Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 33: The Hidden Reserve
La chambre d’auberge sentait encore la fumée de la nuit précédente. Marceau avait gardé la couverture de cuir du registre, cette peau d’aigle tannée, grenat foncé, qui semblait absorber la lumière comme elle absorbait l’encre. Henri Dorsay, son commis, se tenait près de la fenêtre, les mains derrière le dos.
— Vous êtes certain que ça veut dire quelque chose ? demanda Henri. Ce n’est que du cuir.
Marceau ne répondit pas. Il avait passé deux heures, avant l’aube, à comparer les entailles du tranché – de minuscules rainures irrégulières le long de la couture – avec les symboles que le registre brûlé utilisait pour les codes de trésorerie. Le même système. Napoléon lui-même l’avait probablement fait relier, ou son garde des sceaux. Chaque note de page correspondait à un point sur la carte administrative qu’il avait dépliée sur la table.
Il piqua la pointe d’un couteau dans le creux de la reliure. Une fine pellicule de cire céda, révélant une ligne d’écriture microscopique tracée au colophon, en travers du nerf central.
— Du latin, murmura-t-il. Pas du chiffre. De l’écriture.
Henri s’approcha :
— Vous pouvez la lire ?
— Oui. C’est un extrait de lettre. « À la garde du château des Tilleuls, au sud de la Loire, à trois lieues de la route royale. Pour être ouvert seulement par l’Empereur ou par son mandataire désigné. »
Il leva les yeux.
— Trois lieues de la route royale. Le château des Tilleuls est un nom fictif. Il n’existe pas sur la carte.
Henri jeta un coup d’œil par la fenêtre. Dans la rue, des soldats encore ivres de la nuit chantaient une chanson de marche.
— Et même s’il existe, dit Henri, ce n’est qu’une lettre. Une épître. Pas de l’or.
Marceau posa le cuir sur la table et sortit de sa poche le papier qu’il avait arraché de la reliure avant de brûler le registre. Trois mille deux cents marks d’or, avait-il écrit dessus. Destination : Louisiane. Mais ce n’était qu’une mention de chargement, une comptabilité approximative. Le véritable trésor, s’il existait, était décrit dans cette nouvelle couche de chiffres.
Il rapprocha la chandelle. La couture intérieure, elle aussi, portait des marques – mais pas faites à l’encre. Des points de piqûre, comme si l’on avait percé le cuir à intervals réguliers, après la reliure, avec un poinçon fin. Il prit la copie du testament de La Roche, qu’il avait recopiée mot pour mot. Les dates de signature s’alignaient avec les sillons en saillie.
— Voilà, dit-il. Ce n’est pas la carte qui est dans le cuir. C’est le cuir qui est la carte.
Il déplia la carte administrative de la Touraine qu’il avait réquisitionnée à la poste. Trois points de ponction, s’il les reliait par ordre chronologique, formaient un triangle irrégulier qui pointait vers un village anonyme : Mareuil, au coin entre l’Indre et le Cher, loin de toute route majeure.
— Un château, un manoir, une ferme fortifiée. Quelque chose qui peut passer inaperçu aux yeux du cadastre.
Il prit sa cape.
— Nous partons.
Henri le regarda, la bouche légèrement ouverte :
— Nous ? Maintenant ?
— Avant que les militaires ne se transforment en tribunal ambulant. Le testament de La Roche attise la fièvre ; plus nous tardons, plus les hommes d’Armand prendront des initiatives seuls. Ce secret-là doit être entre mes mains, pas dans celles d’un général apeuré qui distribue des grâces pour sauver sa tête.
Deux heures plus tard, ils chevauchaient vers le sud, escortés par un simple gendarme qu’ils avaient emmené sous prétexte de vérifier les registres des fontes, et par un palefrenier muet loué pour les chevaux de rechange. Marceau portait sur lui la couverture d’aigle, repliée dans son manteau, et le texte déchiffré dans sa botte.
La route était grise. Les pluies de brumaire avaient transformé les champs en bourbiers. Marceau comptait les bornes comme s’il s’agissait d’entrées comptables. Huit lieues, puis douze. Le paysage se vida. Les villages se firent plus rares, les bois plus épais.
Henri rompit le silence :
— Vous voulez vraiment ouvrir cette porte ? Vous croyez que c’est de l’or qui vous attend, mais vous ne savez pas ce qu’il y a derrière. La Roche vous a tendu ce testament comme un hameçon. Et maintenant ce registre – que vous avez trouvé trop facilement, par un colporteur qui passait par là…
Marceau resserra les rênes. Il avait eu la même pensée. Le testament de La Roche lui avait été délivré par un notaire qui ne le connaissait pas, avec une lettre d’introduction trop lisse. Le registre était apparu par hasard – par hasard, trop parfait – entre les mains d’un neveu aux dettes de jeu. Quelqu’un voulait qu’il découvre chaque secret. La question était : qui, et pour quoi faire ?
— Si c’est un piège, dit-il, nous le verrons bien assez tôt. Mais si c’est la réserve impériale, c’est une preuve que l’Empire n’a jamais eu l’intention de rester à Paris. C’est une documentation de fuite. Et une position de force.
Ils suivirent la vallée de l’Indre, puis un chemin étroit et défoncé qui montait vers des collines boisées. À la tombée du soir, le gendarme, qui connaissait la région depuis son enfance, ralentit.
— Là-haut, à la sortie du taillis. Ce n’est pas une colonie, mais on l’appelle parfois la Maison des Chênes. Personne n’y vit depuis dix ans, à ma connaissance.
Marceau aperçut le bâtiment au sommet d’une butte : une longue demeure de pierre blanche au toit d’ardoise, bâtie en avance sur une petite route qui menait nulle part. Pas d’allée. Pas de jardin. Des volets fermés. Un château modeste, sans tour ni créneau – pourtant, sur la façade, au-dessus de la porte principale, un aigle peint, à moitié effacé, ouvrait ses ailes sur la pierre.
— Restez ici, dit Marceau aux autres. Henri, avec moi.
Ils s’approchèrent à pied, la boue collant à leurs bottes. La maison semblait vide. Pourtant, des traces de chariot fraîches creusaient l’entrée. Marceau posa la main sur la porte de chêne, repoussa un battant mal fermé, et franchit le seuil.
L’intérieur empestait la paille moisie et la chaux. Une grande salle nue, quelques tables renversées. Mais au-dessus, sur la cheminée de pierre, un écusson était grave : trois aigles cramponnés sur un fond de barres impériales.
Comme dans le code du registre.
Il fit signe à Henri d’avancer. Là où le cadastre ne montrait qu’une simple ferme fortifiée dans le triangle des pionctions, se trouvait à présent la preuve d’une construction récente, non inscrite aux rôles fonciers. Commencée il y a trois ans, terminée il y a un an selon les traces de mortier.
Il entendit un bruit derrière lui. Un bruit de fer dans une pièce voisine.
Il se retourna, la main sur le pistolet.
Une voix grave, qui sentait le tabac et le vieil uniforme, sortit de l’ombre :
— Monsieur le contrôleur des contributions. On m’avait prévenu que vous arriveriez par la route de la Justice.
Marceau ne distingua d’abord qu’une silhouette, puis une barbe grise, une épaulette décousue. Un homme âgé, un ancien garde impérial sans doute, qui tenait un mousquet à deux mains, sans viser.
— On m’avait prévenu aussi, dit Marceau, que cette maison était vide.
L’homme ricana, sans joie :
— Elle n’a jamais été vide pour ceux qui cherchent ce que vous cherchez. Alors, posez les mains à plat sur la table, monsieur. Et dites-moi ce qui vous amène avec une couverture d’aigle dans votre manteau. Parce que si c’est pour y prendre de l’or pour le ministère des Finances, mieux vaut repartir à pied et laisser les chevaux.
La pièce retomba dans le silence. Une seule chandelle allumée au fond. Dehors, la nuit s’effondrait comme un couvercle de plomb.
Marceau ne bougea pas.
— Je ne viens pas pour de l’or, dit-il.
L’homme cligna des yeux.
— Alors quoi ?
— Je viens pour savoir pourquoi l’Empereur a caché une colonie en Amérique et une fortune à trois lieues d’une route royale. Et je vais rester ici jusqu’à ce que la porte derrière toi s’ouvre, ou jusqu’à ce que je sache de quoi cette porte est le gardien.
Le vieux garde sourit lentement, d’un sourire de pierre :
— On m’avait prévenu que vous étiez têtu.
Il adossa le mousquet à la table et tira de sa poche une clé de fer rouillée, longue comme la main. Il la posa sur la table entre eux, sans la lâcher.
— Cette clé ouvre le caveau. Mais avant que je vous dise quoi que ce soit, monsieur le contrôleur, montrez-moi que vous savez quelque chose que je ne devrais pas vous apprendre moi-même. Parce que si vous êtes venu là par hasard, vous ne repartirez pas entendant.
La flamme vacillante dessinait leurs ombres sur les murs de pierre. Henri se tenait immobile. Le gendarme attendait dehors, attaché à la route et à ses ordres.
Marceau déplia la couverture d’aigle sur la table, entre la clé et la chandelle, et commença à raconter. Il parla d’abord du code, puis du testament, puis du registre de Lyon. Il parla des montagnes d’or imaginées par ceux qui n’avaient jamais tenu un livre de comptes. Il parla du nombre exact des marks, et de la ligne de navigation vers la Louisiane. Le garde écouta, les yeux mobiles, sans interrompre.
Quand Marceau eut terminé, il ajouta, plus doucement :
— Je sais que cette maison a été bâtie sur une ancienne carrière de tuffeau. Je sais que le caveau est sous le sol au sud, parce que les fondations sont plus profondes de ce côté-là. Et je sais que vous êtes le seul homme de la vieille garde qui aurait pu rester ici, les mains seules, parce que l’Empereur vous faisait suffisamment confiance pour vous laisser devant une porte sans vous donner le nom de celui qui viendrait la frapper.
Le vieil homme resta silencieux un long moment. La flamme claqua.
Puis il tourna la clé dans la serrure du plancher, à l’endroit même que Marceau avait indiqué, parce qu’il avait deviné – et il ouvrit la trappe en disant :
— Il y a deux choses dans cette cave. L’or, comme vous le pensez. Et l’autre chose, que vous n’êtes pas prêt à voir. Descendez seul. Que votre commis reste ici. Et si vous ressortez en courant, je ne vous en voudrai pas. Je le ferai moi-même.
Marceau prit la chandelle et descendit les premières marches de pierre. Derrière lui, la trappe se referma sans le brusquer, comme une mâchoire qui attend son heure. L’air était froid et sentait l’huile et le cuivre. Au fond, une porte blindée s’ouvrait sur un première salle de la taille d’un corps, puis une seconde, puis une troisième : des boîtes de fer, rangées, scellées avec les armes impériales de partout.
Il ne compta pas l’or. Il n’en eut pas le temps.
Sur une table de pierre, au centre de la dernière pièce, reposait non pas un coffre, mais un paquet ouvert, transpercé d’une seule pointe d’acier : une lettre fermée par un ruban rouge, datée de l’année précédente.
Au-dessus, écrite de la main même de l’Empereur, la mention :
« Instructions pour le gouvernement de la Louisiane. À l’intention du gouverneur résident général, le duc de Danzig. »
Et en dessous, plus petite, griffée au crayon comme un repentir :
« Si ce document est retrouvé après la mort du gouverneur, le destinataire primaire est décédé avant l’exécution. Transmettre à la régence impériale consultative. »
L’encre était fraîche. Datée de onze jours plus tôt.
Le duc de Danzig. Mort sans procès.
Le nom que Marceau avait cru être une simple dette de sang, dans le registre, était aussi celui qui ouvrait cette porte. Et quelqu’un venait de suivre cette piste avant lui.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.