Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 26: The Loyalists' Plot
Tic-tac de l’horloge murale. Trois heures du matin. Marceau ne dormait pas. Il ne dormait plus depuis trois nuits, et son corps commençait à lui en tenir rigueur — paupières de plomb, doigts engourdis autour du porte-plume. Mais les chiffres étaient là, alignés devant lui sur la grande table de bois clair de l’ancien bureau du ministre. Les chiffres étaient vrais. C'était la seule chose honnête dans ce palais.
Un bruit sourd, au loin. Il leva la tête. Un second, plus proche. Puis le fracas d’une porte qui enfonce, des cris en cascade dans les corridors du ministère des Finances. Des voix, mais pas celles de la garde nationale. Ceux-là criaient à l’aide, eux. Ceux qui venaient criaient à la gloire de l'Empereur.
Marceau se leva d'un bond, renversant l'encrier. L'encre noire se répandit sur le registre ouvert — le grand registre, sa copie personnelle, celle où il avait consigné chaque découverte depuis le premier jour, chaque faux lingot, chaque promesse volée. Il l'attrapa, le referma en hâte, essuya maladroitement la couverture souillée.
De nouveau : des coups de feu. Une seule détonation, puis deux, puis une fusillade nourrie. La cour de l'hôtel de la rue de Rivoli. Ils venaient par le nord et par l'ouest. Une opération coordonnée.
La porte du bureau s'ouvrit à la volée. Duverger, son secrétaire, le visage blême, vêtu seulement d'une chemise tachée de café.
— Monsieur le Commissaire, ils sont dans la grande salle ! La porte du jardin tient encore, mais elle ne tiendra pas. C'est le général Delaunay qui les mène — avec des hommes en habit gris, des gardes impériaux en civil. Ils appellent à libérer l'Empereur.
— Combien sont-ils ?
— Deux cents, peut-être moins. Mais les fédérés de la garde nationale sont débordés sur l'esplanade. Ils ne tiendront pas une demi-heure.
Les papiers. Tous les états, les ébauches de son décret sur l'emprunt national, les rapports du Trésor — enfin, les rapports honnêtes, qu'il avait fait établir sur trois nuits à ses commis les plus sûrs. Tout était là, sur la table, sur les rebords, dans les casiers. Il ne pourrait pas tout emporter.
— Brûle ce qui est dans les casiers, ordonna Marceau. Vite.
— Mais les documents officiels en double aux archives, monsieur, ils…
— Ils ne sont pas signés. Les brûler, c'est perdre des heures de sommeil, pas la vérité. Je connais les chiffres par cœur. Brûle.
Duverger hésita, puis se jeta vers le grand poêle en fonte, y fourra les liasses déjà entamées. Le feu communiqua mal aux piles de papier, le haut des documents se roussit, la fumée s'épaisit.
Marceau, lui, rassembla ses notes manuscrites, les plus compromettantes, celles qui listaient les noms des complices dans les caisses de l'armée, et le précieux registre. Il jeta un regard à la mortier — impossible, il fallait sortir. La cheminée ? Non, trop étroite et elle donnait sur la cour.
Il s'arrêta net. Le sol. Le dallage. Le motif chargé du bureau ministériel, hérité de l'Ancien Régime, avec ses losanges alternés de marbre blanc et gris. Son regard suivit la diagonale d'une stalactite grise depuis le manteau de la cheminée jusqu'au podium du bureau.
— Le sanglier.
— Pardon ?
— Le symbole du bureau. Mon prédécesseur m'en a parlé — c'était un maçon, il s'en vantait, la royaume de la finance a des souterrains où coulait le nerf de la guerre.
Il marcha jusqu'au retrait derrière la tenture de velours vert, une niche aveugle où il avait fallu promener la lumière d'une bougie pour voir que le mur était nu. Il appuya au centre du panneau, sans effet. Au bas à gauche, des années de poussière s'étaient accumulées sur le carreau, mais pas tout à fait jusqu'au mur.
Il poussa le panneau vers la droite. Il céda dans un grincement de renfort de bois contre pierre.
Derrière, un escalier en vis, sombre, étroit, exhalant l'humidité des caves.
— Monsieur, cria son secrétaire, qui s'était tourné vers la fenêtre. Ils ont mis le feu à la grange à fourrage, dans la cour ! Une colonne de cet homme gravit les marches !
— Viens, du moins si tu peux te faufiler.
— Je vais rester pour couvrir la sortie.
— Duverger ! C'était un ordre.
Mais le jeune homme avait déjà rejoint la porte, son pistolet en main. Il était un de ceux qui avaient changé de camp dans la nuit de la révolte. Il tira une fois, puis s'effondra sur le seuil, foudroyé. Sur la porte, le rebord en bois éclata en étoile.
Marceau ne poussa pas un cri. Il n'aurait pas pu. Duverger était un bon commis, le premier à avoir compris que son registre était plus qu'une poésie de chiffres. Mais l'instant de douleur dura à peine une seconde — le temps qu'une seconde balle siffla au-dessus de sa tête et vint se loger dans la tenture. Il s'enfonça dans le trou noir et rabattit le panneau derrière lui.
L'obscurité, totale. Il tenait le registre serré contre sa poitrine de son bras gauche, ses notes dans la main droite, et il trébucha de marche en marche, collé au mur, les bras étendus vers l'avant. Au-dessus, les voix se multipliaient, des pas faisaient trembler le plancher. Il perçut le bruit de meubles renversés, des éclats de verre — son encrier, sans doute, et la lampe.
Puis, à travers les planches, une lueur rougira. Le feu. Il s'activa. L'escalier s'arrêta en une plateforme, un palier étroit. Il chercha à tâtons la sortie latérale du souterrain, celle du collecteur qui coulait autrefois vers la Seine — il s'en souvenait du plan du préfet. Son pied rencontra le rebord de pierre. Il descendit. L'eau lui arriva aux chevilles. Glagiale.
Une odeur de poussière et de moisi, d'herbes pourries et de fusée de canal. Il marcha droit devant lui, à tâtons, le long du mur, sans lumière. La fumée le poursuivit, dense et lourde, remplissant l'air de suie et d'acres vapeurs.
Au bout de dix minutes étouffantes, l'odeur s'amenuisa. Une grille se dessina en fraîcheur sur sa main gauche. Il la poussa du pied. Elle céda sur un conduit d'entretien étroit, puis sur une rue — la rue de Rivoli, à hauteur de la place de la Concorde. Il s'y glissa.
La fraîcheur nocturne le mordit. Au loin, les flammes de l'hôtel des Finances montaient vers le ciel. Le registre, imbibé par l'eau du souterrain, était informe, les pages collées les unes aux autres, l'encre délayée. Ses notes restantes étaient en lambeaux. Un garde national passa devant lui en courant vers le brasier. Un deuxième.
Et puis il baissa les yeux sur ses mains. Vide de tout sauf d'une boue noire sur ses paumes.
Le registre était mort. Les notes, mortes. Duverger, mort. Et rien n'avait été publié. Rien n'avait été signé. Les chiffres dormaient encore dans sa tête, mais sans le document, sans la preuve, qui le croirait ?
Il entendit soudain une voix féminine derrière lui :
— Vous êtes M. Marceau ? Le commissaire aux comptes ? Alors ne restez pas là à regarder brûler la Chose Pâle. Ils ont peut-être vu votre arrivée en bateau par la grille.
Il se retourna. Une femme en habit de ville grise, monte-charge plié sous le bras, lanterne morne éteinte. Elle tenait un paquet de feuilles mouillées dans ses mains.
— Suivez-moi. Vous avez l'air d'avoir besoin de papier neuf.
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