Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 24: The Masquerade Trap
La salle de bal semblait sculptée dans du miel et du sang. Des centaines de chandelles vacillaient dans leurs candélabres dorés, projetant des ombres dansantes sur les fresques qui racontaient la gloire du royaume. Anya avançait au milieu des courtisans masqués, sa robe d'argent crissant sur le marbre, son cœur battant la mesure d'une toute autre musique.
Kael marchait à son côté, uniforme sombre, lame discrète sous son manteau. Il observait chaque recoin, chaque fenêtre, chaque visage masqué.
— Où est-il ? souffla Anya sans tourner la tête.
— Balcon nord. Il vous attend.
Elle ne demanda pas comment il le savait. Le balcon nord donnait sur les jardins morts — un lieu que personne d'autre ne fréquentait, surtout pas pendant une telle fête. Le décor était parfait pour un piège. Ou pour une entrevue qu'on ne voulait pas que d'autres entendent.
La foule s'écarta autour d'eux, les saluant sans trop s'approcher. Chaque masque souriait, mais sous son éventail de plumes, Anya devinait des regards en coin, des murmures étouffés qu'elle ne pouvait plus entendre. Elle savait ce qu'on disait d'elle. La princesse qui ne se souvient de rien. La princesse brisée.
— Je ne suis pas brisée, chuchota-t-elle pour elle-même.
Kael pressa sa main dans son dos, un geste imperceptible, mais qui lui rendit le sol sous ses pieds.
Ils atteignirent le balcon nord. Les portes de verre étaient ouvertes, et une silhouette se tenait au bord de la balustrade, un masque de corbeau posé sur son visage. L'homme se retourna lentement, et même à travers le velours noir, Anya reconnut la forme des épaules, la posture trop droite, le sourire invisible mais palpable.
— Votre Altesse. Vous êtes à l'heure.
Malachar — Terrow, le conseiller — souleva son masque avec un geste d'une nonchalance étudiée, révélant un visage qu'elle connaissait depuis l'enfance. Des yeux gris comme la cendre, des lèvres minces, une expression presque tendre.
— J'ai tant attendu que vous retrouviez la vérité. Dommage que ce ne soit que pour un soir.
Anya resserra sa main sur le poignard dissimulé dans sa manche. La lame portait le serpent et la lune — la même marque que son anneau. L'assassin avait été envoyé par lui. Toutes les pièces s'emboîtaient, mais la nuit avançait, et avec elle, sa mémoire s'effaçait comme une marée montante efface des écritures dans le sable.
— Rendez-moi l'anneau, dit-elle d'une voix basse. Brisez le sort. Je vous laisserai partir.
Terrow éclata d'un rire sec, presque affectueux.
— Vous êtes courageuse, Anya. Vous avez toujours été courageuse. Mais vous ne me laisserez pas partir. Vous le savez. Et dans quelques heures, vous ne vous souviendrez plus de rien.
Il leva la main. L'anneau d'onyx luisit dans la pénombre, et Anya sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine, comme si une corde invisible s'enroulait autour de ses souvenirs.
— Voyons combien il en reste.
Un choc froid la traversa — la sensation d'être arrachée d'elle-même. Des images défilèrent en lambeaux : le visage de sa mère, un couloir de pierre, une main brûlée, la pluie sur un vitrail. Puis des souvenirs plus récents, plus doux — le goût du thé amer, la voix de Kael la rassurant dans la nuit, la fatigue d'écrire pour ne pas oublier.
Tout se déchirait.
— Non !
Kael se jeta en avant, lame dégainée, dans un mouvement qui semblait sculpté dans l'éclair. Il frappa Terrow au visage, mais le sorcier leva l'anneau, et une onde de force invisible les balaya tous les deux, les projetant contre la balustrade de pierre. Kael s'écrasa lourdement, un craquement sinistre, mais il se releva, le visage pâle, la lame toujours prête.
— Allez-vous-en, murmura-t-il entre ses dents. Protégez-vous.
Mais Anya ne bougea pas. Ses pensées fondaient comme de la cire, et elle n'avait plus que quelques bribes dans les doigts : le collier autour de son cou — un médaillon d'argent que sa mère lui avait donné quand elle était petite. Kael lui avait dit, un jour, un soir, que ce médaillon contenait quelque chose d'important. Quoi ? Elle ne se souvenait plus.
Terrow s'approcha, l'air presque désolé.
— Vous vous êtes donnée tant de mal. Vous avez écrit votre vie dans ce petit livre, jour après jour. C'est touchant. Mais quand minuit sonnera, vous ne saurez même plus lire votre propre nom.
Anya recula jusqu'à ce que ses omoplates touchent la pierre froide du balcon. Kael tentait de se relever, le sang coulant d'une entaille à son sourcil. Le monde tournoyait autour d'elle, et les derniers souvenirs glissaient entre ses doigts comme des gouttes d'eau.
Elle regarda le médaillon. Le serpent et la lune. La clé. Tout.
Va-t'en, chuchota une voix dans sa tête. Brise-le. Brise-le.
Terrow leva à nouveau l'anneau. La douleur explosa derrière ses orbites, et Anya cria. Le néant approchait, immense, inévitable — elle entendait la marée monter, prête à effacer tout, jusqu'à son nom, jusqu'à ce visage, jusqu'à cette peur qui la tenait debout.
Non.
Dans un geste désespéré, Anya arracha le médaillon de son cou, et le lança de toutes ses forces dans le visage du sorcier.
Le monde devint blanc.
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