Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 24: Aftermath of the Night
Le silence de la salle du Trône était celui d’une cathédrale après l’orage. Les candélabres jetaient une lumière tremblante sur les boiseries dorées, et l’on entendait encore, par les fenêtres ouvertes, les clameurs lointaines des régiments qui se regroupaient sur le Carrousel. Marceau se tenait à trois pas de l’Empereur, les mains croisées derrière le dos, la plume encore tachée d’encre sur les doigts.
Napoléon était assis, non sur le trône, mais sur une simple chaise droite qu’on avait tirée près de la cheminée éteinte. Il portait la redingote grise, mais sans bicorne, et ses cheveux retombaient en mèches grises sur un front de marbre. Il regardait Marceau comme on examine un compte truqué.
« Vous êtes donc le commissaire aux comptes, dit-il d’une voix sourde, presque curieuse. Celui qui a découvert que mon Empire était en papier. »
Marceau s’inclina légèrement. « Je suis Étienne Marceau, inspecteur des contributions, oui, Sire. Et je n’ai rien découvert que vos propres registres ne dissimulaient mal. »
Napoléon laissa échapper un rire sec, sans joie. « Mes registres. Mes registres ont fait trembler l’Europe pendant quinze ans. Ils ont financé des armées que le Trésor n’a jamais vues. Ils ont payé des victoires que personne n’a vérifiées. Et vous, un gratte-papier de Lyon, les avez déchiffrés en une nuit d’insomnie ? »
« En plusieurs nuits, Sire. Et je n’ai pas déchiffré : j’ai additionné. C’est une compétence que vos ministres avaient négligée. »
Le silence retomba. Par la porte entrouverte, Armand apparut, casqué, la main sur la poignée. Il jeta un regard à Marceau, puis à l’Empereur, et referma sans un mot. L’entretien devait rester privé.
Napoléon se leva. Il était plus petit que Marceau ne l’avait imaginé. Sa présence, pourtant, emplissait la pièce comme une artillerie en batterie.
« Vous avez gagné une bataille, Marceau. Une bataille de papier, mais une bataille tout de même. Qu’allez-vous faire de l’Empire ? Le fondre en république ? Nommer ce soldat à la tête d’un directoire ? Armand a du courage, mais il n’a pas d’idées. »
« Il a une idée, Sire : la nation ne doit plus être une ferme à impôts de votre ambition. »
Napoléon plissa les yeux. « Vous parlez comme un idéologue. Les idéologues ne durent pas. Ils meurent sur la place publique, ou ils meurent dans les salons, noyés de compliments. Vous, vous êtes un comptable. Vous mourrez d’ennui. »
« Je suis prêt à mourir autrement, Sire. Mais pas maintenant. Le Trésor est vide, les banques refusent de payer, et les provinces n’ont pas encore appris que vous n’êtes plus Empereur. Si je vous laissais partir à Schönbrunn, ce serait un service rendu à l’Europe entière. »
Napoléon eut un sourire sans chaleur. « Schönbrunn est un palais confortable. On y joue, on y chasse, on y donne des bals. Mais vous n’avez pas l’intention de m’y laisser aller, n’est-ce pas ? »
« Non, Sire. Vous resterez. Vous serez jugé par vos propres tribunaux, ou vous signerez une abdication en bonne et due forme. Mais vous ne quitterez pas Paris. »
« Et si je refuse ? »
« Alors vous accorderez une retraite honorable à vos anciens ministres, mais vous ne verrez plus que les murs d’une forteresse. C’est votre choix. Mais je vous conseille de relire vos propres archives avant de décider. Elles contiennent des lettres de vos maréchaux qui seraient lues avec intérêt par nos nouveaux tribunaux. »
Napoléon le fixa un long moment. Puis il se rassit, comme si un poids invisible s’abattait sur ses épaules.
« Que voulez-vous, au juste ? »
C’était la question que Marceau attendait. Il ne la laissa pas trembler dans sa réponse.
« Une banque nationale, Sire. Une banque qui ne dépendra pas de vos décrets ni de vos conquêtes. Une institution qui empruntera à la nation, qui garanti par la nation. Et une monnaie qui ne sera pas celle de l’Empire, mais celle de la République. Votre fortune personnelle, les biens de votre famille, les ors de la Couronne : tout cela servira de fonds de départ. Vous avez volé l’Europe pendant vingt ans. Il est temps que l’Europe récupère ses dépôts. »
Napoléon rit, cette fois franchement, d’un rire qui fit écho dans la pièce vide. « Vous êtes un voleur, Marceau. Un voleur de grande route qui exige que le bandit lui remette son butin. Vous êtes pire que Talleyrand. »
« Talleyrand vous a trahi avec des mots. Je vous trahis avec des chiffres. C’est plus durable, Sire. »
L’entretien s’acheva sans solution. Marceau sortit, salua froidement la garde impériale qui semblait attendre des ordres d’un fantôme, et traversa les couloirs déserts du palais. Armand l’attendait dans la cour des Tuileries, entouré d’officiers. La lumière grise de l’aube dessinait les contours d’un Paris encore incrédule.
« Alors ? demanda Armand, la voix tendue.
— Il ne signera rien ce matin. Il joue le temps. Il croit que ses généraux vont se rassembler autour de lui. »
Armand cracha par terre. « Le duc de Danzig a fait défection pendant la nuit. Il a pris ses hommes et ses armes. On dit qu’il entraîne les garnisons de l’Est. »
Marceau serra les mâchoires. « Et son neveu ? L’enfant ? »
« Il n’est pas dans le palais. Il a fui avec une escorte fidèle, sans doute vers l’Italie ou vers les garnisons du Rhin. Nous ne savons pas où. »
Marceau regarda un instant le ciel qui s’éclairait au-dessus des toits. L’Empire avait quitté les Tuileries par une porte de service, un enfant sur un cheval, et un maréchal traître en route vers l’est. La lutte était loin d’être terminée.
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Dans le bureau du Ministère des Finances, trois jours plus tard, Marceau fit face à son premier vrai défi. Armand avait accepté de le nommer ministre, mais sous le titre provisoire de « commissaire général des finances », pour ne pas provoquer les monarchistes. La pièce était nue : un bureau massif, des étagères vides, une carte de France aux frontières incertaines.
Henri y entra, l’air grave, portant une chemise de cuir sous le bras.
« Voilà l’état du Trésor. Les comptes de la Banque de France, les réserves de la Monnaie, les dépôts des caisses d’épargne. J’ai fait toute la nuit. Ce n’est pas beau. »
Marceau ouvrit la chemise. Les chiffres se déployaient sous ses yeux comme des troupes en déroute. Les revenus des domaines étaient hypothéqués trois fois. Les emprunts russes, jamais remboursés. Les concessions italiennes, vendues à des banquiers anglais qui attendaient patiemment. Au total, le Trésor présentait un déficit qu’il ne pouvait plus cacher : plus de deux milliards de francs, si l’on comptait les intérêts différés.
Il referma la chemise lentement.
« Henri. Fais publier un communiqué. Trois phrases. »
Henri sortit une plume. « Dictez. »
« Première : le gouvernement provisoire constate l’état exact des finances de l’Empire. Deuxième : cet état sera rendu public dans son intégralité aux prochaines heures. Troisième : aucune dette reconnue par l’État ne sera répudiée. »
Henri leva les yeux, incrédule. « Mais c’est reprendre tout le poids de ses dettes ! Vous allez déclarer que nous devons deux milliards à des banquiers qui nous haïssent !
— Précisément. Et tu ajoutes une phrase : le gouvernement provisoire propose à la nation de garantir ces dettes par un emprunt national à souscription libre. Chaque citoyen français, chaque lyonnais, chaque villageois pourra acheter un titre de la dette. Nous ne serons plus des sujets d’Empire endettés. Nous serons des associés de la République. »
Henri hésita. « Et si les citoyens ne veulent pas acheter ? »
Marceau regarda la fenêtre. Dans la rue, une foule silencieuse s’était massée devant la banque, où une file de déposants restait immobile, la gorge serrée, attendant des nouvelles.
« Ils achèteront, dit-il doucement. Parce qu’ils ont tout perdu s’ils ne le font pas. Ils ont déjà vu leur monnaie s’effondrer. Ils comprendront qu’il vaut mieux garantir leur propre maison que de regarder les ruines de celle du voisin. »
Il se tourna vers Henri, le visage calme, les mains posées sur le dossier ouvert.
« Et maintenant, il faut faire face au duc de Danzig. Armand croit que nous avons la nuit, mais nous avons à peine une heure. Il faut que je sache s’il marchera avec nous ou contre nous. »
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