent dans les couloirs de la Conciergerie, puis dans les rues de la rive gauche où des cavaliers, des courriers ordinaires, portaient des plis pliés à des adresses connues seulement d'eux-mêmes. Marceau, de son côté, demanda une plume et une feuille de papier pour rédiger une proclamation qu'il savait ne pas pouvoir signer avant l'aube. Il écrivit néanmoins, comme un comptable qui prépare ses livres avant l'inventaire.
À onze heures du soir, la grande horloge de la Conciergerie sonna les trois quarts. L'officier revint. Armand sortit sans un mot, avec un seul regard en arrière — un regard qui disait : si tu me trompes à cette heure-ci, je ne serai plus là pour te demander des comptes. Marceau hocha la tête. Le regard répondit : si tu échoues, je rédigerai ton inventaire.
Dans la nuit, Paris semblait tenir son souffle, comme une assemblée de débiteurs attendant l'ouverture des livres. Le régiment de la caserne de Reuilly se joignit au cortège sans résistance — son colonel, un homme grisonnant qui avait servi sous Jourdan, avait reconnu le nom d'Armand sur l'ordre écrit de marche. Le régiment de Popincourt, lui, hésita. Un capitaine tenta une harangue ; on lui répondit en le mettant aux arrêts dans sa propre chambrée. Le dépôt d'armes de la rue de Charenton fut ouvert en dix minutes par un sergent qui avait davantage de foi en la solde impériale — mais encore plus de foi en un gouvernement qui promettait de la payer.
Les ministères tombèrent un à un, comme des dominos sous la poussière. Le ministère de la Guerre — trois sentinelles désarmées, un secrétaire qui signa la reddition sans demander de garanties. Le ministère des Finances — déjà vide, les rats ayant senti le naufrage. Le ministère de la Police — Bezons s'y trouvait encore, et Armand le laissa libre de ses mouvements, comme on laisse un témoin libre de ses mensonges.
À deux heures du matin, le palais des Tuileries se dressait devant eux, fenêtres noires, portes closes. Armand fit approcher un bataillon de grenadiers dont la fidélité avait été sondée par le duc de Danzig — et qui, selon les nouvelles reçues quelques instants plus tôt, était prêt pour la dernière épreuve.
Marceau attendait dans la cour, seul, entre deux lanternes qui faisaient vaciller son ombre sur les pavés. Une forme détachée des propres ombres du palais, un laquais essoufflé, accourut vers lui d'un pas pressé.
« Monsieur Marceau, dit l'homme en se découvrant, le maréchal Armand est entré dans le palais. L'Empereur n'a pas offert de résistance, mais il a exigé un entretien avec vous. Il demande à voir le commissaire aux comptes. »
Le vent du matin passa sur la cour, soulevant les feuilles mortes que personne n'avait balayées. Marceau ajusta ses lunettes. Le silence, après la longue marche, avait la densité des livres qui attendent d'être ouverts.
Il suivit le laquais dans l'ombre du palais, là où l'aigle impérial attendait son dernier auditeur.
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