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Le Registre de Minuit

Lire le chapitre 2: The Invalid Princess

L’aube rampait sous les rideaux de velours rouge, pâle et grise comme une menace. Anya cligna des yeux, la bouche sèche, la tête lourde d’un vide qui lui était familier. Elle ne se souvenait de rien. Pas du dîner, pas de la veille, pas même d’avoir tiré les draps sur ses épaules. Seule la sensation d’une coupure nette, à la paume de sa main gauche, pulsait comme un rappel muet.

Elle se redressa, examina la bande de lin propre qui enveloppait sa main. Quelqu’un l’avait soignée. Quelqu’un avait laissé une note sur son oreiller, mais elle avait déjà glissé de son esprit, comme toutes les autres. Chaque matin, elle redécouvrait qu’elle vivait dans une maison de papier, où chaque page était tournée par une main invisible pendant qu’elle dormait.

— On m’a encore volé un jour, murmura-t-elle à la glace de son cabinet de toilette, au miroir qui ne lui renvoyait que son propre regard, étonnamment intact, étonnamment calme.

On frappa à sa porte avant que l’aube n’ait gagné le droit d’éclairer pleinement le couloir. Trois coups secs, autoritaires. La porte s’ouvrit sans qu’elle eût accordé la permission.

Le prince Marius entra, bottes cirées, manteau d’uniforme aux épaulettes dorées, l’odeur de l’écurie encore sur lui. Il ne semblait pas avoir dormi. Derrière lui, le commandant Voss se tenait comme une statue de bronze, sa barbe taillée en pointe, ses yeux gris sans expression.

— Tu es malade, dit Marius sans préambule. Pas de cour aujourd’hui.

Anya sentit la révolte lui gonfler la poitrine, mais elle apprit depuis longtemps à ne pas la laisser dépasser le col de sa robe.

— Je me sens bien, frère. Vraiment.

— Tu saignais sur tes draps, hier. Le médecin a dû recoudre ta main. Tu as déliré avant minuit. Tu parles de couloirs interdits, de souvenirs dans la tour ouest. Tu es malade.

Il ne la regardait pas. Il regardait la bande de lin, comme une preuve au procès.

Le commandant Voss s’avança d’un pas, le cliquetis de ses éperons tranchant le silence.

— Son Altesse a besoin de repos complet. J’ai fait évacuer la salle de conseil du matin. Les ministres sont informés d’une fièvre saisonnière, rien de plus.

— Je ne veux pas de ton repos, dit Anya, la voix plus dure qu’elle ne l’avait voulu. Je veux savoir ce qui m’est arrivé.

Marius haussa une épaule, comme si la question était une mouche qu’il pouvait chasser d’un geste.

— Une chute. Tu as glissé sur les marches de la chapelle. Le verre d’un service de cérémonie s’est brisé. C’est un accident, Anya. Il n’y a rien à savoir.

Le mot verre rebondit dans l’esprit d’Anya comme une pierre dans une jarre vide. Le service de cérémonie de sa mère. Elle n’avait aucun souvenir d’avoir touché ce service depuis trois ans, pas depuis que la fièvre avait pris sa mère et que les scellés avaient été posés sur ses armoires. Pourquoi sa main aurait-elle sauté sur du verre ?

Elle garda la question pour elle. Parce que le regard de Marius était trop précis, trop mesuré, comme un homme qui récapitule une scène qu’il a lui-même écrite.

— La chambre fait moins de dix pas, dit-elle doucement. Je ne me souviens pas d’être tombée sur des marches que je n’ai pas descendues.

— Ta mémoire est une passoire, Anya. C’est pour ça que tu es confinée, que tu as un médecin au bout du couloir et que tu n’assistes pas au conseil. Nous te protégeons.

— Me protéger, ou me séparer de ce qui m’appartient ?

Marius ne répondit pas. Il s’inclina à peine, comme on salue une relique qu’on ne veut pas toucher, et sortit. Le commandant Voss laissa tomber sur le lit une petite boîte en bois, sans un mot, sans un regard. De la nourriture, sûrement. Du pain sec, un fruit. La ration de l’invalide.

La porte se referma. Le verrou claqua. Anya resta seule, les mains à plat sur la couverture, le bout des doigts tremblant. Elle compta jusqu’à vingt. Puis elle se leva, attrapa la robe de chambre de laine épaisse posée sur le fauteuil, et sortit par la porte de service de sa chambre, celle qui donnait sur la cuisine.

Le passage était étroit, sombre, sentait le suif et la poussière. Elle le connaissait sans le connaître, comme on connaît un couloir qu’on a marché des centaines de fois avant de perdre la mémoire du voyage. Elle ne descendit pas jusqu’aux offices. Elle n’aurait pas osé, seule, à cette heure où les domestiques déjeunaient dans un grand brouhaha joyeux. Elle le savait. Ils lui auraient souri, lui auraient tendu une tasse de thé en l’appelant « petite colombe », et elle aurait souri sans savoir pourquoi.

Non. Elle remonta plutôt l’escalier étroit, celui des bonnes, presque invisible, et se glissa dans la galerie supérieure qui donnait sur la cour intérieure. L’air du matin était vif. La pierre froide. Elle appuya son front contre la fenêtre et regarda les toits en pente, les cheminées fumantes, les pigeons qui se groupaient sur le rebord.

« Vous êtes l’ombre que je garde, et je suis la main qui vous écrit. »

La phrase surgit de nulle part, un résidu de rêve ou de fièvre. Elle la répéta à voix basse, goûtant chaque syllabe, mais elle ne savait pas qui l’avait dite ni pourquoi elle lui semblait soudain la seule vérité du monde.

Un bruit derrière elle. Un pas léger, pourtant, pas le pas lourd des gardes de Marius, ni le pas pressé de ses dames de compagnie. Quelqu’un s’arrêtait à deux mètres, respirant à peine.

— Votre Altesse, dit une voix grave, pas tout à fait inconnue. Vous êtes en robe de chambre.

Anya se retourna, la main impulsivement portée vers sa poitrine pour protéger, mais il n’y avait rien à protéger, et la main retomba.

Un homme. Grand, les épaules larges, l’uniforme du corps de garde intérieur, mais sans écusson de rang. Sa chevelure noire était aussi sauvage que l’heure le permettait. Les yeux, clairs, couleur d’étain, la scrutaient avec une attention presque dérangeante. Il tenait une épée au côté, mais sa main gauche restait ouverte, paume vers elle, comme pour apaiser un cheval effrayé.

— Kael, dit-il. Capitaine Kael. Votre frère a fini par m’engager, hier, à ma propre demande.

Anya cligna des yeux.

— Hier je n’existe pas, capitaine. Je n’étais pas là, hier.

— Vous étiez là. Je vous ai vue. Vous m’avez dit exactement ce que je devais faire si vous oubliez à minuit. Vous aviez une coupure saignante à la main, et vous m’avez dicté une lettre que je dois remettre au chancelier si jamais vous ne vous réveillez pas.

Elle sentit ses doigts se crisper sur la laine de sa robe de chambre.

— Une lettre ?

— Une lettre que j’ai brûlée, ajouta-t-il à voix basse, sur votre ordre direct, avant même d’avoir fini de la dire. Je vous jure que je ne mens pas. Vous m’avez dit que si quelqu’un vous faisait croire à l’existence de cette lettre, ce serait la première preuve que vous n’êtes pas folle.

Anya resta silencieuse. Le vent glacé du matin fit claquer une tuile quelque part sur le toit. Elle sentit le froid monter de ses pieds nus dans ses chevilles.

— Pourquoi vous ? demanda-t-elle enfin. Pourquoi mon frère vous a-t-il choisi, vous, un capitaine sans étoile ?

— Parce que je suis le seul à avoir juré de ne jamais vous obéir, Votre Altesse. Le seul à qui Marius ne pourra pas demander de vous raconter des mensonges. Je suis trop mal payé pour être corrompu, et trop fier pour être dominé.

Elle rit. Une petite chose sèche, sans joie. Mais elle rit.

— C’est un mensonge que mon frère pourrait inventer, pour me donner un faux ami.

Kael ne cligna pas des yeux. Il tira de sa poche une petite clé de cuivre, ternie, avec une inscription gravée dans une langue qu’elle ne réussit pas à lire tout de suite.

— Vous m’avez donné ça aussi, hier soir. Vous m’avez dit : « La porte de l’aile ouest n’est pas scellée pour protéger le trône, elle est scellée pour protéger mes souvenirs. »

Il lui tendait la clé, mais elle recula d’un pas. La peur, soudaine, lui lécha l’intérieur des côtes.

— Ils me disent malade, dit-elle. Ils disent que je délire. Que je parle de la tour ouest.

— Ils ont menti sur la fièvre, menti sur la chute, menti sur le verre. Pourquoi ne mentiraient-ils pas sur ce qui s’y trouve, dans cette aile, sous vos propres fenêtres ?

— Tu me jures que tu me dis la vérité, que tu ne fais pas partie de leur comédie ?

— Je jure sur le fer que je tiens de mon père, et sur la pierre que ma mère m’a donnée en mourant.

Anya hésita, puis, lentement, elle tendit la main. Pas pour prendre la clé, non. Pour toucher le creux de sa paume, la jointure durcie de sa main, et vérifier qu’il était réel. Qu’il n’était pas un fantôme dans le brouillard du matin.

Il était réel. Sa peau était tiède. La clé pesait dans sa paume à lui, mais elle sentit le froid du cuivre à travers ses doigts.

— Pourquoi m’est-il interdit d’y entrer ? demanda-t-elle, la voix plus basse que ce qu’elle voulait. Pourquoi Marius fait-il garder cette aile comme si elle contenait un dragon ? Pourquoi ma mère y avait-elle son atelier, et pourquoi l’ont-ils muré à sa mort ?

Kael parut sur le point de répondre, puis se ravisa. Il rangea la clé dans sa poche, lissa son manteau du dos de la main. Une habitude, sans doute, un tic nerveux. Puis il releva la tête, et il la regarda, comme on regarde une carte qu’on craint de déchiffrer.

— Je connais la moitié de la réponse, dit-il enfin. L’autre moitié est cachée derrière cette porte. Et je pense, Votre Altesse, que c’est vous-même qui l’avez mise là.

Le vent s’engouffra sous la galerie, soufflant des premières pluies froides. Anya entendit des pas en bas, dans la cour : Marius qui traversait à grands pas, le commandant Voss trottinant derrière lui comme un chien savant. Elle n’avait que quelques minutes avant que quelqu’un remarque son absence.

— Cette nuit, dit-elle, comme une décision qu’on jette dans un puits pour ne pas la reprendre. Après minuit. Quand le jour sera mort et que ma mémoire sera neuve. Montre-moi cette porte.

Kael s’inclina, mais son regard resta accroché au sien, et il sourit à peine, un sourire bref, presque absent.

— À minuit, vous m’aurez oublié. C’est le serment du poste.

— Alors il faudra que vous me rappeliez chaque fois qui vous êtes.

— Je vous le rappellerai, murmura-t-il. Chaque nuit, si nécessaire. Jusqu’à ce que vous vous souveniez par vous-même de la raison pour laquelle vous m’avez engagé.

Il tourna les talons et disparut dans l’escalier de service avant qu’elle eût pu dire un mot de plus. Anya resta seule devant la fenêtre, le cœur battant, et pour la première fois depuis des semaines, elle ne sentit pas le vide dans sa poitrine. Elle sentit une promesse, fragile et pointue comme un éclat de verre.

Elle regarda sa main bandée. La coupure était nette, profonde, presque propre, comme une ligne que quelqu’un avait dessinée avec intention.

Qui l’avait tracée ?

Et qu’avait-elle écrit avec son propre sang pour qu’un inconnu traverse la nuit pour la lui confirmer ?

Elle ne se souvenait pas. Elle se souvenait seulement qu’il fallait survivre jusqu’à minuit pour commencer à comprendre.