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Le Registre de l'Iceberg

Lire le chapitre 2: The First-Class Gamble

La fumée bleue du salon des fumeurs collait aux pourtours des lampes comme un rideau de théâtre. Jack « Sparrow » O’Leary, alias Edward Hargrove, tailleur londonien de son état fictif, tapota le bord de son cigare — un Havana qu’il n’avait pas payé — et laissa ses yeux courir autour de la table de jeu. Quatre hommes. Trois riches, deux idiots, une proie.

Le banquier américain, un certain Palmerston, suait sous son col amidonné. Il venait de jeter une paire de dames sur le tapis vert comme un homme qui noie son chagrin. Le Lord à sa droite, un Anglais au nez coupé, comptait ses jetons en remuant les lèvres. Et puis il y avait l’autre — Cyrus Vance. Assis entre eux, immobile comme un roc hors de l’eau, il n’avait pas touché à son whisky depuis vingt minutes. Ses yeux pâles, d’un gris qui rappelait la mer sous la pluie, ne quittaient pas les mains de Jack.

« Rien pour moi, dit Jack en poussant ses cartes. Mais je reste pour voir la fin. »

Il avait monté son tapis de quinze livres à près de trois cents en une heure. Pas par chance. Par mémoire. Il avait compté les cartes à l’anglaise, la tête baissée comme un comptable, les yeux sur les plis des visages plutôt que sur le carton. Les pauvres gens qui pensaient que le poker se gagnait aux cartes n’avaient jamais volé des montres dans des poches de redingote à Dublin.

Palmerston abattit son jeu avec un soupir de défaite. Le Lord jeta ses cartes avec un juron étouffé. Vance, lui, les posa face contre table et dit, d’une voix qui ne demandait rien — qui exigeait :

« Intéressant. Un tailleur d’Oxford Street qui joue comme un croupier de la Nouvelle-Orléans. »

Jack sentit le poids du petit trousseau de clés au fond de sa poche intérieure. *Whitcombe. Le steward mort sur le pont des troisièmes classes. Le ticket à son nom. Et quelque part sur ce bateau, un homme avec une cicatrice qui cherchait la même chose.*

« La couture, monsieur Vance, rend patient, répondit Jack avec un demi-sourire qui coûtait rien. On apprend à compter les points de broderie. Les cartes, c’est plus simple. Elles ne bougent pas. »

Vance pencha la tête. Un animal qui vient de sentir le faux.

« Vous connaissez le colonel Fitzhugh, à Londres ? Je le croyais fournisseur attitré de votre maison. »

*Et merde.* Jack n’avait jamais mis les pieds dans une boutique de tailleur plus de trois minutes — juste le temps de faire les poches. Mais il avait lu le nom de Fitzhugh sur une liste de passagers de première classe, dans le salon de lecture, pas deux heures plus tôt. La mémoire était une arme. Encore fallait-il viser juste.

« Fitzhugh ? Le vieux renard de Mayfair ? répondit Jack en rejetant la fumée. Il vient chez nous quand il a des dettes de jeu. Pas quand il a besoin d’un costume. Sa femme, la comtesse, elle, est une cliente fidèle. Elle a un faible pour la doublure en soie verte. »

C’était du bluff pur. Mais un bluff racontait mieux la vérité à un homme qui cherchait des mensonges.

Vance resta muet un long moment. Puis il se permit quelque chose qui ressemblait à un sourire — un pli froid de la bouche, pas plus.

« Hargrove. Vous êtes plus amusant que votre réputation, monsieur. »

Jack ramassa ses jetons avec une nonchalance qu’il n’éprouvait pas. Le cœur battait plus vite que la main ne tremblait. *Cicatrice. Whitcombe. Vance.* Il devait filer avant qu’on ne lui demande de nommer la couturière qui avait fait sa veste.

« La nuit est jeune, monsieur Vance, mais ma bourse a assez voyagé. Je vous souhaite une bonne mer. »

Il se leva, salua d’un signe de tête, et traversa la salle en comptant les pas pour ne pas se presser. Dans le couloir, il souffla. Ses mains étaient moites. Sa veste sentait le cigare d’un homme riche et la peur d’un pauvre.

Sa cabine — une de première classe, C-124, payée avec l’argent volé à un banquier ivre à Southampton — était en désordre quand il entra.

Il le vit avant même d’allumer la lampe. Le tiroir de la coiffeuse était entrouvert, d’un centimètre à peine. L’alignement du cuir dans la valise était brisé — personne n’aurait remarqué, sauf un homme qui avait vécu de l’attention aux détails toute sa vie. Le lit était défait côté gauche, comme si on avait soulevé le matelas.

Jack ferma la porte. Écouta. Le souffle régulier du paquebot, le bourdonnement lointain des machines. Pas un bruit dans le couloir.

Il alla droit à la malle à serrures à combinaison — celle qu’il avait verrouillée avant de sortir. Les chiffres étaient intacts. Mais en dessous, glissée contre le bois, il vit une marque de doigt. De la poussière de charbon, apportée par une main qui ne portait pas de gants. Une main ouvrière sur une malle de première classe.

À l’intérieur, rien n’avait bougé. La mallette de cuir noir était toujours là, fermée. Mais Jack ne la rouvrit pas tout de suite. Il posa la paume sur le cuir. Tiède. Quelqu’un avait tenu la mallette longtemps, assez pour en réchauffer la surface.

*Vance envoyé une ombre. Ou alors c’était le scarifié lui-même.*

Il examina la chambre de fond en comble, avec une minutie de pickpocket. La poche de son pardessus avait été retournée. Le bureau consulté, les papiers — des factures d’hôtel volées à Southampton, une lettre d’une fausse tante — remis avec soin. Trop de soin. Un amateur aurait laissé des traces. Un professionnel, aussi. Un homme pressé avait laissé la trace de sa main dans le charbon. Un homme patient avait laissé chaque chose à sa place exacte, comme pour dire : *je sais où tout se trouve.*

Il s’approcha du hublot, regarda l’obscurité au dehors. L’eau noire, l’air froid. Quelque part dans la nuit, un homme cherchait la mallette, la clé, et le nom d’Edward Hargrove. Le nom qu’il portait. Le visage qu’il avait pris. La mort qu’il avait ramassée dans la poche de Whitcombe avec un billet pour sa cabine.

Et maintenant, Vance.

Jack sortit la clé d’argent de la poche de son gilet. Elle brillait faiblement à la lumière de la lampe de la table de chevet. Il l’avait soustraite, puis avait remis la mallette sous le lit de la cabine de Hargrove — avant de changer de cabine. Il avait caché la mallette dans un endroit qu’aucun homme de première classe ne visiterait jamais : la chaufferie, entre deux conduites de vapeur, là où le visage d’un tailleur ne irait pas, mais où le visage d’un voleur se fondait dans la suie.

Il remit la clé. La garda sur lui. Dors avec elle, même — le pieu était trop important.

Le mot de Vance tourna dans sa tête. *Fitzhugh.* Il avait bien joué. Mais Vance n’avait pas posé une seule question sur son métier. Il avait posé une question sur ses fréquentations. Il cherchait un contact. Un maillon. Le colonel Fitzhugh était peut-être dans la course — ou l’appât.

Jack posa le pied sur le lit et souleva le panneau du plafond, un vide spacieux conçu pour les ventilations. Il glissa la clé dans une fente entre le tuyau de cuivre et le bois. Puis il redescendit.

Il était peut-être midi moins le quart, mais tout dans cette cabine lui hurlait que l’on avait fouillé ici pour une raison, et que cette raison portait un nom sur un billet taché de sang.

Il s’assit au bord du lit, ôta ses souliers, posa les mains sur ses genoux, et fit ce qu’il faisait toujours quand le monde devenait trop étroit pour les mensonges — il compta les issues. Porte, hublot, panneau de ventilation, passerelle de service. Quatre. Trois de trop étroites pour un homme armé. Une seule porte.

Il allait devoir apprendre à faire ami-ami avec l’ombre du capitaine.

Mais avant cela, il devait savoir qui, sur ce bateau de six cents passagers de première, connaissait son nom de naissance — Ou plutôt, qui connaissait le nom du véritable Edward Hargrove, et savait que Jack n’était que le costume qu’on avait jeté sur un cadavre.

Une pensée froide lui traversa l’esprit, comme l’eau qui allait un jour traverser la coque. Whitcombe avait été poignardé. Son assassin avait pris le temps de glisser un billet dans sa poche — un billet portant le numéro d’une cabine de première classe. Une cabine dont le nom sur la liste des passagers était devenu Jack O’Leary, né dans une rue sale de Dublin, fugitif depuis l’âge de onze ans.

Le scarifié ne savait peut-être pas qui était Jack. Mais quelqu’un, quelque part, savait exactement qui était Hargrove. Et cette personne éliminait méthodiquement tous ceux qui pouvaient le confondre.

Jack laissa échapper un petit sifflement entre ses dents. Il n’était pas un passager. Il était une piste. Une preuve ambulante. Et si on ne le tuait pas ce soir, c’était seulement parce que l’on voulait quelque chose qu’il possédait.

La clé d’argent dans le plafond avait peut-être changé de demeure, mais la serrure qu’elle ouvrait — cette serrure-là, il n’en avait aucune idée.

Il sortit le papier du code de la doublure de sa veste, celui qu’il avait copié sur le journal intime qu’il avait trouvé en fouillant le corps de Whitcombe, à la lueur d’une lampe de marine volée. Initiales. Nombres. Chiffres bancaires, peut-être. Comptes en Suisse. Un portefeuille de valeurs né de la panique — les disparitions — des refuges d’un homme qui savait qu’on allait le tuer.

Whitcombe savait. Whitcombe avait été une plume. Un secrétaire. Un homme qui écrivait les menaces des autres.

Jack plia le papier. Remit dans la doublure. Regarda le hublot.

La nuit était immense. Et quelque part dans ce bateau, une femme portait un médaillon d’argent — il l’avait vue passer sur le pont promenade, glissant entre les passagers, un petit étui brillant contre sa gorge. Elle n’avait pas parlé au scarifié. Mais elle avait parlé à Vance.

C’était peut-être là que se trouvait la serrure.

Une certitude, maintenant. Jack n’était plus un chasseur. Il était une pièce du jeu que d’autres jouaient. Et l’enjeu — la clé, la mallette, le code — était assez grand pour tuer un steward et fouiller une cabine fermée.

Il se leva, remit ses souliers, boutonna sa veste. Il ne dormirait pas cette nuit. Mais il irait voir cette femme au médaillon d’argent avant que l’aube ne teinte les vitres en bleu.

À minuit, on frappa à la porte. Trois coups. Pause. Deux coups. Une suite reconnaissable — pour ceux qui connaissaient la police maritime de Belfast.

Jack ne bougea pas. Au troisième coup, il se glissa sous la couverture, se fit les yeux d’un homme qui venait de se réveiller.

« Oui ? Qui est-ce ? »

La voix de l’autre côté était basse, presque aimable, mais dénuée de chaleur — un accent américain, mâché froid.

« Monsieur Hargrove. Je vous prie de m’excuser. C’est M. Vance. Il m’a envoyé vous rendre ceci. Votre briquet, que vous aviez laissé sur la table de jeu. »

Jack resta figé. Il n’avait pas pris de briquet de la table. Il avait pris des jetons. Il avait laissé un cigare allumé dans le cendrier.

Il se leva, alla à la porte, la déverrouilla, l’ouvrit de quelques centimètres.

L’homme dans le couloir était mince, vêtu de noir de la tête aux pieds, avec un chapeau trop bas pour être honnête. Dans sa main ouverte, il tenait la clé d’argent. Pas un briquet.

La clé que Jack venait de cacher.

Le sourire de l’homme était une écharde de glace.

« Oups, dit-il. Mauvaise chambre. »

Il tourna les talons et disparut dans l’ombre du couloir.

Jack s’appuya contre le chambranle. Son cœur était un tambour. Il n’avait pas vu le visage complet — mais, dans la seconde où l’homme avait tourné, une ligne blanche avait traversé sa joue droite de l’oreille à la mâchoire.

Une cicatrice.

Whitcombe avait été tué pour moins que cela. Et maintenant, l’homme avec la cicatrice savait exactement où dormait celui qui portait le nom d’Hargrove.

La porte se referma. La clé n’était plus au plafond. Jack était nu dans un costume volé, et la nuit ne faisait que commencer.