Le Registre de l'Iceberg
Lire le chapitre 38: The Reward and the Price
Le hall de la banque sentait l’encaustique et le vieux papier. Jack avait souvent volé dans des endroits comme celui-ci, jamais il n’y était entré par la porte principale, la casquette à la main, les souliers cirés.
Margaret marchait à sa droite, le menton haut. La matrone les suivait, son sac de cuir usé serré contre sa poitrine, comme si elle craignait encore qu’on le lui arrache.
Le directeur, un homme à favoris gris nommé Pendergast, les reçut dans un bureau lambrissé. Il avait la mine d’un homme qui a passé la nuit à vérifier ses comptes, et celle d’un homme qui n’a pas tout à fait digéré que trois civils aient fait son travail à sa place.
« Monsieur O’Leary, mademoiselle Ashworth, madame…», dit-il en hochant la tête vers la matrone, qui ne daigna pas donner son nom.
Il ouvrit un coffret de bois sombre et en sortit trois enveloppes.
« La banque a décidé de vous octroyer une récompense pour la restitution de la liste de coffres et pour avoir permis l’arrestation de M. Whitmore. Nous avons également récupéré une partie des biens volés grâce à vos indications. »
Jack saisit son enveloppe. Il en connaissait le poids avant même de l’ouvrir. Il la glissa dans sa poche sans la regarder.
Margaret fit de même, avec moins de retenue. Elle souleva le rabat, jeta un œil aux billets, puis releva les yeux vers Jack. Il y avait quelque chose dans son regard — du soulagement, mais aussi une interrogation.
« Et les objets ? demanda-t-elle. Les heirlooms ? »
Pendergast consulta un registre.
« Les pièces identifiées comme appartenant au musée de Boston ont été confiées aux autorités portuaires. Elles seront rapatriées sous escorte. »
Jack acquiesça. Il n’y avait plus rien à ajouter.
Ils sortirent dans la lumière crue de Broadway. Les fiacres, les tramways, les cris des vendeurs de journaux. New York ne s’était pas arrêtée pour un naufrage ; elle avait déjà repris son tumulte.
Jack s’arrêta au bord du trottoir, les mains dans les poches.
« Moran, dit-il soudain. L’homme qui m’a formé. Il avait des dettes. J’ai promis que si je m’en sortais… »
Margaret le regarda, puis inclina la tête.
« Tu as promis. Alors tu tiens. »
Il trouva l’adresse dans le Lower East Side. Une devanture étroite, une plaque de cuivre ternie : *Moran & Fils — Tailleurs*. Le fils — un homme d’une quarantaine d’années, des cernes sous les yeux — ouvrit la porte avant que Jack ait frappé.
« On m’a dit que tu viendrais », dit-il.
Jack sortit l’enveloppe de sa récompense et la posa sur le comptoir.
« C’est pour ton père. Je lui devais ça. »
Le tailleur ouvrit l’enveloppe, compta les billets sans les sortir, puis releva les yeux.
« Mon père est mort l’hiver dernier. Je suis désolé, mais il n’a jamais su que tu avais survécu. » Il poussa l’enveloppe vers Jack. « Il m’a dit, avant de partir, que si un jour un petit voleur à la manque venait payer sa dette, je devais la refuser. Il disait que tu avais déjà payé en restant vivant. »
Jack resta immobile. Il y avait dans sa poitrine une étrange chaleur, quelque chose qui ressemblait à de la gratitude, et qu’il ne savait pas nommer.
Il reprit l’enveloppe.
« Alors je vais servir à autre chose », dit-il.
Le musée de Boston se trouvait à quelques heures de train. Margaret insista pour l’accompagner. La matrone déclina, prétextant des affaires à régler avec les autorités ; mais elle leur serra la main à tous les deux, longuement, comme si elle savait qu’elle ne les reverrait pas.
Le conservateur était un petit homme nerveux, aux lunettes rondes, qui semblait perpétuellement sur le point de pleurer. Lorsque Jack déposa sur son bureau les deux montres de gousset, le presse-papiers d’ivoire et le petit portrait miniature volé trois ans plus tôt dans une exposition privée, l’homme émit un son étranglé.
« Je… je ne sais pas comment vous remercier », dit-il.
Jack haussa les épaules.
« Ce n’est pas moi. C’est l’argent de la banque. »
Il avait acheté les objets au prix du marché noir, ce qui lui avait coûté presque tout le reste de sa récompense. Mais en regardant le conservateur caresser le portrait miniature comme un enfant retrouvé, il se dit que c’était la meilleure affaire qu’il ait jamais faite.
Ils dînèrent ce soir-là dans un petit restaurant italien près du port. Margaret commanda des pâtes ; Jack, un steak qu’il mangea avec un couteau émoussé et une détermination tranquille.
« Tu as payé ta dette, dit-elle. Tu as rendu les objets. Qu’est-ce qui te reste ? »
Jack posa sa fourchette.
« Une paire de mains. Un métier que je connais. Et une promesse à tenir. » Il la regarda. « Celle de te revoir. »
Margaret sourit, mais il y avait de la fatigue dans ses yeux.
« Mon père est ruiné, Jack. Il est en prison. Edith est morte. La seule chose qui me reste, c’est une clé qui ouvre peut-être un coffre qui contient peut-être des documents qui prouveront peut-être que mon père n’était pas aussi corrompu qu’on le dit. » Elle remua le vin dans son verre. « Beaucoup de “peut-être”. »
« Et le locket ? »
Elle le sortit de son corsage. Le petit bijou d’or captura la lumière de la bougie.
« Cette adresse, à Londres. C’est tout ce que j’ai de vrai. Un point sur une carte. Une direction à prendre. »
Jack ne demanda pas s’il pouvait l’accompagner. Il savait qu’elle n’aurait pas su répondre.
Ils marchèrent jusqu’au débarcadère, le lendemain matin. La matrone les attendait déjà, son sac à la main, un billet de bateau pour Londres dans sa poche. Edith avait une famille, là-bas ; la matrone avait promis de leur apporter les papiers de leur fille, et la vérité sur sa mort.
Margaret embrassa la matrone sur les deux joues.
« Vous prendrez soin de vous », dit-elle.
La matrone — qui refusait toujours de donner son nom — sourit. Pour la première fois, Jack vit quelque chose de doux dans ce visage sévère.
« C’est vous qui prendrez soin de vous », dit-elle. Elle se tourna vers Jack. « Vous, je ne sais pas. Vous avez l’air du genre à vous jeter à l’eau pour récupérer un chapeau. »
Jack éclata de rire.
« Seulement si le chapeau est précieux. »
Le bateau pour l’Angleterre était un petit vapeur, loin du faste du Titanic. La matrone s’éloigna sur la passerelle, puis se retourna une dernière fois avant de disparaître dans l’entrepont.
Margaret resta au bord de l’eau, les mains croisées sur son ventre. Jack la regardait sans parler.
« Tu as encore une adresse, toi ? demanda-t-elle soudain. Un point sur une carte ? »
Jack fouilla sa poche et en sortit un morceau de papier plié. Une adresse, à New York. Une chambre au-dessus d’un tailleur du Lower East Side — le fils de Moran, reconnaissant, lui avait offert un toit et un établi pour quelques mois.
« Ce n’est pas grand-chose », dit-il.
Margaret prit le papier, le lut, puis le glissa dans sa manche.
« C’est une direction », dit-elle.
Le vent soufflait fort sur le port. Le vapeur siffla, tirant Margaret de sa contemplation. Elle prit son sac, puis se retourna face à Jack.
« Tu me dois encore un rendez-vous, Jack O’Leary. Tu m’as promis de me revoir. »
« Je tiens toujours mes promesses, maintenant », dit-il. « C’est un nouveau métier que j’apprends. »
Elle rit — un rire clair, entier, la première fois qu’il l’entendait rire depuis le naufrage. Puis elle s’approcha, posa une main brève sur son bras, et murmura :
« Alors je te verrai à New York, quand le monde aura arrêté de tourner. »
Il la regarda monter la passerelle, sa silhouette fine se découpant contre le ciel gris. Le bateau s’éloigna lentement, et Jack resta au bord de l’eau jusqu’à ce que le vapeur ne soit plus qu’un point blanc à l’horizon.
Puis il mit les mains dans ses poches vides, se tourna vers la ville, et commença à marcher.
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