Le Registre de l'Aigle
Lire le chapitre 32: Aftermath of the Chase
La piste menait à Pontarlier, et Pontarlier sentait le foin mouillé et le soufre des contrebandiers. Marceau avait quitté Besançon avant l’aube avec trois hommes du service des douanes qu'il savait achetables mais discrètement loyaux. Il ne leur avait pas dit qui il poursuivait, seulement qu'un messager portait un document falsifié sous le sceau de l'Empire. C'était presque vrai.
Le relais de poste du Cheval Blanc dégorgeait des voyageurs poussiéreux. Marceau s'installa à une table du fond, commanda un café qu'il ne boirait pas, et déplia une carte du col. Le neveu — ce freluquet pâle qui se faisait appeler Laurent Chenu, nom d'emprunt que la rumeur attribuait à un ancien commis de La Roche — avait trois heures d'avance. Avec un cheval fatigué et une bourse pleine d'or, il chercherait à passer la frontière suisse par les sentiers du Risoux.
Le réseau de passeurs local appartenait à une vieille femme nommée Berthe Grison, qui tenait une mercerie rue des Arches. Elle avait perdu deux fils sous l'Empire et n'avait aucune raison d'aimer Marceau — mais elle avait une dette. Une dette de contrebande, vieille de dix ans, qu'un auditeur de Lyon, jadis, avait choisi de ne pas voir.
Marceau poussa la porte de la mercerie à neuf heures. Berthe était derrière son comptoir, triant des bobines de fil qu'elle n'avait aucune intention de vendre.
« Vous avez encore une tête de fonctionnaire, monsieur. »
« J'ai encore une mémoire de fonctionnaire, madame. Consulat, an neuf. Trois mulets de soie grège, déclaration falsifiée de douze pour cent. »
Elle ne cligna pas des yeux. « On a tous fait des choses qu'on regrette. »
« Moi non. C'est justement pour ça que je suis ici. Un homme passe ce soir avec un paquet. Cuir de veau marron, reliure or, format registre. Je veux qu'on m'amène le paquet, pas l'homme. L'homme peut vivre. »
« Le paquet me rapporte combien ? »
« Vous restez en affaires. Et votre petit-fils, celui qui s'est engagé dans les chasseurs à pied, ne sera pas muté vers le front russe au prochain rapport. »
Berthe resserra son châle. « Ce soir, dans la forêt, au lieu-dit du Saut du Cerf. Le passeur s'appellera Le Gris. Il n'aime pas les surprises. »
Marceau paya en pièces d'argent, choisies pour ne pas peser dans la conversation. Il passa l'après-midi à étudier les registres de passage au bureau de la frontière, où son écharpe de conseiller d'État lui ouvrit toutes les portes. Le neveu — Laurent Chenu, disait le passeport — avait traversé le bureau à midi avec une malle de voyageur, direction Sainte-Croix. Officiellement, il était déjà en Suisse. Officieusement, il attendrait la nuit pour négocier ses faux documents.
À la tombée du soir, Marceau prit un cheval de la poste et suivit un chemin forestier que Berthe avait indiqué d'un trait de doigt sur sa paume. Le Saut du Cerf était une clairière en cul de sac, entourée de sapins serrés comme des piques. Il y avait une cabane de charbonnier, abandonnée depuis que le charbon de bois ne payait plus.
Marceau attacha son cheval à cinquante mètres, dans l'ombre. Il attendit.
Une heure passa. Puis un froissement de feuilles, un pas prudent, et une forme enveloppée d'un manteau sombre émergea des arbres. Le Gris — car ce ne pouvait être que lui — tenait à la main un paquet rectangulaire, enveloppé de toile cirée.
« Le prix a augmenté », dit l'homme d'une voix rauque.
« Madame Grison n'a pas mentionné de supplément. »
« Madame Grison n'est pas celle qui transporte maintenant. Le petit Chenu a payé le double pour qu'on le fasse passer avant minuit. Il m'a dit que si je ne livrais pas le paquet à son contact à Lausanne d'ici demain matin, il y aurait des ennuis. Des ennuis qui me trouveraient, moi. »
Marceau ne bougea pas. « Et moi, je vous promets la prison pour le restant de vos jours. Le choix est simple. »
Le Gris hésita, calcula le poids des menaces, puis jeta le paquet dans l'herbe entre eux. « Prenez-le. Mais si le petit revient en France, ce n'est plus mon affaire. »
Marceau ramassa le paquet. Sous la toile cirée, le cuir était moite d'humidité, mais la reliure en écorce tressée tenait toujours. Le registre des douanes de Lyon. Son registre. Sa faute.
« Il a traversé ? » demanda Marceau sans lever les yeux.
« Il file vers Sainte-Croix, un vrai lièvre. Avec la malle ou sans, je n'en sais rien. Les passeurs suisses ne me font pas de rapports. »
« Vous avez fait le bon choix », dit Marceau, et il retira de sa poche une pièce d'or qu'il glissa dans la main du passeur avant de tourner les talons.
Retour à la ville. La chambre d'auberge était petite, humide, avec un poêle qui tirait mal. Marceau posa le registre sur la table, retira la toile cirée, et l'ouvrit sans hâte.
Les écritures étaient là — toutes les lignes qu'il avait tracées, dix ans plus tôt, dans le bureau poussiéreux de la rue des Capucins à Lyon. Ses corrections, ses omissions, les pages où il avait recopié d'une main plus récente des entrées que d'autres, moins prudents, avaient enregistrées avec trop de précision. Trois pages, au milieu, concernaient la maison de soie des Moret. Une vieille dette, une famille amie, une falsification qu'il avait crue nécessaire.
Mais le registre contenait autre chose. Une page que Marceau ne se souvenait pas d'avoir écrite ni de voir. Elle était collée contre la garde arrière, presque invisible si on ne cherchait pas. Sa main hésita, puis il la souleva d'un ongle.
C'était une écriture fine, régulière, celle d'un secrétaire de La Roche. Une note administrative, codée comme les autres, mais qui n'avait rien à voir avec la collecte des impôts de Lyon.
« Or fin, 3 200 marcs, frappé en coquille conformément à l'ordre personnel du souverain. Chargé sur le vaisseau L'Indomptable, départ Nantes, floréal an douze. Instruction secrète : passage à destination Nouvelle-Orléans, puis remontée du fleuve vers le territoire dit de Louisiane. Fonds à usage spécial — semence de colonie. »
Marceau relut la ligne trois fois.
3 200 marcs d'or. L'or que l'administration avait cru perdu dans une affaire de faux monnayage. L'or que La Roche avait enregistré comme « ajustement forfaitaire » dans les comptes de l'Empire, une perte acceptée pour ne pas créer de panique. Le rapport de police de l'époque avait parlé de lingots défectueux, de refonte impossible, d'une erreur de la Monnaie de Nantes.
C'était un mensonge, propre et complet. L'or n'avait jamais été faux. Il avait été envoyé en Amérique, sous une cargaison de marchandises, pour fonder une colonie de réserve.
L'assurance de l'Empereur.
Marceau s'assit lourdement sur le lit. Le poêle ronflait, la pièce sentait le suif. Il regarda le registre, puis la page collée, puis le feu.
Napoléon avait préparé sa fuite avant même la campagne de Russie. Avait préparé son royaume d'exil — argent, loyalistes, une terre nouvelle où replanter l'aigle si l'Europe venait à se retourner contre lui. La colonie ne figurait dans aucun traité, aucun rapport, aucun discours. C'était un pouvoir secret que nul n'était censé connaître.
Et s'il n'avait jamais été utilisé ? Si la colonie avait grandi, prospéré, attendu ?
Marceau ouvrit le poêle, tisonna les braises. La chaleur l'assaillit, un souffle roux qui lui sécha les yeux. Il prit le registre, le tint un instant entre ses mains, sentit le grain du cuir. Il y avait des erreurs là-dedans, des amitiés protégées, des mensonges bien intentionnés. Son mensonge à lui, pour les Moret. Ce n'était pas de l'or ni une colonie — c'était une dette d'honneur contractée envers une famille qui l'avait aidé quand sa mère était morte, une dette qu'il avait remboursée d'une écriture fausse.
Il jeta le registre dans le poêle.
Le cuir grésilla, se tordit. Les pages s'enflammèrent une à une, les caractères s'embrasèrent. La lumière dansa sur les murs de la chambre, une danse brève, sans témoin. Marceau regarda son passé se consumer pendant que la page chiffrée sur la colonie américaine n'était toujours qu'un rectangle de papier dans sa main droite.
Il l'avait retirée avant de jeter le livre. Une impulsion — il se l'expliquerait plus tard comme une habitude de comptable : vérifier chaque ligne avant de clore un compte.
Quand il n'y eut plus que des braises et une odeur de colle brûlée, Marceau replia la page et la glissa dans son manteau. Il resta un long moment assis, les mains ouvertes devant la chaleur mourante.
La neige se mit à tomber contre la vitre, silencieusement.
Il pensa au neveu qui courait vers la Suisse, sans preuve désormais, avec seulement une histoire que personne ne voudrait entendre. Une histoire de registres brûlés et d'or disparu. Il pensa à l'Empire qu'il servait, né d'une révolution, maintenu par des comptes — et qui finançait en secret une terre nouvelle si la vieille terre se refusait à lui.
Le feu s'éteignit. Marceau se leva, souffla la chandelle, et resta dans l'obscurité, étonné de ce que la lumière de son propre mensonge avait révélé.
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