Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 29: The Missing Minister's Testament
Le notaire s’appelait Maître Roussel, et il avait l’air d’un homme qui portait depuis trop longtemps un secret plus lourd que sa serviette de cuir fatiguée. Il se tenait dans l’antichambre du ministère des Finances, chapeau à la main, refusant poliment le siège qu’on lui proposait, comme si s’asseoir eût été une forme de capitulation.
— Monsieur le Ministre, dit-il d’une voix mesurée, je représente Me Delacroix, ancien notaire de votre prédécesseur, M. de La Roche. Delacroix est mort il y a trois semaines — une congestion pulmonaire, disait-on. Avant de mourir, il m’a confié un dépôt. Il m’a fait jurer de ne le remettre qu’entre les mains du titulaire du ministère des Finances, et à nul autre. Pas à l’Empereur, pas à un général, pas à un comité. Au titulaire.
Marceau lui fit signe d’entrer dans son bureau. La pièce sentait encore le brûlé — l’incendie de la veille avait laissé des traînées de suie sur les moulures du plafond, et une fenêtre était condamnée par des planches de bois neuf. La table de travail, qu’on avait remplacée en hâte, était couverte de rapports que Marceau n’avait pas encore lus.
— Quel dépôt ? demanda-t-il.
Roussel posa sa serviette sur la table, en tira un rouleau de parchemin scellé de cire noire, et le poussa vers Marceau avec la précaution d’un homme qui manipule une bombe.
— Le testament de M. de La Roche. En bonne et due forme, daté du 14 mars dernier. Il contient sa confession écrite et une liste complète des fonctionnaires de son ministère ayant commis des fraudes, détournements et falsifications sous l’Empire. Il m’a dit — il m’a demandé de vous dire, si l’occasion se présentait jamais — que c’était sa seule manière de rendre ce qu’il avait pris. Pas à l’Empereur. À la France. À la vraie.
Marceau regarda le rouleau. La cire noire portait un sceau compliqué, un aigle aux ailes déployées surmonté d’une couronne — le sceau personnel du ministère, celui que La Roche avait utilisé des années durant. La Roche. L’homme qui avait disparu dans la nuit du coup d’État, que personne n’avait revu depuis. Certains disaient qu’il était mort, d’autres qu’il avait fui en Suisse avec une fortune. Marceau avait envoyé trois lettres à son ancienne adresse, sans réponse.
— Pourquoi maintenant ? demanda Marceau. Pourquoi ne pas l’avoir remis plus tôt, à quelqu’un d’autre ?
Roussel haussa les épaules. Un geste fatigué, presque résigné.
— Parce que j’ai vu ce qui est arrivé hier au ministère. Parce que j’ai cru que c’était la fin du régime, que les royalistes allaient revenir, et que ce document aurait été brûlé ou enterré. Mais vous êtes encore là, monsieur le Ministre. Et moi, je suis vieux, et je n’ai pas envie de mourir en emportant ce secret avec moi. Alors voilà. Il est à vous. Faites-en ce que vous voulez.
Il se retourna et quitta la pièce sans attendre de réponse. Marceau entendit ses pas décroître dans le couloir, puis la porte principale du ministère s’ouvrir et se refermer.
Il resta seul. Le rouleau de parchemin était sur la table, entre les rapports et la bouteille d’encre, comme une chose vivante.
Il le prit. La cire céda avec un petit bruit sec. À l’intérieur, une feuille unique, couverte d’une écriture fine et régulière — l’écriture d’un homme méthodique, un peu comme la sienne. La Roche avait écrit sa confession de sa propre main, de son écriture soignée de comptable. Elle commençait par ces mots :
*« Je soussigné, Pierre-Antoine de La Roche, ancien ministre des Finances de Sa Majesté l’Empereur Napoléon, reconnais par la présente avoir sciemment et délibérément participé à la falsification des comptes publics de l’Empire français à partir de l’an 1810. »*
Était suivie une liste de détournements précis, datés, avec les montants et les intermédiaires. Soixante-douze noms. Des directeurs, des caissiers, des contrôleurs, des payeurs, des inspecteurs. Toute la lèpre administrative que Marceau avait sentie pendant des années sous ses doigts de vérificateur sans jamais pouvoir en prouver l’étendue.
Puis, à la fin :
*« Je n’étais pas le seul. On était des centaines, des milliers peut-être, à gratter la table du maître pendant qu’il faisait la guerre à l’Europe. Mais quelqu’un doit payer pour nous tous, et puisque je ne peux pas payer en prison — je ne survivrais pas à une semaine de cachot — je paie en papier. Voilà la liste. Voilà les noms. Faites-en ce que vous voudrez. J’ai fait ce que j’ai pu, à ma manière, pour me dédouaner. Maintenant, j’attends que le monde ait fini de tourner pour rentrer chez moi. »*
La lettre n’était pas signée. À sa place, une dernière phrase : *« Ma femme ne sait rien. Laissez-la tranquille. »*
Marceau relut la liste deux fois. Trois fois. Certains noms lui étaient familiers — il avait croisé leurs écritures dans les registres, avait dressé des rapports à leurs sujets qui n’étaient jamais arrivés à destination. D’autres lui étaient inconnus. Des hommes qu’il faudrait trouver, interroger, remplacer ou arrêter.
Il posa la feuille sur la table.
Le pouvoir était là, dans cette simple feuille de papier. S’il la publiait, il purgeait le ministère. Il mettrait ses gens, ses fidèles, ses comptables propres à la place des corrompus. L’administration marcherait droit, ses dettes seraient peut-être gérables, et son autorité deviendrait incontestée.
Mais s’il la publiait, il condamnait des hommes — soixante-douze hommes, avec des familles, des enfants, des domestiques, des dettes personnelles — à la disgrâce publique, à la prison, peut-être à la mort. Et si l’un d’eux savait des choses que Marceau ne voulait pas partager ? La liste contenait des noms, mais elle ne contenait pas tous les secrets. Personne ne sait tout d’une administration. La Roche n’avait pas écrit que sa femme ne savait rien — il avait omis de dire ce que ses confidents savaient.
Et il y avait autre chose, une ligne au bas de la liste de fraudeurs qui avait fait tiquer Marceau au premier passage.
*« Armand, général de corps d’armée, intermédiaire pour les fonds de la caisse noire de l’Empereur, montants variables, 1809-1814 — usage non déterminé. »*
Le nom d’Armand. Pas traître, pas complice — intermédiaire. C’était le mot que Juliette avait employé, deux jours plus tôt. Intermédiaire pour les fonds de la caisse noire de l’Empereur.
Marceau replia la lettre, soigneusement, et la glissa dans sa poche intérieure. Il se leva, alla à la porte, appela le garçon de bureau.
— Convoquez-moi le chef du personnel. Et envoyez chercher le directeur Bonvin, de la troisième division.
Il avait une liste. Il avait un pouvoir. Mais il avait aussi un général ami qui avait servi d’intermédiaire à une caisse noire, et une banque à lancer, et un document de dette de sang qui pouvait détruire le régime — et maintenant une liste de fraudeurs qui pouvait le rendre intouchable, s’il savait s’en servir.
Il regarda le portrait de Napoléon accroché au mur, dans son cadre doré que personne n’avait encore décroché. L’aigle, les abeilles, la main glissée dans le gilet. Le regard vide de la peinture ne lui rendit rien.
Il sortit sa montre. Il était quatre heures de l’après-midi. Il avait jusqu’à minuit pour préparer le budget à publier ; maintenant il avait aussi une purge à organiser avant l’aube.
Et quelque part, dans l’ombre de la pièce, il crut entendre la voix de La Roche sortir du parchemin : *Faites-en ce que vous voulez.* C’était bien là le problème. Il ne savait pas encore ce qu’il en voulait, faire.
Il prit une feuille blanche, trempa sa plume, et commença à dresser la liste des soixante-douze postes à pourvoir.
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