Lumen Reads

Le Registre de Minuit

Lire le chapitre 1: The Glass of Midnight

La pendule de la chambre égrenait ses douze coups quand Anya s’assit d’un coup dans son lit, la main en feu. Elle inspira une bouffée d’air froid, les doigts crispés sur le drap de lin. Une douleur vive, nette, comme une morsure de verre. Elle porta la main devant ses yeux—dans la pénombre, une estafilade rouge serpentait sur sa paume, de la base du pouce jusqu’au poignet. Du sang séché, déjà brunâtre. Elle n’avait aucun souvenir de s’être coupée.

La chambre lui était familière, mais vaguement. Comme si elle la voyait à travers une vitre sale. Les tapisseries aux fils d’or, le bureau de noyer, l’âtre éteint. Elle connaissait ces murs. Elle savait qu’elle était la princesse Anya, fille du roi défunt, sœur du prince Marius. Elle savait qu’elle s’appelait Anya. Cela, elle le savait. Mais la journée qui venait de s’écouler ? Une page blanche. Une seule image lui restait, aussi fragile qu’une bulle : le visage de son frère, penché sur elle, la bouche ouverte en une syllabe muette. Puis rien.

Elle rejeta le drap et posa les pieds sur le plancher froid. Le sang battait à sa tempe. Elle fit trois pas vers la fenêtre quand son pied heurta quelque chose de léger. Un papier, plié en quatre, poussé sous la porte. Elle se baissa, le ramassa. Le contact du parchemin était doux, presque tiède.

Elle le déplia. L’écriture était la sienne. Personne ne pouvait imiter cette manière de tracer ses « s » comme des serpents, ses « t » sans barre complète. Le message était bref, écrit à la hâte, l’encre encore pâle par endroits :

*« Fais confiance au garde qui viendra demain. Ne mange rien avant midi. Il sait. — A. »*

Anya relut la phrase trois fois. Sa propre main lui parlait d’un garde à venir. Elle ne comprenait pas. Elle n’avait pas d’ennemis, pas de secrets d’État. Elle était une princesse que l’on disait d’esprit fragile, malade, incapable de tenir une conversation d’une heure sans s’égarrer. Les courtisans le répétaient derrière leurs éventails. Sa mémoire était une passoire—elle le savait. Tous les soirs, elle s’endormait. Tous les matins, quelqu’un devait lui raconter sa propre vie. C’était ainsi depuis toujours.

Alors ce billet. Ce billet de sa main à elle, qui lui ordonnait de faire confiance à un inconnu. Elle le replia et le glissa dans son corsage, contre sa peau.

Un coup frappé à la porte, bref et net. Elle se figea.

— Princesse ? La voix était grave, modulée. Pas celle d’un domestique. Celle d’un homme qui répondait de ses actes. — Je suis Kael, capitaine de la garde. Votre frère m’envoie verifier que vous êtes bien portante avant le conseil de l’aube.

Anya tira un châle sur ses épaules. Son cœur battait vite, mais elle ne tremblait pas. Ce nom—Kael. Elle ne le connaissait pas. Mais le billet disait « le garde qui viendra demain ». Et il était là. Déjà.

Elle ouvrit la porte.

L’homme dans le couloir était grand, le visage taillé comme une falaise, les yeux couleur de pluie. Il portait l’uniforme bleu nuit de la garde royale, mais sans fioritures, pas de broderies d’or, juste une épée fine au côté. Ses mains—il les tenait croisées devant lui, paumes tournées vers le ciel. Une posture d’homme désarmé, volontairement.

— Vous saignez, dit-il.

Il ne le demandait pas. Il le constatait, comme on lit une carte.

Anya baissa les yeux. Le sang avait traversé le bandage de fortune qu’elle n’avait aucun souvenir de s’être mis. Elle releva la tête.

— Je me suis coupée en dormant, sans doute.

— À minuit ? Le verre ?

Il avait prononcé le mot « verre » comme on pose une clef sur une table. Anya sentit un frisson lui courir le long de la nuque. Elle regarda ses pieds. Sur le plancher, près du lit, brillait un éclat minuscule. Un fragment de gobelet en cristal. Un verre brisé. Elle ne l’avait pas remarqué. Comment ne l’avait-elle pas remarqué ?

— Je le ramasserai, dit-elle, la voix plus ferme qu’elle ne s’y attendait.

— Laissez-moi.

Il entra, mais sans geste brusque. Il s’accroupit, ramassa le tesson entre le pouce et l’index, le tint à la lumière de la bougie sur le guéridon. Dans la petite flamme, le cristal reflétait une teinte étrange, presque rougeâtre.

— On ne boit plus dans ce verre depuis longtemps, dit-il. Le service d’apparat de votre mère a été mis sous clef après sa mort.

Anya ouvrit la bouche. Sa mère était morte depuis dix ans. Le service d’apparat était conservé dans la grande salle des banquets, sous scellés royaux. Personne n’y touchait. Sauf—sauf quelqu’un qui aurait voulu lui faire boire quelque chose, elle, dans un verre qu’on lui aurait fait passer pour un gobelet ordinaire.

— Pourquoi êtes-vous là, capitaine ?

Kael rangea le tesson dans une poche de son manteau. Il se redressa, la regarda droit dans les yeux. Elle ne détourna pas le regard.

— Votre frère m’a nommé capitaine de la garde ce matin. Le précédent a pris sa retraite, dit-on. On m’a dit de veiller sur vous. On m’a dit que vous étiez malade, que vous aviez besoin de repos, qu’il fallait vous surveiller, qu’il ne fallait pas vous laisser aller dans l’aile ouest.

Il marqua une pause. Il ne souriait pas, mais quelque chose dans sa voix se fit plus bas.

— Mais ce soir, en faisant ma ronde, j’ai trouvé ceci, poussé sous la porte de votre chambre. Il sortit un second papier, froissé. C’était votre écriture. On m’a dit de vous faire confiance. Et j’ai vu le sang avant même de lire.

Anya s’appuya au chambranle. Ses jambes étaient trop faibles. Le billet dans son corsage lui brûlait la peau.

— Qui vous l’a donné ?

— Une femme de chambre, sans visage. Elle a disparu dans le couloir du nord avant que je puisse la voir. Elle avait une cicatrice au cou, fine, comme une ligne de verre.

Anya sentit le monde basculer. La cicatrice. Elle connaissait cette cicatrice. Elle l’avait vue—hier ? avant ?—dans un miroir. C’était la sienne. Une entaille ancienne qu’elle avait toujours eue, qu’on lui avait toujours dite être un accident de naissance. Une marque de verre, fine, juste sous l’oreille.

Elle posa la main sur son cou. Sa peau était lisse.

— Je ne vous crois pas, murmura-t-elle. Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous mentez.

Kael ne cilla pas.

— Je ne mens pas. Mais si vous voulez la vérité, vous devrez me suivre, à l’aube, avant que votre frère ne donne l’ordre de vous cloîtrer pour la journée. Vous connaissez ce rituel. Il arrive toujours après une nuit comme celle-ci.

Anya le dévisagea. La peur, la colère, la confusion—tout cela se mêlait dans sa poitrine comme une eau trouble. Mais sous tout cela, une autre voix, plus calme, lui soufflait : fais confiance au garde.

Elle regarda ses mains. Le sang avait cessé. Elle prit une longue inspiration.

— Dans ce cas, capitaine, vous allez me raconter ce qui s’est passé aujourd’hui. Tout ce que je ne me rappelle pas. Vous allez me dire pourquoi on m’interdit l’aile ouest.

— Je vous le dirai. Mais vous ne me croirez pas.

— Essayez quand même.

Il inclina la tête. Dans le couloir, une horloge lointaine sonna le premier quart d’heure après minuit. Le temps s’écoulait.

— L’aile ouest, dit-il, n’existe pas sur les plans du château. Pas depuis vingt ans. Et pourtant, tout le monde l’appelle encore par ce nom. Savez-vous pourquoi, Princesse ?

Elle attendit.

— Parce que c’est là que votre mémoire est gardée.

Anya sentit un froid la traverser, non pas de peur, mais de certitude. Elle avait toujours su que sa mémoire n’était pas simplement « perdue ». On la lui volait. On la cachait. Et ce soir, elle avait répondu avec un verre brisé et une main tailladée.

— Demain, à l’aube, dit-elle. Avant le conseil. Vous me prendrez par le passage des cuisines, celui que seul le capitaine connaît.

— Je le connais, dit-il. Je l’ai lu sur votre plan.

— Mon plan ?

Il eut un sourire qui ne dura qu’un instant, comme une flamme sur une mèche.

— Celui que vous avez glissé sous ma porte dans la nuit, deux heures avant votre propre message. Vous semblez avoir prévu tout cela, Princesse. Dans votre état, vous oubliez. Mais vous—l’autre vous, celle qui écrit ces notes—vous avez tout prévu.

Anya ne trouva pas de réponse. Elle regarda ses mains, puis le couloir vide, puis l’homme qui se tenait là, l’air réel, solide, comme une porte qu’on lui ouvrait.

— Alors je vous fais confiance, dit-elle enfin. Jusqu’à l’aube.

Il s’inclina.

— J’y serai.

Il tourna les talons et s’éloigna dans la pénombre. Anya referma la porte. Le verre brisé avait disparu dans sa poche à lui. Mais le billet, le sien, elle le gardait pressé contre son cœur, comme une arme et comme un refuge à la fois. Elle resta là, adossée au battant, écoutant le silence du château se refermer autour d’elle, d’une heure à l’autre, minute après minute, jusqu’à ce que la nuit recommence à lui dérober tout ce qu’elle venait d’apprendre.

Une seule chose restait gravée dans sa mémoire, inaltérable :

Le garde s’appelait Kael. Et il savait.