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Le Registre de l'Iceberg

Lire le chapitre 1: Boarding with a Borrowed Name

La foule piétinait le quai de Southampton comme un troupeau affolé, et Jack O’Leary se fondait dedans avec l’aisance d’un homme qui avait passé sa vie à disparaître. Il portait un costume trop neuf, taillé pour un autre, et une casquette trop serrée qui lui cisaillait le front. Dans sa poche intérieure, contre sa poitrine moite, un billet de première classe au nom de *M. Edward P. Hargrove* — acheté, non pas volé, mais arraché des mains d’un cadavre encore chaud, deux heures plus tôt, dans une ruelle puante derrière les entrepôts.

Il avait fallu un couteau pour ça. Pas le sien. Celui d’un autre, qu’il avait laissé planté dans la gorge du portefeuille. Jack préférait les poches aux poignards, mais la vie lui avait appris que parfois, on ne choisissait pas l’outil, seulement l’occasion.

— Billet, monsieur.

Le pourser faisait face à la passerelle d’embarquement, un registre sous le bras, l’œil fatigué d’un homme qui avait vu défiler trois mille âmes en une matinée. Jack releva le menton, adopta une diction trop soignée, un accent qu’il avait attrapé en écoutant des banquiers ivres dans des bars de Liverpool.

— Edward Hargrove. Cabine C-126.

Le pourser parcourut la liste, cocha un nom, leva à peine les yeux. Le costume faisait son travail, la peur aussi — mais la peur, Jack la transformait en raideur, pas en tremblement. Il sourit, trop large, et rectifia d’un demi-degré.

— Belle journée pour une traversée, non ?

— On dit que l’eau est calme, monsieur Hargrove.

— Tant mieux. Je n’ai pas le pied marin.

Le pourser lui rendit le billet avec un hochement de tête, et Jack franchit la passerelle. Ses godillots neufs — achetés avec la montre du mort — crissaient sur le bois. Derrière lui, l’Angleterre se rétrécissait déjà, et devant lui, l’énorme coque blanche de l’*Olympic* s’élevait comme une falaise. Non. Pas l’Olympic. L’*Titanic*. Le mot lui traversa l’esprit avec un frisson qu’il ne s’expliqua pas.

À l’intérieur, le hall de première classe était un mensonge de marbre et de cuivre. Jack avait vu des églises moins ornées. Il suivit les panneaux, descendit un couloir feutré, trouva la C-126. La clé tourna dans la serrure avec un cliquetis satisfaisant.

La cabine était petite mais luxueuse : un lit en acajou, un fauteuil de cuir, une table de toilette en marbre, et une armoire profonde. Jack ferma la porte, tira le verrou, et s’adossa un instant au panneau. Sa main chercha le billet, le serra comme un talisman. *Edward P. Hargrove*. Un mort avec un billet en poche, un costume sur le dos, et une réputation vide. Le genre d’homme dont personne ne remarquerait la disparition pendant des semaines.

Jack se défit de sa veste, jeta la casquette sur le lit. Il s’approcha de l’armoire, l’ouvrit. Quelques cintres vides, une étagère à chaussures, bois de cèdre. Rien d’extraordinaire. Mais il avait passé sa vie à fouiller des poches et des tiroirs, et son instinct lui dit que le panneau du fond était trop épais. Il frappa du poing — un son creux.

Il sortit un canif de sa cheville — son seul vrai outil, qu’il n’avait jamais lâché — et fit glisser la lame le long des joints du panneau. Un déclic. Il tira. Le fond de l’armoire pivota sur une charnière invisible, révélant une cavité sombre.

À l’intérieur, une pochette de cuir, noire, usée, fermée par un fermoir de laiton. Pas plus grande qu’un missel. Jack la sortit, la posa sur le lit. Le fermoir résista sous ses doigts — pas de serrure, mais un mécanisme capricieux. Il força légèrement, et le laiton céda avec un grincement.

À l’intérieur : une feuille de papier pliée en quatre, un carnet de cuir plus petit, et une clé. Une clé d’argent, longue, fine, avec une tête ornée d’un motif en forme de losange. Pas une clé de cabine — trop ouvragée. Une clé de coffre. Jack prit la clé, la retourna entre ses doigts. Elle pesait plus que son volume. L’argent massif, sans doute.

Le papier était un relevé de compte, daté du 10 avril — aujourd’hui. Une liste de numéros, de noms de banques, et un montant à cinq chiffres après un symbole de livre. Jack siffla doucement. C’était plus d’argent qu’il n’en avait vu en dix ans de rapines. Mais l’argent sur papier, ça ne se dépense pas.

Il ouvrit le carnet. Pages couvertes d’une écriture fine, régulière — des notes, des dates, des noms. La première page portait un en-tête en lettres capitales : *LEDGER DE DÉPOTS — BANQUE BARING, LIVERPOOL & NEW-YORK*. Le reste était codé. Des colonnes de chiffres, des symboles, des abréviations.

Jack replaça la clé dans la pochette, puis la glissa dans sa propre poche — celle intérieure de sa veste. Le papier et le carnet, il les laissa dans la cavité, refermant le panneau d’un geste sec. Il savait que c’était risqué de garder la clé sur lui. Mais laisser une clé en argent dans une cachette qu’il avait découverte en cinq minutes ? Non.

Ce qui est caché peut être trouvé. Ce qui est sur toi peut être volé — mais par toi seul.

Un cognement à la porte. Trois coups. Autorisés.

Jack se retourna, la main glissant vers son canif. Il tira le verrou, entrouvrit la porte d’un pouce. Un stewart se tenait dans le couloir, livide. Uniforme sombre, gants blancs, visage de quarante ans creusé par une peur qu’il ne pouvait pas cacher.

— Monsieur Hargrove ?

— C’est moi.

— Je suis Whitcombe, votre stewart de cabine. Je viens m’assurer que tout est à votre convenance.

Jack élargit l’ouverture, s’appuya au chambranle avec une nonchalance qu’il ne ressentait pas.

— Tout est parfait. Merci, Whitcombe.

Mais Whitcombe ne partait pas. Ses yeux passaient de Jack à l’armoire, un va-et-vient nerveux. Sa main droite tremblait légèrement, et il la cacha dans son dos.

— Puis-je… il se racla la gorge. Vous êtes monté à bord avec le billet de M. Hargrove, n’est-ce pas ?

Jack sentit un courant froid le long de sa nuque. Il avait l’habitude d’être démasqué au bout de cinq minutes, mais dans une cabine fermée, face à un stewart tremblant, c’était autre chose.

— Absolument. J’ai acheté ce billet à Southampton. Y a-t-il un problème ?

— Non, non. C’est juste que… M. Hargrove était attendu. Quelqu’un a posé des questions à son sujet, ce matin, au bureau de la White Star.

— Quel genre de questions ?

Whitcombe hésita. Sa lèvre inférieure se mordit.

— Un homme. Costume gris, cicatrice sur la mâchoire. Il demandait si Hargrove avait embarqué, et s’il avait une pochette de cuir avec lui. Je n’ai rien dit, mais…

Jack lui sourit. Un sourire désarmant, qu’il avait perfectionné dans les gares pour apaiser les contrôleurs et les caissières.

— Vous avez bien fait. M. Hargrove a des ennemis commerciaux. Des envieux. C’est pour cela qu’il voyage sous une identité discrète — enfin, sous la sienne. Vous comprenez.

— Je comprends, oui. Mais si je puis me permettre, monsieur… ce soir, après le dîner, je vous conseille de rester dans votre cabine. Il y a des rumeurs, à bord. Des passagers qui ne sont pas ce qu’ils paraissent.

— Je m’en doute.

Whitcombe fit un pas en arrière, salua d’un hochement de tête, et disparut dans le couloir. Jack ferma la porte, tira le verrou, et resta un long moment immobile, l’oreille collée au panneau.

Le stewart avait peur. Pas de lui — pas seulement de lui. Un homme à cicatrice. Une pochette de cuir. Le nom d’Hargrove.

Jack sortit la clé de sa poche, la serra dans son poing. Il avait volé un billet à un mort, et maintenant, il portait la clé d’un coffre que quelqu’un cherchait déjà. Dans une cabine de première classe d’un paquebot qui ne toucherait pas terre avant cinq jours — si jamais il touchait terre.

Sur le pont, le sifflet de départ retentit, long et grave. Les moteurs vibrèrent sous ses pieds. L’*Titanic* s’ébranlait, et Jack serra la clé si fort que le motif en losange lui mordit la paume.

Il n’avait pas de plan. Pas d’alliés. Pas de vraie identité. Mais il avait une clé, un nom de mort, et un mystère qui commençait à sentir le sang.

À travers le hublot, le quai de Southampton s’éloigna, emportant la terre ferme — et peut-être le seul monde où Jack savait se cacher.

En mer, il n’y avait nulle part où courir.

Il enfila sa veste, lissa ses cheveux, et sortit dans le couloir. Le stewart avait parlé d’un homme à cicatrice. Jack voulait le voir avant que l’homme ne le voie.

Un étage plus bas, dans l’allée des stewarts, un cri déchira l’air — bref, étouffé, mauvais. Jack se figea. Le cri venait de l’arrière, près des cabines de personnel. Il aurait dû retourner dans la sienne, se faire oublier.

Au lieu de ça, il marcha vers le bruit.

Une porte de service était entrouverte. Il la poussa du bout des doigts. Une odeur de fer et d’humidité. Dans la pénombre, un corps était affalé contre un tas de cordages. Le visage était tourné vers le mur, mais Jack reconnut l’uniforme. Gants blancs. Taille fine.

Whitcombe.

Il s’agenouilla, retourna le corps avec précaution. Le visage du stewart était un masque de surprise figée, une tache sombre s’élargissant sur sa poitrine. Un couteau — pas un canif, un vrai couteau — était planté entre ses côtes, profond, méthodique.

Dans la main crispée du mort, un morceau de papier. Jack le dégagea doucement. Un ticket de cabine — C-126. Le sien.

Quelqu’un savait. Quelqu’un avait fait taire Whitcombe avant qu’il ne parle à Jack, ou à cause de lui. Jack replaça le corps aussi bien qu’il put, le ticket restant dans sa poche, et sortit de la réserve en essuyant ses doigts sur son pantalon.

Il remonta vers sa cabine, le cœur cognant, la clé d’argent brûlant contre sa poitrine.

Edward P. Hargrove n’était pas simplement un homme mort avec un billet en poche. C’était un homme mort avec des secrets — des secrets que des gens étaient prêts à tuer pour protéger.

Et maintenant, Jack portait ses secrets comme un vêtement trop grand.

Mais la mer était immense, la nuit tombait, et le paquebot glissait vers l’ouest.

Quelque part entre le ciel et l’eau, il trouverait une réponse.

Ou il finirait comme Whitcombe — un cadavre à la dérive dans un couloir, son nom rayé d’un registre.

Il serra la clé une dernière fois.

Le jeu ne faisait que commencer.