Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 27: A New Ally
La fumée avait cessé de s'élever du ministère depuis trois heures, mais l'odeur de papier brûlé et de cire fondue collait encore aux vêtements de Marceau comme un reproche. Il se tenait dans une arrière-salle du Café de la Régence, un verre d'eau tiède devant lui qu'il n'avait pas touché, les mains encore noircies par la suie et l'encre séchée des registres qu'il avait emportés dans sa fuite.
Le général Armand avait insisté pour qu'il se repose. Marceau n'avait pas dormi. Il avait compté.
Sur un bout de nappe, il avait réécrit de mémoire les grandes lignes du budget républicain qu'il portait dans sa tête comme un moine portait son bréviaire. Les chiffres ne mentaient pas. Ils ne le réconfortaient pas non plus.
La porte du café s'ouvrit avec un grincement de mauvais augure. Marceau ne leva pas les yeux. Il avait appris, en vingt-quatre heures de révolution, que le danger n'annonçait jamais son arrivée. Mais la silhouette qui s'approcha de sa table sentait le propre, le linge fraîchement repassé, et cela suffit à le faire lever la tête.
Une femme. Trente-cinq ans peut-être. Des cheveux sombres tirés en arrière, sévèrement, et un regard qui avait déjà jugé Marceau avant même de s'asseoir.
« Monsieur le commissaire aux comptes, dit-elle en posant un dossier sur la table. Vous êtes difficile à trouver pour un homme qui vient de renverser un empire. »
Marceau fit un geste vague.
« Je ne l'ai pas renversé. J'ai simplement constaté qu'il n'avait plus de fonds. »
La femme sourit, et ce sourire n'était pas amical. Il était professionnel, presque clinique.
« Je m'appelle Juliette Verdier. J'écris. Des pamphlets, des libelles, des articles de journaux quand on me le permet. Et je connais une centaine de femmes à Paris qui savent imprimer, distribuer, et faire passer des textes sous les portes les plus closes. »
Marceau finit par prendre son verre d'eau. Il but une gorgée, fit durer le geste.
« Et pourquoi seriez-vous utile au gouvernement provisoire ? »
« Parce que vous n'avez pas de presse. Le ministère de l'Intérieur est encore tenu par des hommes de l'Empereur qui n'ont pas encore compris que leur maître est prisonnier dans son propre palais. Les imprimeurs officiels attendent de voir qui gagne. Vous n'avez que des chiffres, et des chiffres sans voix ne sont que des nombres. »
Marceau reposa son verre.
« Vous voulez créer l'opinion publique. »
« La créer ? Non. La révéler. Elle existe déjà. Les femmes de Paris savent lire, monsieur le commissaire, même si l'Empereur préférait qu'on l'oublie. Nous lisons vos affiches, vos décrets, vos budgets. Nous comptons aussi. Nous savons ce que coûte le pain et ce que coûte la guerre. Votre republic n'est pas un problème d'arithmétique. C'est un problème de conviction. »
Elle poussa le dossier vers lui. Marceau hésita, puis l'ouvrit.
Dedans, pas de discours. Pas de théorie. Des listes. Des noms, des adresses, des itinéraires. Le tout écrit d'une main ferme, précise, méthodique.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« La route du neveu. Le petit Bonaparte, celui qui a fui vers l'est. Mes femmes tiennent les marchés, les relais de poste, les cuisines des casernes. Personne ne remarque une servante qui écoute. Personne ne fouille une blanchisseuse qui transporte des lettres pliées dans ses jupons. »
Marceau parcourut les premières lignes. Le tracé était net : Paris, Meaux, Châlons, Verdun. Le neveu ne fonçait pas vers l'Italie comme l'avaient supposé les services de renseignement du général Armand. Il longeait la Meuse, vers les garnisons de l'Est, là où le duc de Danzig avait déjà fait défection.
« Vous êtes sûre de ces informations ? »
« Aussi sûre que vous êtes sûr de vos chiffres. Et j'ai vérifié les vôtres, d'ailleurs. Les deux milliards de déficit. Les lingots de plomb dans les caves du Trésor. Le seul vrai problème, c'est la disparition des trois millions en or. »
Marceau se figea. Il n'avait parlé de cette somme à personne. Pas même au général Armand. Il avait gardé cette blessure pour lui, comme on garde une pointe de couteau dans sa propre chair.
« Comment savez-vous cela ? »
Juliette tira une chaise et s'assit sans en demander la permission. Son geste n'était pas une familiarité. C'était une prise de position.
« Parce que c'est moi qui ai fait passer la promesse de change. Le document que vous avez trouvé dans les archives du Trésor, celui qui mentionne les trois millions. Je l'ai rédigé. »
Le silence s'installa entre eux, aussi épais que la fumée qui avait manqué de tuer Marceau quelques heures plus tôt. Il ne savait pas si elle était complice du vol ou si elle en avait simplement été l'instrument aveugle. Il choisit la prudence.
« Vous reconnaissez donc un crime. »
« Je reconnais avoir écrit un document pour quelqu'un qui se présentait comme un émissaire du général Armand. Bien avant le coup, évidemment. Avant que vous n'existiez dans cette histoire. Le général m'avait payée pour mes services. De bons francs, d'ailleurs, en or véritable. Pas du plomb. »
La main de Marceau se posa sur le dossier, comme pour le protéger.
« Le général Armand aurait-il utilisé vos talents pour détourner les fonds de la Trésorerie qu'il prétendait vouloir restaurer ? »
Juliette haussa les épaules.
« Le général Armand est un soldat. Les soldats ne volent pas pour l'argent. Ils volent pour la puissance. Et la puissance coûte cher. Le neveu de l'Empereur, par exemple, a besoin de beaucoup d'or pour payer les troupes qui hésitent encore. Trois millions de francs suffiraient à acheter plusieurs régiments entiers. »
Le cerveau de Marceau travaillait à toute allure. S'il y avait une chose qu'il savait faire, c'était additionner et soustraire des hypothèses. Armand avait financé son putsch avec l'argent volé. Ou alors, Armand avait déjà préparé sa trahison avant même que la révolution ne commence. Dans les deux cas, l'allié qui l'avait sorti de sa cellule était un homme dont les mains étaient aussi sales que les siennes.
Peut-être plus.
« Pourquoi me révéler cela maintenant ? » demanda-t-il.
Juliette se pencha en avant. Son regard avait changé. Il n'était plus clinique. Il était presque compatissant, ce qui était bien plus inquiétant.
« Parce que je vous ai observé, monsieur le commissaire. Vous êtes allé au palais des Tuileries, la nuit, affronter l'Empereur en personne. Vous avez découvert la vérité sur ses finances et vous n'avez pas fui. Vous avez décidé de la publier, même si cela risque de faire trembler tout l'édifice que vous venez de construire. Un homme comme vous est rare. Un homme comme vous mérite de connaître la vérité sur ses partenaires, même si elle est amère. »
Marceau regarda ses mains noircies. La suie ne partait pas, même après avoir frotté. Elle s'était incrustée dans les plis.
« Le général Armand me croit occupé à dormir. Si je monte un réseau parallèle d'information sans qu'il le sache, je le trahis. »
Juliette sourit de nouveau. Cette fois, son sourire était plus franc, presque malicieux.
« Vous organisez l'impression de textes favorables à la république. C'est un acte légitime. Le fait que ces mêmes textes vous permettent de diffuser votre plan budgétaire sans passer par son contrôle, c'est purement fortuit. Et si vous découvrez au passage que votre général prépare une issue de secours, une fuite vers l'est ou une négociation secrète avec les royalistes, alors vous devrez décider ce que vous préférez : être son ministre ou son otage. »
Elle se leva, récupéra une partie des documents, mais laissa le dossier sur la table.
« Imprimerie du Cloître Saint-Benoît. Demandez Madame Bertrand en disant que la lettre de la Meuse est prête. Vous aurez vos affiches demain matin, à condition que vous me donniez vos chiffres d'ici minuit. »
Elle se dirigea vers la porte, puis s'arrêta comme si elle avait oublié quelque chose.
« Une dernière chose, monsieur le commissaire. La promesse de change que vous avez retrouvée. Le document que j'ai écrit. Il porte un nom, en bas, en écriture codée. Le général Armand n'est pas celui qui a touché l'or. Il était l'intermédiaire. Le vrai destinataire, celui qui a signé l'ordre de paiement, se trouve dans les marges. Cherchez la lettre signée du duc de Danzig. »
Le duc de Danzig. L'homme qui avait fait défection vers l'est. L'homme vers qui le neveu de l'Empereur se dirigeait. Tout convergeait, comme les colonnes d'un grand livre, vers un déséquilibre que Marceau n'avait pas encore pleinement mesuré.
« Vous me demandez de faire confiance à une femme qui avoue avoir travaillé pour mes ennemis, dit-il.
— Non, répondit Juliette en ouvrant la porte. Je vous demande de lire attentivement. C'est très différent. »
La porte se referma. Marceau resta seul, devant son verre d'eau et son dossier de papier froissé. Il sortit sa plume de sa poche, la trempa dans l'encrier posé par le serveur, et commença à rédiger le texte de la première affiche qu'il ferait imprimer au cloître Saint-Benoît.
*Citoyens,*
*Voici la vérité de nos finances. Voici le prix de nos guerres. Voici ce que l'Empire a caché pendant vingt ans.*
Il s'arrêta. Au-dessus de sa tête, des pas lourds traversèrent le plancher : la patrouille du général Armand, qui vérifiait que la révolution tenait bon.
Marceau regarda ses mains.
Si le duc de Danzig avait signé l'ordre de paiement de l'or volé, et si ce même duc marchait vers Paris à la tête de ses troupes avec le neveu de l'Empereur, alors le vrai champ de bataille n'était pas dans les salons du pouvoir. Il était ici, dans cette arrière-salle, entre un comptable et une espionne qui écrivait elle-même les pièces du complot.
Il continua d'écrire.
*Nous n'avons plus d'argent. Nous n'avons plus de gloire. Mais nous avons encore notre parole. Elle vaut tout l'or de l'Europe, si nous savons la tenir.*
Le destinataire de la promesse de change n'était pas son seul problème. C'était aussi la solution possible.
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