Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 30: A Price for Peace
Le général Armand n’avait pas convoqué Marceau au ministère de la Guerre pour parler de chiffres. Cela, Marceau le comprit dès l’instant où il franchit le seuil du bureau aux boiseries sombres, où l’air sentait la poudre sèche et l’encre de Chine. Armand se tenait debout devant la fenêtre, le dos tourné, les mains croisées dans le dos. Son uniforme de général républicain était immaculé, mais il y avait dans la courbe de ses épaules quelque chose de rigide, de tendu, comme un ressort prêt à se détendre.
« Marceau », dit-il sans se retourner. « J’ai besoin que vous fermiez les yeux. »
Marceau referma la porte derrière lui. Il savait ce que ces mots signifiaient lorsqu’ils sortaient de la bouche d’un homme d’épée : une requête d’ami, une concession de soldat. Mais il avait appris à lire les silences, lui aussi. Les livres de comptes n’ont pas d’intonation, mais ils ont des omissions qui crient.
« Sur quoi, général ? »
Armand se retourna. Son visage était mince, buriné, des yeux d’un gris qui paraissaient toujours éclairés de l’intérieur. Mais ce soir, ils étaient presque noirs. Il posa une main sur le dossier de son fauteuil et la serra jusqu’à ce que ses jointures blanchissent.
« Cinq officiers, dit-il. Nommés sous l’Empire. Ils ont refusé de prêter serment au nouveau régime. »
« Leur droit. »
« Ils ont également refusé de rendre leurs quartiers d’hiver au-delà du Rhin. »
« Ils attendent la fin de la neige. »
« Ils attendent, Marceau, que le duc de Danzig ressuscite ou qu’un Bourbon pousse comme un champignon dans les Ardennes. Ils ont dit, à voix haute, dans la salle de garde du neufième, que le gouvernement provisoire n’avait pas la légitimité de les commander. Que nous étions des commis et des parvenus. »
Marceau s’avança lentement, passa devant la table couverte de cartes militaires et de rapports de police, et s’arrêta près de la fenêtre. La ville s’étendait en contrebas, une coulée de toits bleus sous la lumière orange des lanternes. Le Conseil ne s’était pas encore prononcé sur la forme définitive du gouvernement. Les banquiers attendaient sa proposition. Juliette attendait son budget à minuit. Et Armand, ici, parlait d’arrestations.
« Vous voulez les arrêter, dit Marceau. Sans procès. »
« Pour l’instant. Je veux qu’ils soient emmenés cette nuit, par des hommes sûrs, dans la citadelle de Vincennes. »
« Vincennes est une prison d’État. C’est là que l’Empereur envoyait ceux qu’il ne voulait pas juger. »
Armand serra les mâchoires. « Ce sont des traîtres. »
« Ce sont des mécontents. Il y a une différence, général, et c’est exactement la différence qui sépare un gouvernement d’une clique. » Marceau entendit sa propre voix se refroidir, cette voix de commissaire aux comptes qui avait fait trembler des maires de province. « Nous avons passé des mois à démontrer que l’Empire était un système de privilèges et de loyautés personnelles. Que des hommes comme La Roche tenaient des listes et des comptabilités secrètes pour soumettre leurs pairs. Si vous arrêtez ces officiers sans jugement, vous devenez La Roche. Vous devenez Fouché. Vous devenez le système que nous prétendons démolir. »
« Je suis un soldat, pas un philosophe. »
« Non, vous êtes le héros du coup d’État. Et les héros doivent être incorruptibles, sinon la fable change. » Marceau fit un pas de plus. « La fable est la seule monnaie qui nous reste, Armand. Pas de soldats, pas d’or, des bureaux en cendres et une armée étrangère qui nous observe avec appétit. Notre régime est un billet de banque sans réserve. Sa seule valeur repose sur la confiance. Vous ne pouvez pas dévaluer la confiance avant même d’avoir signé votre première loi. »
Un long silence. Le poêle crachota. Dehors, on entendit la corne d’un coche qui remontait la rue de Rivoli.
« Mes soldats meurent pour ces gens », dit enfin Armand, d’une voix sourde. « Ils se sont battus pour ce tricolore quand il ne valait rien. Ils ont marché dans la boue de l’Allemagne et sur la glace de la Russie. Et maintenant, des officiers qui n’ont jamais tiré un coup de feu de toute leur carrière me crachent au visage parce que je n’ai pas le sang des Bourbons dans les veines ? »
« Tôt ou tard, ils vous cracheraient dessus pour toute autre raison. C’est la nature des hommes de trouver la tache sur la robe du magistrat. » Marceau se pencha, plus près. « Mais c’est justement cela, notre proposition, général. Le régime ne reposera plus sur le sang. Il reposera sur la dette publique. Sur des obligations, des promesses, des bilans. Vous serez le soldat citoyen, pas le tyran de la patrie. Vous aurez un budget voté, une cour des comptes, des juges indépendants. C’est cela que nous avons promis à Juliette, à sa presse, aux banquiers, aux francs-maçons, à tous ceux qui ont cru en nous. Vous ne pouvez pas, trois jours avant la première émission de la dette nationale, devenir le genre d’homme que l’on fête à coups de fusils de chasse dans les cours de caserne. »
Armand le dévisagea. Il y avait quelque chose de nouveau dans son regard – Marceau n’aurait pas pu le nommer au premier abord. De la fatigue ? De la fierté piquée ? Ou autre chose, plus ancien, plus profond, comme un fossile dans une falaise.
« Vous me parlez comme à un enfant, dit Armand. Comme si je n’avais aucune mémoire. »
« Je vous parle comme à un allié. »
« Oui. C’est bien ce qu’ils ont dû dire à La Roche. »
Marceau se figea. Le nom du ministre fuyard tomba entre eux comme une barre de fer. Armand détourna les yeux, alla jusqu’au buffet d’angle, versa deux verres d’un vin rouge épais – un Bordeaux, nota Marceau, la bouteille sans étiquette, probablement de la cave de quelque comte exproprié. Il en tendit un à Marceau, qui le prit sans boire.
« Vous connaissez la promesse de l’Empereur, dit Armand.
« La promesse ? »
« Le document. L’obligation de sang. Le serment de Melun. » Il but une gorgée, lentement, comme si le vin était ambré et non rouge. « Le duc de Danzig, à sa mort – le père du duc actuel, celui que nous avons fait disparaître sans jugement – avait rendu un service à Bonaparte. Pas une bataille. Pas une négociation. Un service personnel. Il avait... écarté une femme. Une maîtresse trop encombrante, qui menaçait de publier des lettres de l’Empereur. Le duc, en homme sûr, avait arrangé un duel. Il avait tué l’amant de la femme. Un colonel de hussards, un brave homme, sans doute. Et la femme était entrée en religion. »
« Je ne vois pas en quoi cela vous concerne. »
« L’Empereur a signé ce document pour le père. Il promettait au porteur la protection du trône pour lui, ses héritiers et ses créanciers, pour l’éternité. Une dette de sang. Et maintenant que son fils est mort sans jugement... » Armand posa son verre. « C’est moi qui ai donné l’ordre de son arrestation, Marceau. C’est moi qui ai signé le mandat. Je l’ai fait parce que vous avez montré son complot, ses accointances royalistes, ses tentatives de fuite. Mais sous la loi impériale, qui n’a pas encore été abolie, j’ai violé un serment signé de la main de Napoléon Bonaparte. Un serment en sa faveur à lui, le duc, et à sa maison. »
Un froid monta le long de la colonne vertébrale de Marceau. Il ne buvait toujours pas.
« Vous craignez que ce document publié vous détruise », dit-il, lentement, mettant les pierres en place. « Un général qui exécute un homme protégé par le testament de l’Empereur. Le document que j’ai acheté chez ce notaire de Melun – celui que j’ai sur moi, celui que je dois décider de brûler ou d’exhiber – c’est votre peau qu’il porte. Pas celle du régime. La vôtre. »
« Je ne l’avais pas compris avant que vos propres obsessions ne me l’aient fait comprendre. Lorsque vous êtes venu me voir avec la confession de La Roche, et que vous m’avez dit “voilà la liste des corrompus”, j’ai pensé que vous parliez politique. Mais vous parlez toujours comptabilité, n’est-ce pas ? Vous avez toujours su où se trouvaient les postes de risque. » Armand lui sourit, d’un sourire sans chaleur. « Et le plus grand risque du moment, c’est moi. »
Marceau posa son verre intact. Le vin oscilla. L’horloge de parquet égrenait des secondes.
« Non », dit-il. « Le plus grand risque, c’est que nous commencions à nous dévorer. Les révolutionnaires qui se mangent entre eux ont un nom dans les livres, général. Ils s’appellent des survivants. Mais la nouvelle France n’est pas faite pour les survivants. Elle est faite pour les citoyens. Et les citoyens n’ont pas besoin que des généraux se débarrassent de leurs opposants dans les prisons d’État. Ils ont besoin d’un budget voté à une tribune publique, et d’un testament qui déclare une amnistie pour les actes commis dans l’urgence du passage. Nous pouvons voter une loi d’amnistie. Nous pouvons la faire rétroactive. Nous pouvons, avant minuit, inclure dans le décret que Juliette imprimera, une clause qui lave les actes de la transition – les arrestations, les réquisitions, les évictions – du moment qu’ils ont été commis sous le signe du nouveau régime. »
Armand resta silencieux, le regard perdu dans les flammes de la cheminée. Sa respiration courte évoquait une bourrasque.
« Une loi », murmura-t-il enfin, l’air narquois. « Vous me léchez de la politique, Marceau, parce que vous n’avez pas de revenus. Je vous proposais la sécurité, et vous me répondez par un papier. »
« Un papier que nos ennemis devront lire avant d’attenter à votre vie ou à votre réputation. C’est mieux que des remparts. » Marceau se dirigea vers la porte, puis se retourna, une main sur la poignée. « Une dernière chose, général. Vous avez dit que vous aviez besoin que je ferme les yeux. Vous avez parlé d’une dette que vous portez à l’Empereur. Vous venez de me dire que vous avez signé le mandat pour le duc. Mais vous n’avez pas répondu à ceci : à qui, exactement, vous sentez-vous redevable ? Au Bonaparte qui vous a fait maréchal, ou à celui qui, selon la lettre du notaire, aurait financé cette révolution avec des revenus occultes ? »
La main d’Armand se referma sur son verre jusqu’à ce que le cristal menace de se fendre. À travers la porte, on entendit s’éloigner des pas de patrouille dans la cour.
« Je vous le dirai, dit-il, quand vous me direz pourquoi vous avez falsifié trois lignes de votre copie du grand-livre de Lyon, en nivôse an dix. »
Le sang de Marceau devint glacial. Il ne se souvenait pas d’avoir laissé trace de cette comptabilité – il avait anobli les écritures d’une famille de soyeux qui l’avait recueilli après la mort de son père. Personne, sauf lui, ne savait. Personne.
Il ouvrit la porte et sortit sans un mot dans le couloir. Derrière lui, le verre d’Armand se brisa contre le mur.
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